Santé / Monde

Philadelphie, la ville où on vaccinait n'importe qui

Temps de lecture : 7 min

En quinze ans dans cette ville, j'en ai vu des vertes et des pas mûres en matière de politiques publiques. La campagne de vaccination contre le Covid-19 dépasse tout sur l'échelle du fiasco.

Des employé·es font la queue pour avoir leur seconde injection de vaccin contre le Covid-19 à Philadelphie (Pennsylvanie). | Mark Makela / Getty Images / AFP
Des employé·es font la queue pour avoir leur seconde injection de vaccin contre le Covid-19 à Philadelphie (Pennsylvanie). | Mark Makela / Getty Images / AFP

Tricher ou ne pas tricher pour avoir un vaccin, telle est la question.

Elle se pose, ici et là, avec plus ou moins d'acuité, selon deux facteurs aussi déterminants que volatiles: la perception que l'opinion publique a des stocks de doses disponibles et le degré de confiance, ou de consensus, atteint par les pouvoirs publics en ce qui concerne l'efficacité et l'équité de leur campagne de vaccination.

Chez moi, à Philadelphie, les incohérences et les impasses de la politique sanitaire locale, combinées aux bugs technologiques, ont créé une situation où des dizaines de milliers de personnes font face à un cas de conscience qui n'a pas lieu d'être.

Je fais partie de ces Hamlet pandémiques.

Samedi 6 mars, à 13h57, je reçois un mail. Objet: Créneaux vaccins pour mardi. «À toutes fins utiles, m'écrit un ami, ils ont des rendez-vous ce mardi.»

J'ouvre le lien (expiré depuis) et atterris sur une page identique à celle ci-dessous, datée du 03/09/2021 et avec des dizaines de rendez-vous disponibles pour des créneaux horaires dans l'après-midi: 32 à 14h, 47 à 14h15, 23 à 14h25, etc.

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Le 3 mars, un vaccinodrome FEMA a ouvert au Convention Center. Le site a été choisi pour sa superficie, sa localisation centrale et parce qu'il est proche des grandes interconnexions de transports en commun. C'est là, début novembre 2020, qu'a été dépouillée une grande partie des bulletins de vote à l'élection présidentielle des inscrits dans le comté.

La presse locale, tout en rappelant les phases du rollout (le programme de vaccination), fait état d'un «nombre important de rendez-vous illégitimes». FEMA (Federal Emergency Management Agency), l'agence fédérale dont la réponse calamiteuse à l'ouragan Katrina est encore dans toutes les mémoires, n'y est cette fois pour rien: c'est le fournisseur de solutions IT sollicité par les autorités sanitaires de la ville, PrepMod, qui aurait mis en service un outil déficient.

Des liens de prise de rendez-vous semblables à celui que je recevrai le samedi, théoriquement réservés aux catégories 1A et 1B, ont fuité via les réseaux sociaux ou des emails privés.

Le maire de Philadelphie, Jim Kenney, en appelle à la responsabilité individuelle en faisant vibrer la corde culpabilisante: «Faites votre examen de conscience et tâchez de ne pas tricher dans la file d'attente. Si vous trichez, sachez que ceux devant qui vous passez sont vieux ou malades et pourraient en mourir.»

Dix secondes plus tard, je reçois une confirmation par email

PrepMod promet de colmater les brèches. Trois jours plus tard, lorsque je me connecte, elles sont encore béantes. Je rafraîchis la page au bout d'une minute: le site est pris d'assaut, le nombre de rendez-vous disponibles a déjà beaucoup baissé.

J'ai quelques minutes pour me décider.

Je clique sur le créneau de 14h45 et accède à la page 2, où on me demande d'indiquer mes informations personnelles: état civil, adresse, email, numéro de téléphone. En tapant mon adresse, je me dis qu'au moins seuls les résidents de Philadelphie sont éligibles. Tu parles: l'ami qui m'a envoyé le lien, résidant en banlieue, a obtenu sans problème un rendez-vous.

Depuis le début du rollout, on lit que les communes de la banlieue ouest accaparent les doses censées avoir été allouées aux habitants de Philadelphie. En cause notamment, les services informatiques de Rite Aid, une grande enseigne de la pharmacie, dont les antennes locales ont vacciné des milliers de personnes qui habitent en dehors de la ville.

Mais pas seulement. De nombreux sites publics de vaccination sont localisés dans des quartiers défavorisés de Philadelphie où l'accès à internet est limité et où l'information sur l'éligibilité au vaccin circule mal. Dès janvier, ces sites ont été submergés par l'afflux de personnes venues de banlieues dont le PIB par tête est largement supérieur à celui de la ville.

Depuis le début du «rollout», on lit que les communes de la banlieue ouest accaparent les doses censées avoir été allouées aux habitants de Philadelphie.

C'est le même phénomène, à l'envers, que celui observé en février entre Paris et les sites de vaccination en Seine-Saint-Denis.

Me voici sur la troisième page de la prise de rendez-vous: l'assurance. Je coche la case indiquant que ma mutuelle prendra en charge le coût de la vaccination. Sur la page suivante, on me pose quatre questions sur mes antécédents médicaux et d'éventuelles allergies. Je réponds non à tout.

Dans le New Jersey, voisin de Philadelphie, il suffit d'indiquer que l'on fume pour se rendre éligible à la vaccination. La semaine passée, une amie originaire de l'État m'a écrit qu'elle s'était fâchée avec des proches parce qu'ils avaient profité de l'entourloupe: vu le nombre étonnamment élevé des fumeuses et de fumeurs déclarés, ces adeptes du mensonge utile sont loin d'être les seuls.

Après avoir ajouté ma signature numérique, j'arrive sur la page de vérification des informations. Je relis et je clique. Mon rendez-vous est réservé. Incrédulité. Dix secondes plus tard, je reçois une confirmation par email.

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Je vérifie une énième fois les catégories: en tant qu'enseignant à l'université, je suis dans le groupe 1C. À Philadelphie, la vaccination n'a pas encore commencé pour celui-ci. On entend dire que les premières doses devraient être disponibles en avril.

Je regarde la composition du groupe 1B. Si je vais à mon rendez-vous, outre les plus de 75 ans et les adultes à risque, le personnel soignant pas encore vacciné, je passerai devant des enseignants du primaire et du secondaire, des employés de la restauration –les restaurants sont ouverts à Philadelphie– ou de la grande distribution, des transports en commun, des livreurs, des agents de police, des ambulanciers et des pompiers.

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Oui, mais le lien que j'ai reçu, lui, ne mentionne aucun ordre de priorité, aucune condition. C'est une simple feuille d'inscription. Pas d'avertissement, pas de triche! L'ami qui me l'a envoyée insiste: il s'est inscrit parce que «le site ne formule pas de restrictions».

Pourquoi pas, après tout? Puisque tout le monde fait pareil. Vu à l'échelle de l'individu, il n'y a pas mort d'homme.

C'est là que le bât blesse: on meurt, justement –et même beaucoup.

L'individualisme fait la loi

La veille, le 5 mars, j'ai appris qu'une prof de sciences à l'école primaire de mon fils a perdu son mari, mort à l'hôpital du Covid. À Philadelphie, les Afro-Américains (44% de la population) et les Latinos (13%) sont les deux communautés les plus durement touchées par la pandémie; pourtant, les quartiers où ces populations sont majoritaires (notamment North Philly et Kensington) ont des taux de vaccination largement inférieurs à la moyenne.

Loin de moi l'idée de faire la morale ou de redresser les torts: les gens s'arrangent comme ils peuvent, en leur âme et conscience. Ils sont adultes et leurs choix ne me regardent pas. Ce qui me dérange, c'est que les dysfonctionnements de la gouvernance induisent une situation où ces arrangements deviennent non seulement possibles, mais presque nécessaires: une sorte de norme alternative, anarchique –une norme anomique.

À Philadelphie, la mauvaise allocation des vaccins met en lumière une conjonction de paramètres –culture individualiste, incompétence des prestataires techniques, mauvaise gouvernance des acteurs publics, opacité des décisions déléguées aux acteurs privés– dont le résultat est un désordre à la fois sanitaire, économique, politique et social.

Grâce à la défaillance des systèmes d'information, tous les comportements de passager clandestin sont permis: il suffit d'avoir le lien. Pour la plupart des gens à qui j'ai parlé, la question est vite réglée. Puisqu'on ne peut pas compter sur les autorités, c'est chacun pour soi: de toute façon, si on ne se fait pas vacciner, quelqu'un d'autre prendra la place et il y a fort à parier que ce quelqu'un sera tout aussi inéligible.

À Philadelphie, la mauvaise allocation des vaccins met en lumière une conjonction de paramètres dont le résultat est un désordre sanitaire, économique, politique et social.

En d'autres termes, on se sera fait avoir. À quoi bon adopter une attitude citoyenne, «responsable», quand la citoyenneté et la responsabilité sont devenues de pures abstractions? Quand, devant la nullité des politiques publiques, ce sont les intérêts individuels qui font loi?

L'autre aspect déplaisant de cette problématique est l'hypocrisie qu'elle révèle. Combien, parmi les free riders du vaccin, sont une version pandémique de ceux que James Baldwin appelait les «innocents»? Combien de belles âmes, combien d'électeurs de Biden, de contempteurs de Trump, attachés à la justice sociale?

Ces gens sont mes voisins. Les pancartes BIDEN/HARRIS s'affichent encore fièrement à leurs fenêtres. Mesurent-ils l'écart béant entre les valeurs dont ils se réclament et la réalité de leurs actes? Où est l'antiracisme qu'ils professaient avec tant d'ardeur début novembre, puis début janvier après l'invasion du Capitole par les hordes MAGA, quand ils s'approprient le vaccin que la ville a réservé aux populations les plus vulnérables au virus?

Ils n'en ont probablement pas conscience, ou feignent de l'ignorer, mais leur conduite donne raison à Trump. Durant un débat avec Biden, celui-ci avait insisté en septembre sur la corruption rampante qui caractérisait à ses yeux la culture et les institutions locales. «Bad things happen in Philadelphia»: la dénonciation est passée à la postérité quand la présidentielle s'est décidée ici et que la ville a été, durant quelques jours, le centre du monde politique.

En l'absence de garde-fous collectifs, l'éthique individuelle est le seul rempart contre la tricherie au vaccin. Elle n'est pas toujours encouragée par les employeurs. À Drexel University, une des facs de la ville, la responsable des affaires sanitaires encourage très officiellement à se faire vacciner sans attendre d'être éligible «si l'occasion se présente».

Certes, les autorités se sont engagées à annuler les rendez-vous des personnes inéligibles: mais comment vérifier les informations sur place? Si le lieu de résidence peut l'être, je ne suis pas certain que les Marines qui gardent l'entrée du site aient reçu l'ordre de refouler les gens dont le permis de conduire indiquera qu'ils n'habitent pas à Philly. Jeter les doses une fois décongelées et préparées? Il n'en est pas question.

La vérité, au bout du compte, c'est que j'aurais préféré ne pas recevoir ce lien. Ça m'aurait évité un dilemme très désagréable: être un connard égoïste mais vacciné ou un idiot pas vacciné mais respectueux de règles qui ont prouvé qu'elles ne valent rien.

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En annulant mon rendez-vous, moins par altruisme que pour pouvoir dormir sur mes deux oreilles, je ne suis pas du tout certain d'avoir fait le bon choix.

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