Santé / Société

La crise sanitaire, une aubaine pour les sectes qui surfent sur les thérapies naturelles

Temps de lecture : 5 min

D'après un récent rapport publié par la Miviludes, les cures de bien-être et de développement personnel dangereuses se seraient multipliées pendant la pandémie.

Sur YouTube, certains affirment même qu'un régime à base de fruits et légumes crus peut guérir le cancer, le diabète ou l'autisme… | Cdd20 via Pixabay
Sur YouTube, certains affirment même qu'un régime à base de fruits et légumes crus peut guérir le cancer, le diabète ou l'autisme… | Cdd20 via Pixabay

Depuis plusieurs années, cures de jeûne, retraites de méditation et régimes extrêmes sont dans le viseur des observateurs des dérives sectaires. Dans son rapport rendu le 23 février 2021, la Miviludes alerte sur la proportion de dérives sectaires liées à la santé et au bien-être (40%), en augmentation depuis le début de la crise sanitaire. Elles toucheraient aujourd'hui près de 140.000 personnes. Pour Franceline James, psychiatre psychothérapeute et fondatrice de l'Association genevoise pour l'ethnopsychiatrie (AGE) qui reçoit des victimes de dérives sectaires, «les périodes d'incertitude sont un terrain favorable au développement de mécanismes sectaires car elles alimentent la sensation d'une perte totale de repères».

Des nouvelles spiritualités pour chercher du sens

En Occident, jusqu'au XXe siècle, le mot «secte» caractérisait les mouvements de pensée et spiritualités opposés aux discours ou à la religion d'État. À la fin des années 1960, la terminologie a évolué pour venir désigner les mouvements doctrinaux considérés comme pouvant porter atteinte à l'intégrité et aux droits des individus. Une variation corollaire d'un changement social important: la formation de nouvelles mouvances sectaires, dont certaines ont marqué l'histoire.

Au début des années 1960 aux États-Unis, le mouvement hippie est né de la vague de contestation anti-guerre au Vietnam. Opposés au consumérisme et au pouvoir établi, les hippies prônaient un mode de vie communautaire au plus près de la nature. En 1967, en plein Summer of Love, un certain Charles Manson fonda sa propre communauté. Pur produit de la contre-culture américaine de l'époque et nourrie d'un imaginaire apocalyptique, la Manson Family condamnait les modèles politiques et sociaux en place. En 1969, certains de ses disciples commirent plusieurs assassinats, dont celui de Sharon Tate, étoile montante d'Hollywood, et de quatre de ses proches dans une villa de Los Angeles.

En Europe, l'Ordre du Temple Solaire, empreint de spiritualité, de philosophie et d'ésotérisme, a vu le jour en 1977. Avant d'être rendu célèbre par une vague de suicides collectifs (en France, en Suisse et au Canada), cet ordre néo-templier ultra hiérarchisé aura réussi à réunir près de 600 membres en quête de structure identitaire, séduits par une approche mystique et des messages spirituels universels.

«On ne rentre jamais dans une secte. On peut tous se retrouver pris dans des mécanismes d'emprise, souvent déployés de manière très subtile par ces mouvements, précise Franceline James. Au sein de nos sociétés où prime le contrôle sur soi et sur son environnement, rien n'est plus angoissant que de penser que les événements nous échappent. La rencontre avec un mouvement sectaire se fait lorsqu'un individu, en proie à de profonds questionnements, se voit proposer un discours qui confère du sens à une crise, personnelle ou collective.»

Un esprit sain dans un corps sain

Les thérapies naturelles proposent des alternatives aux modèles de la médecine conventionnelle. Elles ne sont pas problématiques en soi, à condition qu'elles soient prodiguées selon un cadre bien défini. D'après la psychiatre, «le danger apparaît lorsque la pratique repose sur des structures théoriques peu claires, une confusion des rôles et des injonctions paradoxales. Ce type de mécanismes tisse un rapport d'emprise qui rend les individus vulnérables.»

Les inquiétudes concernant les dérives sectaires liées aux thérapies naturelles n'ont rien de nouveau. En 2018, le rapport de la Miviludes dénonçait déjà les pratiques extrêmes encouragées par certains mouvements au marketing bien léché, promettant des solutions simples à des questionnements universels.

En février 2020, Julie, 28 ans, s'offre une retraite de méditation Vipassana de dix jours au Maroc. «J'étais perdue dans mes choix professionnels. Je pensais qu'une introspection intensive m'aiderait à y voir plus clair.» Jusqu'alors, Julie n'avait jamais réellement pratiqué la méditation. «Une fois sur place, j'ai compris que les règles étaient extrêmement strictes: pendant dix jours, il était interdit de parler, de regarder qui que ce soit dans les yeux, d'utiliser son téléphone, de lire ou d'écrire. On méditait par cycle de deux heures, dix heures par jour.»

En proie à un malaise et à des angoisses terrifiantes, Julie demande à quitter la retraite. «J'avais peur de mes propres pensées, j'avais l'impression d'entendre des voix, je ne dormais plus. Mais on m'a répondu que c'était normal car mon cerveau était en train de subir une opération profonde qui l'aiderait à se débarrasser de ses impuretés. Le guide qu'a dit que si j'abandonnais, je m'exposais à de graves séquelles psychologiques. Ça m'a terrorisée. Donc je suis allée au bout, tant bien que mal.» Ressortie démolie de cette expérience, Julie a abordé le confinement dans un état de détresse avancé. Après deux séjours en hôpital psychiatrique, un épisode psychotique, des nuits sans sommeil et une tentative de suicide, elle n'est toujours pas remise. «Aujourd'hui, ça continue. Dès que je ferme les yeux, j'ai l'impression de partir en méditation, comme si j'avais perdu pour toujours le contrôle de mes pensées.»

Un phénomène amplifié par la pandémie

Avec la crise sanitaire et les mesures de distanciation physique, les individus se retrouvent seuls face à leurs angoisses. Une aubaine pour les mouvances sectaires, «dont la majorité maîtrise parfaitement les codes des réseaux sociaux, note Franceline James. Aujourd'hui, tout le monde est exposé, via les nouvelles technologies, à un tissu de propagande qui déconstruit les discours officiels. Ce type de propos fournit de nouvelles grilles de lecture aux individus, leur faisant penser qu'ils vivent une véritable révélation.»

Sur les réseaux sociaux, conférenciers en développement personnel et coachs alimentaires font un carton. Parmi eux, quelques-uns ont fait des pratiques nutritives alternatives pseudo-spirituelles leur fonds de commerce. Certains n'ont, de leur propre aveu, jamais reçu de formation en santé ou en nutrition. Pourtant, leurs chaînes YouTube et pages Facebook totalisent des centaines de milliers d'abonnés. Dans des vidéos, parfois sponsorisées, ils affirment qu'un régime à base de fruits et légumes crus peut guérir le cancer, le diabète ou l'autisme… Et que les virus, Covid-19 inclus, n'existent pas. D'autres fustigent régulièrement les politiques de santé publique à grand renfort de rhétoriques complotistes. Des idées qui, avec l'absence actuelle de perspectives, ont trouvé leur public mais font régulièrement l'objet de signalements auprès de la Miviludes.

«Ce type de discours radical entraîne une paralysie de la pensée qui tend à désaffilier les individus de leurs précédents ancrages. Lorsqu'un mouvement encourage un individu à renier totalement ses attaches idéologiques au profit d'une nouvelle pensée radicale, il y a forcément une perte de libre arbitre», analyse Franceline James.

Faire face au mal-être sociétal

Comment aborder l'avenir lorsqu'on a été victime de telles dérives? Pour sa part, Julie désespère: «Je suis toujours suivie par des médecins mais sans grand succès. Personne n'arrive à mettre de mots sur ma pathologie.»

Une réalité qui interroge sur la manière dont la société considère et traite la maladie mentale. Les chiffres sur la dégradation de l'état psychique des Français pendant la crise sanitaire inquiètent. Aujourd'hui, comment faire face à ces mouvances qui fournissent des réponses toutes trouvées aux questionnements existentiels et aux vagues à l'âme? Peut-être est-il temps de se pencher pour de bon sur cette pandémie parallèle que n'arrêtent ni les masques, ni les cures détox.

Newsletters

Voici ce qui se passe dans l'air quand vous tirez la chasse de toilettes publiques

Voici ce qui se passe dans l'air quand vous tirez la chasse de toilettes publiques

Vous avez deux options: fuir rapidement ou sortir votre parapluie.

Est-il efficace de se blanchir les dents à la maison?

Est-il efficace de se blanchir les dents à la maison?

Cinq experts répondent.

Déconfiner en mai, est-ce bien prudent?

Déconfiner en mai, est-ce bien prudent?

Emmanuel Macron veut tenir sa promesse formulée fin mars.

Podcasts Grands Formats Séries
Newsletters