Société

Pourquoi les chiffres des agressions sexuelles dans l'Église sortent maintenant

Temps de lecture : 5 min

Le président de la commission indépendante dédiée estime à 10.000 le nombre de victimes. Les évêques de France, redoutant certaines conclusions dérangeantes du rapport à venir, tentent de prendre des mesures pour le devancer.

Jean-Marc Sauvé, ancien vice-président du Conseil d'État, aujourd'hui président de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église, le 4 septembre 2017 à Paris. | Lionel Bonaventure / AFP
Jean-Marc Sauvé, ancien vice-président du Conseil d'État, aujourd'hui président de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église, le 4 septembre 2017 à Paris. | Lionel Bonaventure / AFP

Entre juin 2019 et octobre 2020, près de 6.500 personnes ont contacté la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église (Ciase). Créée en novembre 2018 par la Conférence des évêques de France (CEF) et la Conférence des religieuses et religieux de France (Corref), elle est présidée par Jean-Marc Sauvé, ancien vice-président du Conseil d'État. Le 2 mars dernier, lors d'un point d'étape sur ses travaux, Jean-Marc Sauvé a reconnu qu'il pourrait y avoir eu «au moins 10.000 victimes en soixante-dix ans». Des chiffres explosifs qui assombrissent l'avenir de l'Église en France.

La commission Sauvé, qui doit rendre ses conclusions à l'automne 2021, avance déjà quelques données. Sur les témoignages reçus, 62% concernent des hommes, 87% des mineurs (dont 30% de 6-10 ans et 35% de 11-15 ans), la moitié des faits ayant été commis entre 1950 et 1960. Ces chiffres révèlent «l'ampleur des abus sexuels dans l'Église» commis en majorité par un clergé souvent connu et apprécié des familles notamment pour son zèle pastoral dans les aumôneries et dans les établissements catholiques.

L'omerta vole en éclats

Reste désormais à mesurer la prévalence des abus dans l'Église par rapport au reste de la population. Une enquête de l'Inserm devrait aider la commission Sauvé à affiner son diagnostic. En effet, il s'agit également de comparer les abus dans l'Église, époque par époque, milieu par milieu, à des faits et des réactions identiques en d'autres institutions, d'autres espaces. La Ciase ne veut pas en rester à de simples conclusions moralisantes mais, au contraire, permettre des décisions opératoires.

Cependant, ces indications révèlent aussi la responsabilité de la hiérarchie catholique qui, en maintenant l'omerta, a laissé prospérer des «entreprises criminelles», comme le disait le président de la Ciase sur France Inter. Durant des décennies, ces agressions et viols sur mineurs et majeurs étaient couverts, en France comme ailleurs, par les évêques. L'objectif était d'éviter le scandale à tout prix, d'où les directives romaines demandant aux épiscopats de ne pas dénoncer les prêtres «à problèmes».

Mais depuis le début des années 2000 et la mondialisation de l'information, cette stratégie échoue: des victimes de tous les pays osent briser le silence. Toutes les institutions ecclésiales –diocèses, congrégations, instituts...– sont touchées. C'est un système qui s'écroule. Le cœur même du réacteur est atteint: actuellement, la justice vaticane enquête sur des accusations d'agressions et viols commis au sein du petit séminaire du Vatican et couverts par l'ancien archiprêtre de la Basilique Saint-Pierre, le cardinal Angelo Comastri.

Divisions et faux pas

Ce point d'étape est désastreux pour l'épiscopat français, très divisé sur ces questions. Certains évêques estiment qu'ils n'ont pas à endosser la responsabilité de leurs prédécesseurs et que l'on en fait trop avec ces questions. D'autres considèrent qu'ils n'ont pas à se faire dicter leurs décisions par la Ciase, à l'inverse de prélats qui préconisent d'attendre le rapport Sauvé pour se décider...

Ce manque d'unité surprend, surtout que la CEF semble multiplier les faux pas en la matière. En novembre 2019, elle avait déjà lancé des pistes alors que la commission Sauvé entamait à peine son travail, dont l'une envisageait une «somme forfaitaire» (autour de 5.000 euros) qui suscita l'indignation des victimes. Du 22 au 24 février dernier était convoquée une visioconférence extraordinaire consacrée à la responsabilité (de l'Église, des évêques) sans attendre, là non plus, les conclusions de la Ciase.

On peut comprendre pourquoi le président Sauvé a décidé de communiquer dans divers médias depuis la mi-février: les résultats de sa commission risquent bel et bien d'être enterrés par les évêques avant même qu'ils n'aient été remis. Ces mêmes évêques se retrouveront du 23 au 26 mars prochain pour la visioconférence de printemps qui prendra des premières mesures, quitte à les corriger en septembre après la remise du rapport Sauvé.

Vers un changement de modèle?

Les évêques de France redoutent certaines conclusions dérangeantes. De fait, partout où une commission indépendante s'est penchée sur les agressions sexuelles dans l'Église, elle a souvent demandé dans son rapport une réforme du ministère presbytéral, une meilleure formation des séminaristes, la fin du célibat imposé, la fin du secret de la confession... Sans préjuger de ce que conclura la Ciase, ces questions seront probablement évoquées.

Or, la grande majorité de la CEF ne veut pas entendre parler d'un changement de modèle qui, de toute façon, ne dépend pas d'elle. C'est Rome, en effet, qui a la main sur ces changements. Par ailleurs, beaucoup d'évêques français, ainsi que le pape François, croient encore au jeune célibataire ordonné et ne veulent entendre parler ni d'hommes mariés ni de femmes pour exercer le ministère presbytéral.

Toutefois, ce modèle, qui relève non du dogme mais de la discipline, génère du cléricalisme, lequel est dénoncé par le pape jésuite comme une «perversion». Celui-ci est persuadé que c'est ce cléricalisme qui est à la base des abus sexuels, spirituels et d'autorité commis par des prêtres, comme il l'écrivait à l'été 2018 dans sa «Lettre au Peuple de Dieu».

C'est pourquoi il prend des décisions symboliques telles que, dernièrement, l'ouverture du lectorat et de l'acolytat aux femmes, la nomination d'une femme comme sous-secrétaire du Synode des évêques. Une meilleure insertion des laïcs dans la structure doit permettre de décléricaliser. C'est ce que pense François, même si rien ne prouve que la présence de laïcs empêche les agressions et viols sur mineurs ou majeurs. Beaucoup de paroissiens, de parents de victimes, connaissaient les agissements de ce clergé criminel et se sont tus, pour différentes raisons (incrédulité, peur du scandale, raison d'Église...). La Ciase analysera sans doute aussi ce point dans son rapport.

Des scénarios à l'américaine

Le point d'étape du président Sauvé cherche donc à exercer une pression sur les évêques afin qu'ils n'aillent pas trop vite en besogne et patientent jusqu'à la remise des conclusions de la commission. C'est ce que souhaitent également les associations de victimes. Parmi les questions probablement soulevées par la Ciase dans ses préconisations, celle de l'indemnisation est dans toutes les têtes et tombe au plus mal pour l'épiscopat français.

La crise sanitaire a en effet ravagé les ressources de l'Église en France, la CEF ayant reconnu 90 millions d'euros de perte nette. Un diocèse sur deux est dans une situation «compliquée» ou «fragile». Les évêques craignent les conséquences du rapport Sauvé sur les dons et imaginent des scénarios à l'américaine. Outre-Atlantique, en 2019, on comptait une vingtaine de diocèses en faillite en raison, notamment, des indemnisations versées aux victimes. L'avenir de l'Église en France est bien sombre, c'est in fine ce que révèle ce point d'étape du président Sauvé. Les scandales continueront tant qu'une réforme profonde et sérieuse du ministère presbytéral ne sera pas entreprise. C'est le vrai défi de demain.

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