Société / Culture

Woody Allen, une affaire où la véracité des faits ne semble guère intéresser

Temps de lecture : 5 min

[BLOG You will never hate alone] Pourquoi je ne verrai pas le nouveau documentaire diffusé par HBO, «Allen v. Farrow».

Une photo de la famille Allen/Farrow, extraite du documentaire de HBO. | Capture d'écran HBO via YouTube 
Une photo de la famille Allen/Farrow, extraite du documentaire de HBO. | Capture d'écran HBO via YouTube 

Afin d'être le plus honnête possible, je dirai d'emblée que je n'ai pas vu le premier volet de Allen v. Farrow diffusé mi-février sur HBO. Et je ne verrai pas les suivants. Il y a une limite à ce qu'un individu sain de corps et d'esprit puisse supporter et s'il existe une vraie fascination à voir comment une famille, un clan, peut tout entreprendre pour détruire la réputation d'un homme, cette fascination s'incline devant la nécessité de préserver ma santé mentale. Ainsi que ma pression artérielle.

Pour ceux qui l'ignoraient encore, HBO a eu la bonne idée de demander à deux documentaristes réputés d'enquêter sur les prétendus penchants pédophiles de Woody Allen dont aurait eu à souffrir sa fille Dylan, en 1992. Cela tombait bien, nos deux cinéastes s'étant fait les spécialistes de dénoncer les agressions sexuelles à l'œuvre dans l'armée, sur les campus, au sein du monde musical. Deux pointures qui entendaient bien démontrer, à travers le cas de Woody Allen, combien l'industrie cinématographique était un milieu toxique, une vaste cour de récréation où des prédateurs en tout genre se protégeaient les uns les autres.

Nos deux amis ne se prétendent pas journalistes. Ils seraient plutôt les chevaliers blancs des agressions sexuelles et la véracité des faits ne semble les intéresser guère. Cette dernière s'efface devant la mission dont ils se sentent investis: traquer à tout prix les prédateurs là où ils se cachent et les livrer à la vindicte populaire afin que cessent leurs agissements. Ce en quoi personne ne trouvera à redire.

Comme les croisés d'autrefois, nos gaillards ont en eux cette exaltation presque mystique d'œuvrer pour le bien qui autorise à bafouer allègrement la présomption d'innocence, les témoignages, et les faits, toutes contrariétés qui auraient le malheur de contredire le bien-fondé de leur démonstration.

Quand on a une cause chevillée à l'âme, et que cette cause se propose de nettoyer les écuries d'Augias, de sortir l'humanité des fanges où elle croupit, on ne s'embarrasse pas d'une chose aussi dérisoire que la manifestation de la vérité. On la triture dans tous les sens afin qu'elle finisse par avoir les contours désirés.

Ce positionnement idéologique est bien souvent un aphrodisiaque de la pensée, une sorte de jouissance intérieure qui est d'autant plus puissante qu'elle vous met d'office à l'abri des critiques. Personne n'ira jamais vous reprocher de débusquer les monstres qui courent de par les rues. Quand bien même vous vous trompez de personne.

Inutile de dire qu'en approchant le clan Farrow, ils ont trouvé à qui parler. Je ne vais pas ici recommencer toute l'histoire qui a, et continue d'opposer, Mia Farrow à Woody Allen. Je l'ai déjà fait ici, et ici et encore ici. Seulement, ayant lu ces derniers jours une palanquée d'articles consacrés à ce documentaire, il me semble raisonnable d'affirmer qu'il n'apporte strictement aucun élément nouveau, se contentant de radoter les mêmes absurdités qui ont en leur temps, abouti à ce que deux enquêtes indépendantes concluent en la totale et parfaite innocence du cinéaste new yorkais.

Il faudrait vraiment arriver à comprendre quelque chose de très simple dans toute cette histoire: la possibilité que, Woody Allen, en pleine bataille judiciaire avec Mia Farrow, notamment à propos de la garde des enfants, profite d'une visite dans la maison de son ancienne compagne pour se livrer pour la première et unique fois de sa vie, à des attouchements sexuels sur sa fille en un quelconque grenier, au beau milieu d'une assemblée composée de domestiques et d'enfants, cette possibilité-là, était la gravité des faits reprochés à quelque chose de saugrenu, d'invraisemblable, de loufoque, de grotesque.

À ma connaissance, il n'existe pas, dans l'étude des comportements propres aux pédophiles, d'apparition soudaine d'une bouffée délirante, d'un affaissement brutal de la volonté, d'une disparition du Moi qui, le temps d'un instant, favoriserait un passage à l'acte avant de se rétracter pour disparaître à tout jamais. Encore moins quand l'acte se déroulerait dans un environnement hostile où, à tout moment, l'individu subissant cette crise risquerait d'être pris sur le fait et d'encourir une très longue peine de prison.

Ce ne serait même plus un effondrement inopiné du Moi mais une éclipse totale de la pensée, une absence au monde, un état paroxystique qui serait comme une perte de conscience que peuvent éventuellement éprouver, en certaines circonstances et à intervalles réguliers, les malades mentaux ou les tueurs en série. Si Woody Allen était Jack l'Éventreur, ça se saurait tout de même, non?

Les faits de pédophilie reprochés à Woody Allen sont une aberration, une magistrale aberration, qui vont à l'encontre du principe de réalité. C'est aussi simple que cela. Quiconque donnerait du crédit aux allégations formulées par le clan Farrow serait soit un de ces esprits paresseux qui n'aurait pas pris le temps d'étudier les circonstances exactes de l'affaire, soit un de ces procureurs du dimanche qui aiment à voir chuter de leur piédestal des célébrités, des figures de la vie publique, des artistes, des intellectuels, dans cette sorte d'extase sociale où l'individu étouffé sous le poids de son incomparable médiocrité jouit le temps d'un instant de se savoir moins seul.

Ce qu'il y a de fascinant dans toute cette histoire, c'est à quel point il plaît aux gens de voir Woody Allen coupable, forcément coupable. Pour s'en convaincre, on est prêt à mettre de côté sa rationalité, sa faculté de jugement, son discernement. Du témoignage de Moses Farrow, le frère de Dylan, qui vient dire avec éclat sa version de l'histoire, l'exact opposé de celle de sa sœur, on ne veut rien savoir. Cette voix ne compte pas, elle n'existe pas. Pas plus que la vraisemblance des faits. Comme s'il fallait que Woody Allen soit coupable. Coupable quoi qu'il en coûte.

Ce dernier n'a le droit à aucun égard. On le traite comme le dernier des parias, on le présente comme un monstre. C'est une sorte d'hallucination collective qui semble s'emparer de tout le corps social comme une soif de pureté qui monterait au cerveau. Il doit payer le prix de sa faute quand bien même cette faute serait imaginaire. Ou qu'elle porte sur sa relation avec Soon-Yi.

Tout contredit qu'il puisse être coupable mais ceci ne pèse rien au regard de la parole d'un enfant qui raconte ce que sa mère lui intime de raconter. Il y a là une sorte de déréliction partagée par tous qui n'est pas sans rappeler les grands mouvements populaires des siècles passés, quand on accusait à tort de malheureux hères de comportements diaboliques ou sataniques. À l'heure des réseaux sociaux, quand l'intelligence cède le pas à l'émotion, lorsque n'importe quel pétomane se permet de nous livrer la profondeur de sa pensée à l'aide d'un tweet qui se donne les airs d'un discours d'acceptation d'un prix Nobel, cette hérésie prend un caractère planétaire qui laisse pantois.

À vous d'en tirer les conclusions qui s'imposent.

Sinon, pour ceux que cela intéresse, tout est expliqué en long et en large ici:

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