Monde

Le poulet aux hormones rend les médias approximatifs

Margaux Collet, mis à jour le 30.04.2010 à 16 h 07

Vous l'avez sûrement lu partout: le poulet aux hormones rend homosexuel, selon Evo Morales. Sauf que le président bolivarien n'a pas dit ça.

Evo Morales/Danilo Balderrama/REUTERS

Evo Morales/Danilo Balderrama/REUTERS

«Le poulet aux hormones rend chauve et homosexuel, selon Evo Morales.» Le titre de plusieurs articles parus ces derniers jours rend perplexe, fait sourire, puis incite à cliquer. Mais qu'est-ce qui a bien pu traverser l'esprit du président bolivien pour en arriver à une telle corrélation? Jusqu'ici plutôt populaire et chouchouté par les médias, Evo Morales a en pris pour son grade, à la suite d'un discours prononcé le 20 avril lors de la Conférence sur le climat de Cochabamba, en Bolivie. Cette réunion de mouvements sociaux avait reçu peu d'échos dans la presse européenne jusqu'à ce que, le 21 avril, tombe la fameuse dépêche titrée d'abord par l'AFP «Bolivie: la malbouffe rend chauve selon Morales, l'opposition s'indigne». Dès le premier paragraphe, on apprend que: «L'opposition en Bolivie s'est indignée mercredi des "légendes urbaines" propagées par le président Evo Morales, qui a accusé la veille la malbouffe occidentale de provoquer la "calvitie" et des "déviances" sexuelles.» Information reprise par de nombreux médias et blogs sous le titre: «Le poulet aux hormones rend chauve et homosexuel, selon Evo Morales.»

Sur Liberation.fr par exemple, on peut notamment lire:

L'opposition bolivienne et les organisations homosexuelles ont critiqué mercredi les propos du président Evo Morales, qui a déclaré la veille que consommer du poulet aux hormones provoque des «déviances» sexuelles chez les sujets masculins.

Un contributeur de Mediapart écrit également:

Dans son grand discours de mardi, Evo Morales a dit, de manière très sérieuse, que la consommation de poulet génétiquement modifié rend les hommes pédés.

Surprise qu'Evo Morales ait pu tenir de tels propos associant folkloriquement consommation de poulet et homosexualité et me méfiant du traitement médiatique dont peuvent faire l'objet certains chefs d'Etat latinoaméricains, je me suis penchée sur son discours. Sans trouver grand-chose qui puisse expliquer de tels commentaires. Qu'a-t-il dit qui puisse déclencher un tel tollé?

La vidéo ci-dessous est extraite de la télévision péruvienne Noticiasnorte et résume l'intervention du leader du Mouvement vers le socialisme (MAS).

Le reportage intitulé «Pour Evo, les OGM provoque l'homosexualité» se clôt sur les seuls propos qu'a tenu le président à ce sujet: «El pollo que comemos esta cargado de hormonas femeninas. Por eso los hombres, cuando comen este pollo, tienen desviaciones en su ser como hombre.» que l'on peut traduire de la façon suivante:

Le poulet que nous mangeons est chargé d'hormones féminines. C'est pour cela que lorsque les hommes mangent de ce poulet, ils ont des déviations dans leur identité en tant qu'homme.

Aucune allusion à l'orientation sexuelle donc, et encore moins à l'homosexualité (en revanche, Evo Morales parle bien de la calvitie: «D'ici 50 ans, nous serons tous chauves.»). Dans son discours de clôture, le premier président indigène de la Bolivie s'en est pris aux méfaits de l'alimentation transgénique sur la santé, qui reste certes sujet à polémique mais n'en demeure pas moins une thèse valable.

Les réactions aux comptes rendus (plus qu'au discours lui-même) qui ont été faits par les médias, ne se sont évidemment pas fait attendre. L'opposition bolivienne a «condamné» et les producteurs de poulet brésiliens -premiers exportateurs au monde- ont rejeté les propos du président. A Madrid, la fédération d'Etat LGBT a protesté, qualifiant d'«atrocité qu'un chef d'Etat fasse des déclarations aussi surréalistes sur l'homosexualité d'une part en la considérant comme une déviance, et d'autre part en l'associant avec les OGM».

Un air de déjà-vu

Cette polémique rappelle plusieurs déboires qu'a pu connaître Hugo Chavez avec la presse, européenne notamment. Le dernier en date concerne le séisme en Haiti de janvier dernier. Le Monde.fr titrait alors «Pour Hugo Chavez, les Etats-Unis sont responsables du séisme» et le JDD «Haïti : les divagations de Chavez». Comme le détaille Marc Fernandez sur Slate.fr, une telle unanimité des médias pour diaboliser le président vénézuélien s'appuyait sur un article paru sur le site de la chaîne d'Etat Vive mais qui n'était nullement un discours officiel. Hugo Chávez n'a donc jamais déclaré que les Etats-Unis avaient provoqué le tremblement de terre.

Ce n'était pas la première fois que les médias européens déformaient des propos de Chavez. Le 9 janvier 2006, Libération publiait un article intitulé «Le credo antisémite d'Hugo Chávez», s'appuyant sur un communiqué du Centre Simon Wiesenthal, organisation qui milite contre l'antisémitisme et traque les anciens nazis. Là encore un discours raccourci, mal traduit et interprété à tort. Et une association un peu rapide avec les positions politiques défendues par Chavez, l'accroche de l'article étant «Antinéolibéral, anti-impérialiste... et antisémite?».

L'épisode du poulet aux hormones peut faire craindre que l'image d'affabulateur peu crédible qui était jusque-là l'apanage d'Hugo Chavez ne se propage désormais à son homologue bolivien Evo Morales. A moins bien sûr de tirer une «morale» de l'histoire Morales: se méfier des raccourcis accrocheurs...

Margaux Collet

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Photo: Evo Morales, le 21 avril 2010. Danilo Balderrama/REUTERS

Margaux Collet
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