Parents & enfants / Société

Fêter les premières règles de sa fille, un rituel contre le tabou

Temps de lecture : 8 min

Marquer cette transformation du corps en l'associant à un événement positif favorise la perception de ce passage de fille à femme.

Une manière de casser cette transmission d'images négatives associées aux menstruations. | Annie Spratt via Unsplash
Une manière de casser cette transmission d'images négatives associées aux menstruations. | Annie Spratt via Unsplash

«Happy 1st Period», «Congrats on your period», c'est ce qu'on peut lire, souvent en lettres rouges sang, sur des gâteaux alléchants, débordants de chantilly et de glaçage. Les photos de ces pâtisseries particulières se propagent de plus en plus sur les réseaux sociaux, certaines allant jusqu'à modéliser avec gourmandise des tampons ou serviettes hygiéniques. L'objectif? Célébrer les premières règles d'une jeune fille lors d'une «period party». Cette nouvelle tradition semble avoir vu le jour outre-Atlantique et débarque désormais en France.

Célébrer la femme et dédramatiser

Certaines n'ont pas attendu cette vague de photos sur les réseaux sociaux pour fêter cet événement dans la vie de leur fille, à l'exemple de Marie. Il y a dix-huit ans, la maman avait décidé de marquer le coup avec Norah, qui n'avait alors que 10 ans. En rentrant de l'école, sa fille lui avait confié avoir découvert des gouttes de sang dans sa culotte. «Comme un réflexe je l'ai félicitée, je l'ai directement prise dans mes bras et je lui avais dit de choisir un petit cadeau, et on avait acheté un gâteau pour fêter ça», explique la maman. Elle faisait partie de celles qui avaient préparé le terrain, en expliquant en amont cette nouvelle étape de vie. «Ma mère m'en avait parlé longtemps avant. On s'était assises devant une feuille de papier, et elle m'avait fait plein de dessins pour m'expliquer l'ovulation, la muqueuse utérine et les règles, se rappelle Norah. Je n'étais donc ni surprise ni paniquée en voyant des gouttes de sang, mais j'estime que j'ai de la chance car je sais que ce n'est pas le cas de tout le monde.»

Pour de nombreuses filles, les règles sont encore sources d'angoisse, de peur ou d'exclusion. C'est un événement qui reste souvent secret et dont on ne parle pas. À l'exemple des publicités, souvent reflet de nos sociétés, qui dans les annonces pour des protections hygiéniques représentaient le sang par un liquide bleu considéré comme moins choquant.

«C'est comme un anniversaire, c'est quelque chose de naturel qui arrive tous les ans, alors pourquoi ne pas fêter ses premières règles?»
Floriane, 27 ans

De là à célébrer les règles, il y a parfois un fossé. Nous avons interrogé vingt filles nées dans les années 1990 comme Norah, et à part elle aucune n'avait fêté cet événement.

D'après la psychologue clinicienne Camille Sfez, «célébrer ses premières règles, c'est aussi célébrer la femme en devenir, en quelque sorte. C'est une chose qui n'est pas évidente, qui ne vient pas forcément à l'esprit d'une société à l'héritage patriarcal et qui n'a pas pour habitude de célébrer les femmes.» Pourtant Floriane, aujourd'hui âgée de 27 ans, aurait «adoré avoir une petite fête. J'avais 9 ans quand j'ai eu mes premières règles, et j'ai cru que j'allais mourir, confie-t-elle. Ma mère m'avait dit: “C'est normal, c'est parce que tu es une fille.” Elle m'avait donné une serviette et m'a dit que ça se passerait toute ma vie. Autant dire que c'était pas rassurant.» Selon elle, fêter ses premières règles aurait dédramatisé ce moment. «Ça m'aurait permis de savoir que c'est quelque chose de normal, de naturel, qui concerne toutes les femmes. Finalement c'est comme un anniversaire, c'est quelque chose de naturel qui arrive tous les ans, alors pourquoi ne pas fêter ses premières règles qui n'arrivent qu'une fois dans une vie.»

Briser la chaîne de la honte

Si Floriane aurait aimé célébrer cette nouvelle étape de sa vie, Norah, qui a eu le droit à cette fête, n'avait pas tout de suite saisi les intentions de sa maman. «Sincèrement je ne comprenais pas bien pourquoi il fallait fêter ça, mais en y repensant je suis heureuse que ma mère ait un peu insisté. Aujourd'hui, je ne me souviens que du gâteau, du livre que j'ai eu pour cadeau et de la petite soirée. Je ne garde aucun mauvais souvenir, pas de douleur, pas de stress, ni de gêne», confie-t-elle.

Finalement, sa maman aura réussi à associer ce moment à un souvenir heureux plutôt que honteux. Pour autant, selon Camille Sfez, «si la jeune fille ne souhaite pas fêter ses premières règles, ou ne veut pas être le centre de l'attention, il ne faut pas lui forcer la main. Un petit cadeau donné discrètement pourra suffir à marquer le coup. Parfois, la jeune fille se sentira aussi plus à l'aise d'en parler avec une personne tierce féminine, comme une marraine ou une tante par exemple. Il faut aussi entendre et respecter ce choix car parfois les relations mères-filles ne sont pas évidentes à cet âge-là, et il peut être difficile de se livrer.»

Pourquoi cette mère, Marie, a-t-elle tout de même tenu à fêter cet instant? «J'ai eu mes règles dans les années 1970, en Tunisie. Je n'avais pas de serviettes hygiéniques jetables, encore moins des tampons, et personne n'avait pris le temps de m'expliquer quoi que ce soit, déplore-t-elle. Je ne voulais pas reproduire ça avec ma fille.» Marie n'est pas un cas isolé. «Malheureusement, bien souvent, les femmes peuvent avoir un mauvais souvenir de leurs premières règles. Elles n'en parlent pas avec leurs filles, ça reste un sujet tabou qui se perpétue de génération en génération. En les célébrant et en les associant à une fête, à quelque chose de positif, ça peut casser la chaîne de cette perception négative».

Comme beaucoup de mères, Marie était aussi simplement contente de voir grandir son enfant. «J'étais heureuse de partager ce moment avec elle, son passage physique de fille à femme. Il me semblait important de l'accueillir dans ce nouveau monde qui s'ouvrait à elle, qu'elle ne croit pas être seule et qu'elle puisse se sentir à l'aise de me parler de quoi que ce soit par la suite. Ça marque aussi une nouvelle forme de relation entre nous», argumente-t-elle face à sa fille aujourd'hui âgée de 28 ans.

«Associer la notion de plaisir aux règles ne me choque pas, au contraire.»
Floriane, 27 ans

Floriane, qui n'a pas pu partager cet instant avec ses proches, voudrait elle aussi casser cette transmission d'images négatives associées aux menstruations. Si elle avait une fille, elle voudrait organiser cette petite fête qu'elle-même n'a pas eue. «Il s'agit de notre quotidien, en tant que femme, et ça peut apporter un réconfort, une confiance en soi. Associer la notion de plaisir aux règles ne me choque pas, au contraire, affirme-t-elle. Et puis ça peut lui faire comprendre qu'on se sert les coudes, un peu de girl power!», rigole Floriane.

Pourtant, associer les règles à une notion positive ne coule pas de source. «On vit aujourd'hui dans une société de la performance. Ce n'est pas évident de reconnaître comme positif un moment où on n'est pas toujours au meilleur de sa forme, durant laquelle on peut avoir des moments de douleurs et pendant laquelle on a besoin de s'accorder du temps pour soi, souligne la psychologue Camille Sfez. Cela peut participer à la honte procurée par les règles, la honte de ne pas être toujours performantes. Or, on ferait mieux d'arrêter de s'en cacher.»

La place des pères

Si Marie n'a pas caché, et a même célébré les premières règles de Norah avec elle, tous les membres de la famille n'ont pas été conviés. «Son papa a été très vexé d'apprendre, quelques semaines plus tard, que sa fille avait eu ses premières règles, et que nous avions fait cette petite fête sans lui. Je n'ai jamais bien compris pourquoi. Après tout, c'est quelque chose à partager entre filles, qu'est ce que ça peut lui faire?», s'interroge toujours Marie, dix-huit ans après l'événement. Visiblement, ce papa n'est pas le seul, et ils sont nombreux à souhaiter être informés de ce que traversent leurs enfants. Nous avons interrogé vingt garçons nés dans les années 1980-1990. Tous ont répondu vouloir être informés des premières règles de leur fille s'ils en avait une.

Samuel par exemple, voudrait «être au courant de la vie de sa fille, au même titre que sa maman. Ce n'est pas juste une histoire entre femmes, c'est aussi le fait de voir grandir son enfant et de participer à son évolution, d'être présent dans les moments importants. Je voudrais être là pour elle si elle en a besoin», revendique-t-il. Il admet tout de même qu'il n'aurait pas pensé à aller jusqu'à fêté ses premières règles, «mais si l'occasion se présente je le ferai avec plaisir», répond l'homme de 31 ans.

Pour la psychologue Camille Sfez, «selon les personnes, il peut être bon d'associer le papa à cette célébration d'une nouvelle étape de vie quand les relations père-fille sont bonnes. Cela peut permettre à la fille de comprendre que son père, la figure masculine importante de sa vie à cet âge-là, la reconnaît et l'accepte en tant que femme. La jeune fille pourra alors avoir une image positive de la femme qu'elle devient à travers le regard que porte sur elle son père».

«Je ne vois pas pourquoi je fêterais une bar-mitzvah, durant laquelle mon fils devient symboliquement un homme, et pourquoi je ne fêterais pas les premières règles.»
Gabriel, père

Norah, elle, confie: «Je trouve ça un peu dommage, avec le recul, de ne pas avoir fêté mes premières règles avec mon père à l'époque, surtout que finalement c'est lui que j'appelle au téléphone, en pleurs, quand j'ai trop mal.»

Gabriel, lui aussi, voudrait célébrer les premières règles de sa fille s'il en avait une. D'après lui, «si on veut vraiment parler d'égalité et de parité, il faut sortir de cette mentalité du tabou et en parler plus librement. Pour moi c'est simple, je ne vois pas pourquoi je fêterais une bar-mitzvah avec mon fils, cérémonie durant laquelle il devient symboliquement un homme, et pourquoi je ne fêterais pas quelque chose de concret comme les premières règles, le moment ou ma fille deviendrait physiquement une femme.» En effet, nombreuses sont les cultures qui ont des symboles, coutumes et rites de passage du garçon à l'homme, mais qu'en est-il de la fille à la femme?

Aujourd'hui encore, dans de nombreux pays, l'arrivée des règles ne rime pas avec la fête, mais plutôt avec l'arrivée des problèmes. Les filles sont alors privées d'aller à l'école, de faire la cuisine, doivent éviter les contacts masculins, sont parfois enfermées dans leurs chambres ou carrément expulsées de leur domicile pour être envoyées chez un autre membre de la famille. D'autres cultures célèbrent ces premières règles comme, «dans les traditions amérindiennes où l'on peut retrouver des rituels célébrant la dimension cyclique des femmes. Cela laisse penser que les premières règles pouvaient sûrement être célébrées dans les cultures païennes, mais nous avons sûrement perdu cette tradition avec l'émergence des religions monothéistes, qui ont cherché à cacher le corps des femmes», explique Camille Sfez. Les «period party» et les «period cake» seraient-ils une manière d'inventer de nouvelles façons de célébrer ce passage de fille à femme?

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