Life

Mon cerveau au micro-ondes

George Johnson, mis à jour le 30.04.2010 à 14 h 21

J'ai essayé de m'exploser le cerveau au pied d'une antenne pour téléphones portables. Sans succès.

Peu de gens montent en voiture jusqu'au sommet de Sandia Crest, 3.254 m d'altitude, pour flâner aux abords de la Steel Forest [forêt d'acier]-un épais bosquet d'antennes de radiodiffusion et hyperfréquences clignotantes qui sert de plateforme de communication au Nouveau Mexique et au Sud-Ouest. Moi, je venais relever un défi. Depuis plusieurs mois, j'essaie de comprendre le mode de pensée de certains activistes anti-ondes qui ont transformé ma ville, Santa Fe, au Nouveau Mexique, en vivier de militants convaincus que les micro-ondes émises par les téléphones portables et le Wi-Fi sont la cause de multiple maux, de l'insomnie à la nausée en passant par les absences et le cancer du cerveau.

«Passe une heure ou deux devant les antennes» m'a conseillé Bill Bruno, physicien du laboratoire national de Los Alamos et «électrosensible» auto-diagnostiqué qui assiste parfois à des conférences publiques affublé d'un casque aux allures de cotte de maille pour protéger son cerveau. «Essaie l'aspirine pour soigner la migraine que tu auras sans doute, et vois si tu peux dormir la nuit suivante sans médicaments».

Tandis que des cars entiers de visiteurs respiraient le grand air de la montagne et admiraient le panorama à couper le souffle de la vallée du Rio Grande, je me baladais avec un détecteur d'ondes manuel pour m'assurer que je passais au moins deux heures à baigner dans des ondes haute fréquence d'une intensité allant jusqu'à 1 milliwatt par centimètre carré (le seuil d'exposition inoffensif fixé par la FCC [commission fédérale des communications] sur une période de 30 minutes). L'appareil mesurait aussi les champs magnétiques qui frappaient la montagne, culminant à 100 Milligauss, soit environ un cinq-centième de la puissance d'un aimant de réfrigérateur.

Crises d'hystérie sporadiques

Ma tête allait très bien quand je suis revenu à Santa Fe, et j'ai dormi à poings fermés cette nuit-là, ce qui n'a fait que renforcer mes doutes sur le fait que la multiplication des appareils de communication sans fil puisse être responsable de quoi que ce soit de pire que des crises d'hystérie sporadiques, définies par la littérature psychiatrique comme un «comportement qui provoque l'apparence d'une maladie».

Dans un ouvrage de 1997, Hystories: Hysterical Epidemics and Modern Media, que j'avais emporté avec moi pour passer le temps en haut de ma montagne, Elaine Showalter, critique littéraire et historienne de la médecine, décrit comment on peut venir à nommer, réifier et formuler en maladies quasi-officielles des malaises indéterminés.

«Au départ, écrit-elle, les patients présentent un assortiment déconcertant de symptômes troublants et proposent une vaste gamme d'explications pour ces symptômes». Une fois persuadés qu'ils sont atteints, par exemple, de syndrome de fatigue chronique ou d'anorexie mentale, leur mal trouve un point d'ancrage dans le monde médical. «Ils peuvent devenir accros à leurs symptômes, et se lancer dans la carrière de patients très particuliers, écrit-elle, dotés d'un réseau indépendant d'amis, d'activités, de médecins et de traitements». Showalter ne conteste pas que pour les patients, ces symptômes soient réels et usants. Mais cela ne signifie pas qu'ils ne soient pas également psychologiques.

Contagion de l'esprit

La même chose pourrait être valable pour la peur des micro-ondes-une contagion de l'esprit moderne. Il y a peu, un législateur du Maine et le maire de San Francisco ont appelé à faire apposer des mises en garde sur les téléphones portables. En juin dernier, pendant le passage à l'échelle nationale de l'analogique au numérique pour la télévision, Arthur Firstenberg, un des leaders de l'opposition aux ondes, a publié un encart dans un hebdomadaire de Santa Fe, le Reporter, invitant à lui envoyer des récits de réactions physiques négatives à ce phénomène. Le résultat, rapporte-t-il, fut un tsunami de plaintes: insomnies, agitation, nausées, palpitations cardiaques, céphalées, épuisement. Des chiens et des chats agissaient bizarrement, et des mamans oiseaux devenaient si apathiques qu'elles en abandonnaient leurs nids.

«La qualité de vie ici a été réduite de façon permanente» écrit-il dans un mail à ses partisans. «Je ne serais pas surpris d'apprendre que la mortalité a augmenté temporairement à Santa Fe ou dans tout le pays au cours des deux dernières semaines».

Corey Pein, journaliste pour le Reporter, a décidé de mener l'enquête. Il a découvert que les stations locales avaient commencé la diffusion numérique depuis longtemps. Tout ce qui s'était passé en juin, c'était que les vieux signaux analogiques avaient été éteints.

Querelle de voisinage

Sans se laisser démonter, M. Firstenberg a persisté et poursuivi en justice sa voisine d'à côté, qu'il accusait de le perturber avec les ondes de son iPhone, téléphone sans fil, chargeur d'iPhone, Wi-Fi, ordinateur portable, PC, scanner, ses variateurs et ses lampes fluo-compactes. Un juge du tribunal de district, lui ayant refusé une injonction provisoire, lui a récemment suggéré que, peut-être, ses symptômes relevaient de la psychiatrie. L'affaire attend d'être jugée.

Il ne fait aucun doute que les rayonnements ionisants (lumière ultraviolette, rayons X et rayons gamma) peuvent provoquer des troubles biologiques graves en brisant les liaisons moléculaires. Et si vous franchissez la clôture du parc d'antennes de Sandia Mountain, que vous grimpez en haut d'une des antennes et que vous y restez perché un moment, les vibrations des micro-ondes basse-fréquence pourraient en effet échauffer suffisamment vos tissus pour que ce soit dangereux. La question est de savoir si les émanations bien plus faibles, non ionisantes et non thermiques, émises par les téléphones portables ou les transmetteurs Wi-Fi peuvent provoquer des maladies en perturbant-peut-être par un genre d'effet de résonnance auto-amplificateur- les délicats signaux ioniques des neurones et d'autres cellules.

Il ne serait pas si surprenant que, comme le suggèrent certaines études, de faibles rayonnements électromagnétiques puissent avoir un impact sur la circulation des ions-qui, après tout, sont des particules chargées-ou aient d'autres influences biologiques subtiles (le site RF.com de l'Université d'Ottawa fournit d'utiles renseignements sur ce que prouvent les expériences-le positif et le négatif-portant sur les effets des micro-ondes sur les schémas d'électroencéphalogrammes, la sécrétion de mélatonine, la perméabilité de la barrière hémato-encéphalique, etc). Mais des rapports sur cette recherche, rédigés par des organisations scientifiques aux États-Unis, au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, en Suède, en Norvège, au Canada, en France, en Espagne et dans d'autres pays, n'ont dégagé aucune preuve incontestable de la nocivité de ces effets. La plupart des études épidémiologiques sur les téléphones portables et les cancers sont tout aussi rassurantes.

Pas de preuve

«Environ 25.000 articles ont été publiés au cours des 30 dernières années» rapporte l'Organisation mondiale de la santé. «Malgré le sentiment de certains que davantage de recherches sont nécessaires, les connaissances scientifiques dans ce domaine sont aujourd'hui plus vastes que pour la plupart des produits chimiques. En se fondant sur une étude en profondeur de la littérature scientifique, l'OMS a conclu que les preuves actuelles ne confirment pas l'existence d'une quelconque conséquence sur la santé de l'exposition à des champs électromagnétiques de basse fréquence

En règle générale, ces études appellent à l'approfondissement des recherches sur d'éventuelles précautions à prendre pour protéger les enfants, et préviennent que les téléphones portables et le Wi-Fi ne sont pas utilisés depuis suffisamment longtemps pour écarter la possibilité de conséquences sur le long terme (les résultats de la très attendue étude Interphone Study sur le lien entre téléphones portables et cancer sont si ambigus que leur publication a été repoussée pendant des années tandis que les auteurs se disputaient sur ce qui relevait des faits et ce qui était inventé de toutes pièces). Quelques chercheurs recommandent la prudence et le port d'oreillettes. Un petit nombre demande la baisse des seuils d'émission des téléphones portables et même de ralentir la diffusion de la technologie en attendant que des études supplémentaires soient menées à bien. Mais la plupart des scientifiques ne vont pas plus loin.

Les militants anti-ondes ont trois types de réactions vis-à-vis de l'opinion générale: soit ils l'ignorent, soit ils la balaient en invoquant une manipulation de l'industrie des télécommunications, soit ils prétendent que certaines personnes souffrent d'une maladie rare appelée sensibilité électromagnétique (ce qui constituerait un chapitre intéressant d'une nouvelle édition du livre de Showalter).

Allergie

Ceux qui estiment souffrir d'une sorte d'allergie à l'électromagnétisme s'appuient sur un article qui va dans leur sens, «Electrohypersensitivity: State-of-the-Art of a Functional Impairment» par Olle Johansson de l'institut Karolinska en Suède. Mais vous ne les entendrez sans doute pas citer les études des journaux Psychosomatic Medicine et Bioelectromagnetics concluant qu'il n'existe aucune preuve solide de l'existence de l'électro sensibilité.

Avec si peu de soutien de l'establishment scientifique, des militants comme Bruno, le physicien de Los Alamos, se considèrent comme des visionnaires à la pointe de ce que l'historien des sciences Thomas Kuhn appelle une révolution conceptuelle.

«Malheureusement, comme l'explique Kuhn dans The Structure of Scientific Revolutions, il n'y a pas de moyen de convaincre quelqu'un  qui défend d'anciennes croyances, écrit Bruno. On peut toujours soulever des objections, pour n'importe quelle expérience

Évidemment, c'est à double tranchant. Si vous êtes intimement convaincu de la véracité d'une théorie, vous serez sans doute capable de trouver une quelconque preuve pour l'étayer, et de considérer que tout le reste est faussé. Quelques scientifiques francs-tireurs qui soupçonnent-sans avoir été capables de le prouver-que les téléphones portables sont néfastes pour la santé ont récemment rejoint, pour élaborer le Bioinitiative Report [rapport Bioinitiative], un consultant environnemental de Santa Barbara, en Californie, qui vend des autocollants «zone sans téléphone portable» et conseille ses clients sur la manière de protéger leurs maisons et leurs entreprises de la pollution électromagnétique. En manipulant les perspectives, ce rapport utilise des découvertes controversées sur les liens entre électromagnétisme et santé, et les traite comme s'il s'agissait de faits scientifiques incontestés. Cette méthode a été critiquée catégoriquement par des groupes scientifiques internationaux, notamment par un comité de la Commission européenne, qui l'accusent de manquer de mesure et de refuser obstinément de mentionner des faits qui contredisent ce que les auteurs ont décidé de considérer comme vrai au départ.

Ondes domestiques

Après mon expédition dans la forêt d'acier, j'ai déambulé dans ma maison de Santa Fe avec le détecteur de micro-ondes pour découvrir quelles énergies invisibles saturaient mon cerveau au quotidien. Bien que je capte deux barres de mon opérateur T-Mobile et que j'aie installé trois stations Wi-Fi pour être complètement couvert, à aucun endroit de la maison je n'ai réussi à faire frémir mon aiguille.

Ce n'est que quand j'ai placé mon téléphone portable sur l'appareil et que je l'ai appelé d'un autre téléphone qu'un chiffre s'est affiché. L'aiguille a dépassé 1 milliwatt par centimètre carré (en gros ce que j'avais mesuré sur la montagne). Poser l'appareil de mesure près d'une station Wi-Fi pendant le téléchargement d'une vidéo a donné des résultats plus faibles encore. Dans les deux cas, s'éloigner de quelques centimètres suffisait pour diviser par dix le niveau d'ondes. À trente centimètres, l'aiguille bougeait à peine.

Encore une chose que les manifestes anti-ondes ne mentionnent pas, la loi de l'inverse des carrés: l'intensité d'un champ électromagnétique diminue de manière inversement proportionnelle au carré de la distance. Et quelle que soit la force du signal, j'ai découvert que je pouvais pratiquement le supprimer en plaçant un bout d'aluminium entre l'appareil de mesure et la source. À toutes fins utiles, sachez que les chapeaux en alu font toute la différence.

George Johnson, auteur de Les dix plus belles expériences scientifiques, écrit actuellement un livre sur le cancer.

Traduit par Bérengère Viennot

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Photo: If we have our cellphone and our laptop, we've got an office wherever we want to be, Ed Yourdon via Flickr CC License by

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