Société / Monde

L'Europe et le dilemme des valeurs

Temps de lecture : 3 min

[TRIBUNE] Les valeurs sont l'identité de l'Europe mais la recherche du compromis est aussi sa caractéristique et son savoir-faire.

Plus on est nombreux et plus le dénominateur commun est petit et le consensus, mou. | John Thys / AFP
Plus on est nombreux et plus le dénominateur commun est petit et le consensus, mou. | John Thys / AFP

Après un demi-siècle d'éloges des vertus du marché et de la concurrence, les crises récentes (financière, migratoire, sanitaire) et la pression politique ont fait émerger une référence nouvelle: l'arrimage à des valeurs, c'est-à-dire ce qui est communément admis comme pouvant servir de repère politique ou moral dans la vie en société. Elles sont définies dans les traités et la Charte des droits fondamentaux. Il y a des valeurs considérées comme universelles –égalité, liberté, justice, respect des droits de l'homme– des valeurs du XXe siècle –respect de la dignité humaine et de l'état de droit– et des valeurs mentionnées plus récemment –pluralisme, tolérance, respect des minorités, solidarité, non-discrimination, égalité hommes-femmes, etc.

C'est sur ces fondements que certains pays sont mis au ban de l'Europe, notamment la Hongrie. Le fonctionnement du système judiciaire et les réactions à l'égard des migrants musulmans (puisque c'est le cœur du sujet dans le pays) ont entraîné le Parlement européen, la Commission et quelques États membres à réclamer des sanctions. Des sanctions financières comme conditionner les aides budgétaires au respect des valeurs, ou des sanctions politiques allant jusqu'à la suspension des droits de vote au sein du Conseil. Mais comme une telle sanction suppose que le constat d'atteinte aux valeurs soit voté à l'unanimité (sans l'État visé), «l'arme atomique» n'est qu'un pétard mouillé.

Hélas, les valeurs ne semblent pas en crise seulement en Hongrie. Cette focalisation sur un État risque de faire oublier que la crise des valeurs est générale. Pas seulement parce que certaines notions sont discutables à l'infini, ou parce que l'Union a du mal à leur donner des conséquences concrètes, mais aussi parce que le discrédit de la classe politique rejaillit sur les valeurs qu'elle prône. N'y a-t-il pas une certaine hypocrisie à parler des valeurs quand son comportement s'en éloigne? Une commissaire chargée des valeurs existe dans l'actuelle Commission européenne mais personne ne peut oublier la reconversion professionnelle de l'ancien président Barroso, passé de la Commission à Goldman Sachs. N'y a-t-il pas une certaine indécence à accuser le dumping social en Europe de l'Est alors que les grands groupes de l'Ouest en ont tant profité en délocalisant leur production?

Les médias ont eux aussi leur influence sur les valeurs. Les valeurs sont le squelette moral d'une société mais il ne faut pas confondre la colonne vertébrale et les phalanges. Les chaînes d'information en continu et les réseaux sociaux vivent des images et des polémiques. Les valeurs qui montent sont celles qui peuvent être filmées, médiatisées. Certaines valeurs ont pris une importance démesurée dans le paysage. La non-discrimination et le droit des minorités, notamment les minorités sexuelles, paraissent les nouvelles valeurs phares de l'Europe. Parfaitement louables, certes, mais pas plus que les héritages culturels qui, eux, sont de plus en plus niés et reniés. En outre, de nouvelles valeurs émergent chaque année: le bien-être animal, la biodiversité... Les valeurs changent. Mais plus elles changent et moins elles sont sacralisées.

Enfin, le modèle européen est sérieusement remis en cause à l'international tant par l'islamisme que par la Chine qui, dans ses accords commerciaux, fait exactement le contraire de l'Europe en n'exigeant aucune condition droits de l'hommiste de la part de ses partenaires.

Alors que faire? L'Union ne doit pas renier ses valeurs. C'est ce qui fait son ciment et son identité. Mais accepter les conséquences des élargissements successifs –et peut-être à venir car il y a cinq candidats en piste– et la diversité qui va avec. Plus on est nombreux et plus le dénominateur commun est petit et le consensus, mou. Les nouveaux membres ne sont pas les clones des anciens. Ils ont leurs aspirations quand ce n'est pas leur ressentiment (le traité de Trianon de 1920). L'Union européenne doit aussi composer, chercher le compromis. Comme toujours. Les solutions trouvées sont souvent bâtardes et décevantes. Il y a un décalage entre les attentes de l'opinion, toujours déçue avec un sentiment de défaite, et l'aboutissement de négociations entre États membres considéré comme une vraie victoire. C'est si difficile d'obtenir un accord. Il faut moins de dogmatisme que de la persévérance et du pragmatisme. Préférer l'eau dans le vin à l'huile sur le feu.

Alors les valeurs? Revenons à l'essentiel, au socle sacré. Continuer à vivre en démocratie partout en Europe sera déjà une victoire. Pour le reste, il faut de la patience et de la lucidité et sans doute trouver le chemin étroit du dilemme entre l'étendard et l'étendue. Il y aura des déceptions. L'Europe se rêvait Delacroix ou Bartholdi, elle se réveille avec Edvard Munch. Les valeurs sont l'identité de l'Europe mais la recherche du compromis est aussi sa caractéristique et son savoir-faire.

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