Monde

La Belgique est morte: quelle Flandre pour quelle Europe? (2/3)

José-Alain Fralon, mis à jour le 19.07.2011 à 17 h 51

Imaginons: la Belgique éclate. Que devient la Flandre?

dans une rue de Bruges / Smabs Sputzer via Flickr License CC by

dans une rue de Bruges / Smabs Sputzer via Flickr License CC by

Elections générales ou non, la crise politique paraît aujourd'hui si profonde que le temps est venu de se demander si la Belgique a encore un avenir. Non, répond José-Alain Fralon. L'ancien correspondant du Monde à Bruxelles, auteur de «La Belgique est morte, vive la Belgique», s'en explique pour Slate dans une série de trois articles. Après La Flandre indépendante: et pourquoi pas? voici le deuxième volet de la série.

***

Faisons un rêve, ou un cauchemar: la Flandre est indépendante. Une fois le Vlaamse Leeuw, l'hymne national, chanté et rechanté de Bruges à Louvain et de la Panne à Tongres, une fois prononcés les discours retraçant la glorieuse histoire de la nation flamande, une fois terminé le match de football entre l'équipe nationale de la nouvelle république et la formation des Pays-Bas, bref, une fois rangées les guirlandes de la fête, que se passera-t-il? Rien ou presque.

La peur de l'effet domino? Voyons...

Car il est bien fini le temps où un nouvel Etat européen devait battre monnaie, établir des barrières douanières à ses frontières, jeter les bases de ses juridictions, déterminer sa politique économique, gérer ses flux migratoires. La construction européenne est passée par là, qui a retiré aux gouvernements nationaux une très grande partie de leurs pouvoirs. Et si la République Flamande sera débarrassée du «fardeau wallon», elle devra payer, via les caisses régionales européennes, pour l'Italie du Sud ou la Moldavie.

Et la vie reprendra son cours, presque comme avant. Beaucoup de bruit pour rien? Sûrement. Mis à part que les Flamands verront réaliser leur rêve d'indépendance et que cela compte pour eux.

Bien sûr, cette vision de l'avenir de la Flandre peut paraître trop idyllique et le fleuve de l'histoire est rarement aussi tranquille. Un rien d'optimisme s'impose pourtant au moment où de nombreux commentateurs font de l'éclatement de la Belgique le prélude à un gigantesque chaos européen. «L'effet domino» jouant, ces prophètes du malheur imaginent des dizaines d'autres régions européennes accédant à l'indépendance. Allons! Le divorce de velours entre les Tchèques et les Slovaques n'a pas eu cet effet dévastateur dans une région pourtant riche en potentialités autonomistes. Il faut aussi admettre que le cas flamand est bien différent de celui d'autres régions européennes tentées par l'aventure de l'indépendance, qui ne sont, en plus, pas si nombreuses que cela.  Avec 6,3 millions d'habitants, la Flandre est davantage peuplée que le Danemark, la Slovaquie ou l'Irlande. Elle a un PIB supérieur de 23% à la moyenne européenne et un taux de chômage parmi les plus bas de l'Union.  Plus loin que les chiffres, elle a surtout, nous l'avons vu, une réelle conscience nationale et une vraie culture.

Les différents scénarios

Concrètement, comment peut-on imaginer cet éclatement de la Belgique?  Plusieurs hypothèses circulent. La plus répandue serait de voir le pays continuer à se déliter, à s'évaporer, comme la mer d'Aral,  jusqu'au jour où il faudra bien signer l'acte de décès et s'entendre sur la succession. A cet égard, la répartition de la gigantesque dette du pays entre les nouvelles entités ne sera pas aisée. Il faudra aussi de l'imagination pour trouver à Bruxelles un statut accordant certaines «facilités» aux citoyens flamands.

La mort du roi Albert II, qui aura 76 ans le 6 juin prochain, pourrait, selon certains chroniqueurs, être instrumentalisée par les indépendantistes flamands pour accélérer le cours de l'histoire. L'héritier du trône, le prince Philippe, est en effet terriblement impopulaire en Flandre, où on lui reproche certaines déclarations hostiles aux autonomistes. Une occasion de conjuguer la fin de la monarchie avec la fin de la Belgique.

Il ne faut pas non plus (il ne faut jamais) exclure le pire: une issue violente qui verrait Flamands et Francophones en venir aux mains. Pour le moment, les Belges ont toujours su raison garder, même durant les périodes les plus troublées de leur histoire. «Ici, explique l'écrivain Jacques De Decker, on s'arrête au premier sang.» Espérons que cette sagesse prédominera.

En fait, le danger pour l'Europe n'est pas tant de voir la Flandre accéder à l'indépendance, mais de savoir à quelle Flandre on aura affaire. Une Flandre ouverte sur le monde, comme elle l'a souvent été, ou une Flandre racornie,  dirigée par des tribuns ultranationalistes et xénophobes, qui ferait une tache sombre sur la carte du vieux continent?

Paris doit suivre très attentivement ce dossier flamand. Pour certains, en effet, une Flandre indépendante ne serait pas un partenaire facile pour la France, compte tenu (nous le verrons dans le prochain épisode) des liens de plus en plus étroits que celle-ci lierait avec Bruxelles et la Wallonie. D'autres, en revanche, estiment que la Flandre pourrait être le plus «francophile» des Etats du nord de l'Europe.

C'est toutefois avec les Pays-Bas que l'histoire va se jouer. Le regroupement, dans un ensemble néerlandophone, des Pays-Bas et de la Flandre a longtemps été «l'impossible rêve» de nombreux dirigeants flamands. Impossible car les Néerlandais étaient en majorité protestants et les Flamands catholiques. Or, cette barrière des religions est, aujourd'hui, tombée puisque les catholiques sont désormais majoritaires aux Pays-Bas. De nombreux Flamands insistent ainsi sur cette «communauté de race, d'origine et de langue» qu'ils forment avec les Néerlandais. D'autres sont plus sceptiques, comme ce professeur de l'université de Louvain qui s'exclame: «Non aux Pays-Bas! Je préfère être Flamand et ex-Belge.»

Avec un danger pour les Flamands: quitter une Belgique, où ils étaient en situation de force, pour jouer un second rôle dans un ensemble néerlandophone dominé par les Pays-Bas. Ce serait le dernier paradoxe d'une histoire qui n'en est pas avare.

José-Alain Fralon

Photo: dans une rue de Bruges / Smabs Sputzer via Flickr License CC by

SI VOUS AVEZ AIMÉ CET ARTICLE, VOUS APPRÉCIEREZ PEUT-ÊTRE: La première partie de notre série La Belgique est morte: La Flandre indépendante: et pourquoi pas?

José-Alain Fralon
José-Alain Fralon (6 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte