Société / Culture

«Allen v. Farrow», quand Dylan surgit du passé

Temps de lecture : 6 min

Le nouveau documentaire sur Woody Allen nous fait entendre deux nouvelles voix jusque-là inconnues.

Bande-annonce du documentaire Allen v. Woody. | HBO via YouTube
Bande-annonce du documentaire Allen v. Woody. | HBO via YouTube

Ce sont des voix que je n'arrive pas à me sortir de la tête. Allen v. Farrow, le documentaire en quatre parties d'Amy Ziering et Kirby Dick diffusé sur OCS en France, est un inventaire exhaustif des preuves que Woody Allen a commis en 1992 des agressions sexuelles contre sa fille adoptive de 7 ans, Dylan. Le documentaire est assorti d'interviews filmées de témoins, d'experts et même, longuement, de Dylan elle-même.

La plupart des allégations ont déjà été diffusées, mais jamais elles n'avaient été rassemblées pour former un tel dossier public à charge (Woody Allen a refusé d'être interviewé, et à la fin de chaque épisode il est indiqué qu'il nie les accusations et qu'il n'a jamais été inculpé). Mais la série rend publique pour la première fois la cassette vidéo sur laquelle Mia Farrow, au terme d'une relation de douze années avec Woody Allen, avait filmé Dylan dans les jours qui avaient suivi le 4 août 1992, et où l'enfant décrit comment son père adoptif l'aurait attirée dans un réduit du grenier où il l'aurait agressée sexuellement –et où elle en a visiblement déjà assez de revivre cette expérience qu'elle a aujourd'hui passé la plus grande partie de sa vie à raconter.

Bien que Dylan soit un fil conducteur de la série, elle est particulièrement présente dans ses deux dernières heures consacrées, respectivement, au procès pour sa garde ainsi que celle de son petit frère Satchel (aujourd'hui Ronan). Woody Allen les avait perdues. L'enquête criminelle pour agression sexuelle dont le cinéaste a fait l'objet n'a pas débouché sur une inculpation malgré les raisons suffisantes invoquées par le procureur, Frank Maco. Le raisonnement mis en avant à l'époque était que Maco ne pouvait étayer son accusation sans faire venir Dylan à la barre des témoins et qu'il ne voulait risquer de la traumatiser de nouveau en le faisant. Woody Allen est donc resté libre et la presse est passée à autre chose, c'est-à-dire à la couverture de sa relation sexuelle avec la fille adoptive adulte de Mia Farrow, Soon-Yi Previn.

Un des passages les plus accablants dans Allen v. Farrow relate comment la relation de Woody Allen avec Soon-Yi Previn avait pris le dessus des unes médiatiques à l'époque, éclipsant efficacement les accusations de Dylan qui ne pouvaient être présentées avec le même genre de fascination salace. Fin août 1992, le schéma s'était mis en place. Le Time du 31 août montrait le visage de Woody Allen en couverture, légendé d'un balistique «Woody Allen se défend» mais à l'intérieur, l'interview réalisée par Walter Isaacson titrée «Le cœur veut ce qu'il veut» se concentrait principalement sur l'histoire d'amour de Woody Allen et de Soon-Yi, dans laquelle le réalisateur se décrivait du début à la fin comme un homme qui n'avait pas aimé sagement, mais trop bien, le tout infusé d'un soupçon d'Emily Dickinson.

L'une des premières pierres à l'édifice de #MeToo

Dylan adulte a pris la parole en 2014, dans une lettre ouverte qui mettait au défi les admirateurs de Woody Allen de concilier leur amour de son œuvre et le mal qu'il lui avait fait –démarche qui avait finalement commencé à détourner de lui l'opinion publique et posé l'une des premières pierres de l'édifice #MeToo. (Allen avait répondu avec le film L'homme irrationnel, variation dostoïevskienne dont le héros prouve sa libération existentielle en empoisonnant un juge aux affaires familiales immoral). Mais dans Allen v. Farrow, Dylan dit qu'elle est restée, d'une certaine façon, «la petite fille de la vidéo» –celle dont on entend enfin la voix, au bout de près de trente années.

L'évaluation d'un témoignage d'enfant est une procédure qu'il vaut mieux réserver aux experts, dont beaucoup ont conclu à l'époque que le récit de Dylan était factuel, verdict appuyé par de nombreux autres dans Allen v. Farrow. (Allen et ses avocats ont cité les conclusions de trois spécialistes de la Yale–New Haven Hospital's Child Sexual Abuse Clinic, selon lesquelles le récit de Dylan n'était pas crédible, mais les experts du documentaire soulignent que ces médecins l'avaient interviewée à neuf reprises.

Sur la vidéo, Dylan nous raconte son histoire et nous dit que quelque chose ne va pas.

C'est bien plus que ce qu'il est approprié de faire subir à n'importe quel enfant et potentielle victime de traumatisme, et suffisamment pour que des incohérences puissent apparaître même quand le récit est authentique). Mais voir Dylan à l'écran à 7 ans et même plus jeune, grâce à des vidéos familiales, montre à quel point elle était terriblement fragile et vulnérable.

Le monde ne connaît que la Dylan adulte, celle qui est assez forte pour prendre la parole en sachant pertinemment qu'elle va être confrontée à un torrent d'agressivité voire pire encore et que même à présent, on ne la croira peut-être pas. Mais nous n'avons pas affaire qu'à elle. Il y a aussi la petite fille sur la vidéo, qui nous raconte son histoire et qui nous dit que quelque chose ne va pas.

Changement de ton

Dans Allen v. Farrow, il y a une autre voix que je n'avais jamais entendue: celle de Woody Allen. J'écoute Woody Allen depuis presque toujours, depuis que mon père m'a montré Woody et les robots pour la première fois quand j'étais petit. Je l'ai même interviewé en tête-à-tête, des années avant que les accusations de Dylan ne refassent surface. Mais jamais je ne l'ai entendu parler comme ici. Lors de ses apparitions publiques, dans les émissions où il était invité, même dans les vidéos familiales de l'enfance de Dylan, il est le personnage familier que nous pensions connaître, qui surjoue l'humiliation comique quand il demande à Dylan de redire que les «autres papas» sont beaux en maillot de bain. Mais quand il parle au téléphone avec Mia Farrow pendant les audiences pour la garde des enfants et pendant l'enquête criminelle, on dirait une toute autre personne (il s'avère que les deux enregistraient leurs conversations, bien qu'il semble que ce soit les audios de Woody Allen que nous entendons ici).

Ce sont les absences qui me frappent plus que tout le reste: l'absence d'émotions, d'inquiétude apparente, de quoi que ce soit qui ressemble de près ou de loin à du Woody Allen. Quand Farrow l'implore de lui dire où lui et Dylan sont allés le 4 août et le supplie de lui donner n'importe quelle explication qui ne soit pas cauchemardesque, il répond, à voix basse et d'un ton parfaitement égal: «Tous les détails, quand le moment sera venu.» On peut, je suppose, interpréter cela comme la réponse distante d'un homme accusé à tort qui suit le conseil de son avocat de ne rien dire en dehors du tribunal. Mais je n'ai jamais été aussi près de réussir à imaginer le ton qu'il a pu adopter en disant les mots que la Dylan de 7 ans lui avait attribués: «Ne bouge pas. Je suis obligé de faire ça.»

Quand Woody Allen parle au téléphone avec Mia Farrow pendant les audiences pour la garde des enfants on dirait une toute autre personne.

Allen v. Farrow mêle à son récit des agressions subies par Dylan quelques accents de critique culturelle (notamment des commentaires de Lili Loofbourow) qui nous rappellent à quel point il était influent à son apogée, et comment aimer les films de Woody Allen n'était pas simplement une préférence esthétique mais, au moins pour certains, un mode de vie. Ce n'était pas simplement qu'Allen se faisait bien voir, explique un analyste; il nous formatait, il habituait son public à accepter non seulement son style de comédie ou ses positions philosophiques qui rationnalisaient sa réalité mais aussi le fait d'associer ses premiers rôles masculins toujours plus âgés avec des femmes beaucoup plus jeunes.

Lorsque l'ancien mannequin Christina Engelhardt a pris la parole en 2018 pour annoncer qu'elle avait été l'adolescente de 16 ans dont la relation avec Allen avait été l'inspiration de Manhattan –un film dans lequel son personnage de 42 ans entretient une relation avec une jeune fille de 17 ans incarnée par Mariel Hemingway– elle a confié n'avoir «aucun regret». Mais dans Allen v. Farrow, elle dit que leur relation a «laissé des traces» dans sa vie. Hemingway a écrit dans ses propres mémoires qu'après ses 18 ans, Allen avait tenté de la séduire en disant qu'il l'emmènerait à Paris –promesse qu'il aurait également faite à Dylan, selon elle. C'est aussi là que Woody Allen a emmené son public en 2011, avec le film Minuit à Paris. Ce voyage lui a valu un Oscar, mais il a aussi planté le décor de la lettre ouverte de Farrow moins de deux ans plus tard et de la prise en en compte bien trop tardive de la portée de ses accusations.

Woody Allen continue de tourner et son dernier film, Un jour de pluie à New York, a encaissé 22 millions de dollars malgré un nombre négligeable d'entrées aux États-Unis. Pourtant, maintenant que nous avons entendu ces autres voix, pour nous il ne sera peut-être plus jamais le même Woody.

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