Santé / Monde

En Inde, le sujet sensible de la santé mentale

Temps de lecture : 6 min

La tradition et la culture du collectif laissent peu de place à l'expression d'un mal-être, dont souffrent de nombreux Indiens.

Au moins 15% des Indiens majeurs auraient besoin d'une aide psychologique. | Ashutosh Jaiswal via Pexels
Au moins 15% des Indiens majeurs auraient besoin d'une aide psychologique. | Ashutosh Jaiswal via Pexels

En 2018, la star de Bollywood Deepika Padukone avait bouleversé l'Inde en se confiant sur la dépression qu'elle avait traversée. Ce faisant, elle avait levé le voile sur le tabou qui entoure la santé mentale en Inde, alors qu'1 Indien sur 5 serait en souffrance.

Structure familiale fragilisée, montée de l'individualisme, migration vers les villes, transition de la tradition à l'industrialisation... Les changements qu'a connus l'Inde ces dernières décennies ont entraîné une perte de repères et une confusion au sein de la population, qui se solde aujourd'hui par un véritable mal-être mental.

D'après le rapport National mental health survey (NMHS), commandé par le gouvernement en 2015, 15% des Indiens de plus de 18 ans auraient besoin d'une aide psychologique. Les troubles les plus fréquents seraient la dépression, l'anxiété, la schizophrénie, la bipolarité et l'addiction aux substances psychoactives. La population active d'âge moyen, les personnes âgées et les adolescents seraient les plus touchés.

Cependant, parmi les divers facteurs qui expliquent la difficulté d'une prise en charge efficace de la population, la stigmatisation qui entoure les personnes atteintes de troubles est l'un des plus importants.

Une lourde stigmatisation des problèmes de santé mentale

Un véritable tabou entoure les questions de santé mentale au sein de la population. Un sondage de Statista estime que pour 60% des Indiens interrogés, les maladies mentales viennent d'un manque de discipline et de volonté. Les troubles psychiques sont perçus comme une faiblesse, et donc comme une honte entachant l'honneur de l'individu et de sa famille.

Cette croyance, alimentée par la méconnaissance qui entoure les troubles psychiques, entraîne la stigmatisation des personnes qui souffrent. D'après un autre sondage, lancé en 2018 par The Live Love Laugh Foundation, 68% des personnes interrogées estiment qu'il ne faut confier aucune responsabilité aux individus souffrant de troubles psychiques.

«Le discours est entouré de honte, même lors des séances avec mes patients, c'est une question très délicate à aborder.»
Lamia Bagasrawala, psychothérapeute

Par tradition, une personne souffrante se tourne presque toujours en premier lieu vers un guérisseur local traditionnel. Le rapport de la National mental mealth survey l'explique ainsi: «C'est sans doute car il est accepté dans notre société que quelqu'un soit possédé par des démons ou des esprits diaboliques. En revanche, personne ne veut être désigné comme “mentalement malade” car c'est associé à la discrimination et au stigma.»

Lamia Bagasrawala, psychothérapeute à Mumbai, le constate également auprès de ses patients: «Tout ce qui touche à la santé mentale est stigmatisé, les gens ont tendance à n'envisager la psychothérapie qu'en dernier recours. En Inde, on parle beaucoup de nos émotions, mais nous n'avons pas le vocabulaire adapté pour parler de santé mentale. Le discours est entouré de honte, même lors des séances avec mes patients, c'est une question très délicate à aborder.»

Pour elle, ces tabous pèsent d'autant plus sur les hommes: «Mes patients masculins ont encore plus de mal à se confier et à admettre leur souffrance car cela va à l'encontre de l'idée traditionnelle de l'homme qui ne doit jamais flancher, ni afficher ses émotions.»

La prégnance de la tradition et la culture du collectif laissent donc peu de place à l'expression d'un mal-être, limitant ainsi l'accès aux soins.

Le difficile accès aux soins

L'Inde est confrontée à un enjeu de prise en charge: d'après l'OMS, on compte trois psychiatres par million d'habitants… Le rapport NMHS estimait à 88% pour la dépression et à 60% pour la schizophrénie l'écart entre le nombre d'individus souffrant de ces maladies et celui de personnes effectivement prises en charge.

D'après Lamia Bagasrawala, cela s'explique en partie par le tabou qui entoure le domaine. «Jusqu'à peu, la psychologie n'était pas considérée comme une discipline à part entière à l'université, contrairement à l'ingénierie ou la médecine. C'est en partie pour cela qu'on manque de praticiens.»

Accéder aux soins passe aussi et surtout par l'accès à l'information et il y a, en Inde, de fortes disparités économiques. Tout le monde n'a pas internet et la plupart de la documentation est en anglais, il est donc impossible pour une partie de la population de se renseigner sur les enjeux de la santé mentale. Ce n'est que récemment qu'un effort a été fait pour informer les citoyens en utilisant les différents dialectes selon les localités. La télévision et la radio s'emparent également du sujet, mais c'est dans la révolution numérique, accélérée par la pandémie, que se trouve probablement l'issue.

Le virage de la thérapie online

En effet, si l'accès à internet est très inégal, la plupart des Indiens possèdent aujourd'hui un téléphone avec WhatsApp ou FaceTime, rendant les échanges avec un psychologue plus faciles. Le recours à la thérapie en ligne était déjà très répandu en Inde avant la crise liée au Covid-19, car il permettait de pallier le manque de praticiens et leur répartition inégale sur le territoire.

Une plateforme comme MindPeers, située à New Delhi, propose des sessions de thérapie en ligne et fait des campagnes sur les réseaux sociaux pour démocratiser la démarche.

Le suicide est la première cause de mortalité chez les jeunes Indiens.

Depuis le début de la pandémie, le recours à des sessions en ligne, individuelles comme groupées, a explosé. «Je consultais déjà beaucoup sur internet mais depuis la crise du Covid, toutes mes séances sont en ligne, témoigne Lamia. Le fait que ce soit online rend la thérapie beaucoup plus accessible et la dédiabolise. Surtout, la pandémie a mis l'accent sur la santé mentale.» Un mal pour un bien? À bien des égards, le tabou semble voler en éclats.

À l'échelle gouvernementale et locale, l'Inde s'active pour rétablir le bien-être de ses habitants.

Une prise de conscience nationale et des initiatives locales

Le gouvernement indien a entrepris un grand travail de fond pour améliorer la santé mentale de sa population. Le rapport NMHS, impulsé par le ministère de la Santé et de l'Aide sociale à la famille, a constitué une des premières étapes. Le gouvernement s'est également attelé au problème du suicide, prédominant en Inde.

D'après l'OMS, le taux de suicide en Inde en 2016 était de 16,5 pour 100.000 personnes, là où la moyenne mondiale se situe à 10,5 pour 100.000. Parmi les populations les plus concernées, on trouve les jeunes entre 15 et 29 ans, chez qui le suicide est la première cause de mortalité.

Mais ce fléau peut se prévenir. Le Mental Act Health de 2017, qui dépénalise le suicide et ses tentatives, constitue une première étape dans l'appréhension des problèmes de santé mentale au sein de la population indienne. En plus d'un plan à l'échelle nationale, c'est au niveau local que se joue l'amélioration du bien-être de la population indienne. La diversité et la taille du pays demande d'étudier des situations très différentes et spécifiques selon les régions.

À l'échelle locale, des initiatives et des associations se mettent en place pour encourager les gens à consulter et battre la stigmatisation du mal-être mental. Beaucoup d'initiatives ont été prises ces dernières années. La helpline iCall offre par exemple un suivi thérapeuthique en anglais par téléphone. Elle a été mise en place par le Mariwala health initiative (MHI), un organisme de financement chargé d'initiatives pour la santé mentale. Le but est de permettre aux personnes les plus marginalisées d'avoir accès aux soins.

«Dawa-Dua», réconcilier médecine et spiritualité

Comme souvent en Inde, le besoin de concilier tradition et progrès mène à des innovations intéressantes. Ainsi est né le concept de «Dawa-Dua», soit la «prière-traitement», à Erwadi, une petite ville du Tamil Nadu.

Erwadi est depuis 500 ans un lieu de pèlerinage musulman car elle abrite la tombe et le sanctuaire d'un descendant du prophète Mahomet. Ce lieu saint réputé pour guérir les personnes dites possédées voit défiler chaque année des milliers de pèlerins en quête de guérison.

Depuis peu, la ville a mis en place une clinique pour offrir aux pèlerins un diagnostic, des soins et un traitement psychiatrique en complément de leur pèlerinage. Les patients sont invités à consulter tout en continuant leur prière et les rites religieux, donnant ainsi naissance au concept de «Dawa-Dua». Il permet également la prise en charge médicale des patients sans que l'honneur de la famille ne soit atteint, dans le respect des croyances et des traditions.

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