Égalités / Société

Les lycéens, favorables à une laïcité plus inclusive

Temps de lecture : 4 min

Une enquête de l'IFOP révèle une conception plus anglo-saxonne de la laïcité chez des jeunes, qui prônent avant tout une égalité entre les cultes.

Les lycéens interrogés conçoivent la laïcité selon la loi de 1905: liberté de conscience et de culte, égalité entre les religions et séparation entre les cultes et l'État. | Alain Jocard / AFP
Les lycéens interrogés conçoivent la laïcité selon la loi de 1905: liberté de conscience et de culte, égalité entre les religions et séparation entre les cultes et l'État. | Alain Jocard / AFP

Port du voile, caricatures, droit au blasphème, attentats de Charlie Hebdo ou assassinat de Samuel Paty… le débat sur la laïcité est au centre des discussions publiques depuis plusieurs années en France. Pour la Licra et le journal Droit de Vivre, l'IFOP a réalisé une enquête auprès de 1.006 élèves de 15 ans et plus, afin de connaître leur vision de la laïcité, la place qu'ils accordent à la religion, leurs avis sur le droit de blasphémer ou de caricaturer.

Respectant les quotas de sexe, d'âge, de type d'enseignement, de filière, d'académie ou d'affiliation religieuse, l'étude permet de mieux cerner les points de vue des lycéens et de les confronter à ceux du reste de la population française.

Pour l'égalité des cultes

Premier constat, les jeunes expriment une vision plus inclusive de la laïcité, évoquant davantage la vision anglo-saxonne. Au contraire des générations précédentes qui associent plus volontiers le terme à l'exclusion stricte de toutes les religions de la sphère publique, les lycéens interrogés conçoivent la laïcité selon la loi de 1905: liberté de conscience et de culte, égalité entre les religions et séparation entre les cultes et l'État. Seuls 11% d'entre eux estiment que la laïcité doit «faire reculer l'influence des religions dans la société». C'est presque deux fois moins que chez l'ensemble des Français âgés de 18 ans et plus.

En revanche, pour 29% d'entre eux, le traitement égal des différentes religions est primordial, contre seulement 19% du reste de la population française. Cette revendication d'égalité des cultes est en particulier exprimée par les élèves appartenant à des confessions minoritaires (38%) ou plus globalement celles et ceux issus de catégories plus régulièrement exposées aux discriminations comme les personnes résidant dans des banlieues populaires (37%) ou perçues comme «non-blanches» (42%).

Des lois discriminatoires?

Cette conception «à l'anglaise» de la laïcité explique sans doute pourquoi beaucoup de lycéens perçoivent comme islamophobes de nombreuses lois laïques, comme celle de 2004 encadrant le port de signes religieux à l'école, celle de 2010 interdisant le port du voile intégral et les tenues dissimulant le visage, la Charte de la laïcité de 2013, ou le Vade-mecum pour la laïcité de 2018. 37% des jeunes jugent ainsi ces lois discriminatoires envers les musulmans. Un sentiment éprouvé par les musulmans eux-mêmes (81%) mais aussi par 64% des élèves se déclarant perçus par les autres comme «non-blancs».

À noter également que 55% des élèves de zones d'éducation prioritaire et 43% des lycéens de bac pro partagent cet avis.

37% des jeunes jugent les lois laïques discriminatoires envers les musulmans.

Pour le sociologue Olivier Galland, auteur avec Anne Muxel en 2019 de l'ouvrage La tentation radicale – Enquête auprès des lycéens, cette solidarité des élèves non-musulmans serait la conséquence d'un «phénomène d'acculturation leur faisant rejoindre les opinions de leurs camarades musulmans lorsque ceux-ci sont très représentés dans l'espace scolaire».

En accord avec leur acceptation plus large et égalitaire des différents cultes, les lycéens se déclarent aussi favorables au port de tenue ou de signes religieux ostensibles comme le voile ou la kippa. Ils sont ainsi 52% à les accepter contre 25% de la population adulte. Logiquement, cet écart entre les lycéens et le reste de la population française se retrouve dans leur position face au port de tenues religieuses par des parents accompagnateurs. Ils y sont favorables à 57% contre 26% du reste des Français.

Le droit au blasphème contesté

La fracture générationnelle se poursuit sur les questions liées au droit au blasphème, que l'actualité, de l'affaire Mila aux caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo en 2015, jusqu'à l'assassinat de Samuel Paty, a ravivé. Le choix de Samuel Paty de présenter pendant son cours des caricatures du prophète Mahomet est ainsi soutenu par 61% des lycéens contre 71% chez les enseignants du second degré. Plus d'un élève sur deux (52%) conteste la liberté de se montrer irrespectueux vis-à-vis d'une religion et de ses dogmes, deux points de plus que le reste de la population française. Ce droit au blasphème est largement contesté par les lycéens de confession musulmane (78%).

«Ces jeunes ont une conception de l'islam selon laquelle la critique de la religion témoigne d'un manque de respect envers les croyants eux-mêmes.»
Jean-François Mignot, démographe

Les jeunes soutiennent aussi moins vivement le droit des journaux à caricaturer les personnages religieux: à peine 49% contre 59% pour le reste des Français. Cette opposition est particulièrement notable chez les élèves religieux: 45% contre seuls 22% chez les non religieux et 15% chez les athées. Parmi les musulmans, l'opposition monte à 61%, chiffre qui s'explique selon le sociologue Jean-François Mignot, par «une conception de l'islam selon laquelle la critique de la religion, de ses croyances, de ses pratiques témoigne d'un manque de respect envers les croyants eux-mêmes, comme si l'irrévérence envers la religion agressait l'estime de soi des croyants».

Une laïcité dépolitisée malgré tout

Peut-être cette sensation d'agression explique-t-elle une condamnation moins tranchée des terroristes de Charlie Hebdo chez les lycéens d'aujourd'hui. En 2021, ils sont 16% à ne pas «totalement» condamner les terroristes, contre 7% selon une enquête de 2016. À noter toutefois que les cibles diffèrent selon les deux enquêtes: celle récente de l'IFOP porte sur tous les lycéens de 15 ans et plus, tandis que celle de 2016 ne concernait que les jeunes de 15 à 17 ans.

La non condamnation de ces attaques s'observe plus fortement chez les élèves musulmans (22%) que chez les non-musulmans (14%), mais est encore plus prégnante chez les élèves en réseaux d'éducation prioritaire: «30% ne condamnent pas explicitement les auteurs des attentats, sans doute parce qu'ils voient dans l'irrévérence envers l'islam une forme d'irrespect tellement inacceptable qu'elle légitime la violence», cite l'étude. Il faut sans doute y voir l'influence de l'importance donnée à la notion de «respect» dans une jeunesse populaire qui condamne par principe tout contenu potentiellement offensant pour des minorités perçues comme «dominées».

Pour autant, malgré la perception d'une laïcité ciblant particulièrement l'islam, et pouvant donc potentiellement être appréhendée comme un concept politisé, notamment par la droite ou l'extrême droite, une large majorité des lycéens interrogés (68%) ne rattache à aucune force politique ou courant idéologique le concept de laïcité.

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