Santé / Monde

La Chine étend son influence en vaccinant le monde à tour de bras

Temps de lecture : 8 min

Contrairement aux Occidentaux, Pékin a développé une aide médicale en faveur des pays en développement. Un geste pas vraiment désintéressé.

Une docteure injecte le vaccin à un patient, à Pékin, le 15 janvier. | Noel Celis / AFP
Une docteure injecte le vaccin à un patient, à Pékin, le 15 janvier. | Noel Celis / AFP

Pour le moment, près de cinquante millions de doses de vaccins ont été administrées en Chine. Contrairement à la pratique des États-Unis ou des pays d'Europe, le plan chinois de vaccination concerne d'abord les habitants âgés de 18 à 59 ans. Les retraités ne sont pas prioritaires. Il y a une autre grande différence avec les pays occidentaux: la Chine se préoccupe d'envoyer quantité de vaccins dans des pays en développement.

Le Sénégal, la Guinée équatoriale et l'Égypte ont été les premiers à recevoir chacun, et gratuitement, 200.000 doses de vaccins chinois. À la mi-février, un avion d'Air Sénégal est allé à Pékin pour ramener des boîtes de vaccins. Le président sénégalais, Macky Sall, était présent à l'aéroport de Dakar au retour de l'apparei, et a demandé à Xiao Han, l'ambassadeur de Chine au Sénégal qui était à ses côtés: «Monsieur l'ambassadeur, soyez mon interprète auprès de mon ami Xi Jinping pour lui transmettre mes sincères remerciements.»

L'ambassadeur, interviewé le même jour dans le journal sénégalais Le Soleil, avait considéré que la Chine, «pays ami, partenaire et frère, luttait contre la pandémie main dans la main avec le Sénégal». 32.000 personnes dans le pays ont été atteintes par le Covid-19 et 780 en sont mortes. Pour le président Sall, le vaccin chinois est «tout simplement, le premier que nous avons eu». Il a ainsi annoncé l'achat d'autres doses en vue de vacciner 20% des Sénégalais.

Comme la plupart des pays en développement dans le monde, le Sénégal ne veut pas attendre de pouvoir se procurer les vaccins promis par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Celle-ci s'est adressée aux laboratoires américains Pfizer et Moderna pour alimenter un dispositif «Covax» (mécanisme mondial de distribution équitable de vaccins). Le 24 février, 600.000 vaccins ont été envoyés par l'OMS au Ghana. La Chine s'est engagée à fournir dix millions de vaccins à cette réserve.

En revanche, les deux vaccins chinois contre le Covid-19 sont actuellement disponibles. Ils sont produits par deux laboratoires: Sinovac à l'origine du vaccin CoronaVac et Sinopharm (dont le nom est plus souvent employé que BBIBP-CorV, le vaccin qu'il produit). Ces vaccins sont fabriqués avec un virus inactivé par de la chaleur et fabriquant des anticorps qui provoquent une réponse immunitaire. Ils peuvent être transportés aisément, tout comme des vaccins contre la grippe ou la poliomyélite qui utilisent le même procédé de fabrication.

Par ailleurs, les vaccins Sinopharm et CoronaVac peuvent être stockés dans un réfrigérateur entre 2 et 8°C. Alors que le produit de Pfizer exige un stockage -70°C et celui de Moderna à -20°C. L'efficacité du produit est annoncée par Sinopharm à 79%. Un chiffre inférieur aux 95% obtenus par ses concurrents américains. Trois autres vaccins chinois sont actuellement testés par les autorités sanitaires à Pékin. Ils sont en phase d'essais cliniques et pourraient être validés prochainement.

Un bien public mondial

En tout cas, Pékin dispose d'un atout considérable: sur le territoire chinois, le taux de personnes atteintes par le virus est très faible, même si surgissent parfois des alertes localisées. La Chine peut donc se permettre d'offrir des vaccins à de nombreux pays. Ils sont moins urgents pour la population chinoise. Dès le mois de mai 2020, le président chinois Xi Jinping annonçait que la Chine partagerait avec le reste du monde le vaccin que les chercheurs et chercheuses chinoises commençaient alors à mettre au point.

Depuis qu'en janvier dernier ce vaccin est réalisé par deux laboratoires chinois, Xi Jinping a déclaré à plusieurs reprises qu'il s'agit d'un produit «destiné au monde entier» ou encore que «par une coopération internationale, il faut en faire un bien public mondial». Dès lors, le gouvernement chinois a précisé que le vaccin chinois allait être donné à une cinquantaine de pays en développement. Le président avait indiqué lors d'un sommet Chine-Afrique, qui s'est tenu en juin 2020, en visio-conférence: «Les pays africains seront parmi les premiers bénéficiaires d'un vaccin fabriqué en Chine.» En même temps que la Chine annulait une partie de leur dette.

Actuellement, beaucoup de pays d'Afrique doivent impérativement lutter contre le coronavirus alors que leurs systèmes médicaux et hospitaliers sont insuffisants pour affronter un accroissement de la maladie. Et le variant sud-africain fait craindre une contamination sur tout le continent. Mais ces pays n'ont pas suffisamment de ressources pour acheter massivement des vaccins. En janvier, Wang Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères a fait une vaste tournée en Afrique, et le 19 février, à Pékin, Wang Wenbin, l'un des porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères a annoncé lors d'un point de presse que dix-neuf pays africains supplémentaires allaient bénéficier d'une offre de CoronaVac.

Réception de 200.000 doses de vaccin chinois à l'aéroport de Harare, au Zimbabwe, le 15 février. | Jekesai Njikizana / AFP

Dans la grande majorité des cas, il s'agit là-aussi de 200.000 doses que les pays bénéficiaires s'empressent de venir chercher à Pékin. Le Zimbabwe a utilisé pour cela le seul avion dont il dispose: un Boeing 767 qu'utilisait naguère l'ancien président Robert Mugabe lorsque, très âgé, il allait se faire soigner dans un hôpital à Dubaï ou à Singapour (le président Mugabe est mort en 2019 après avoir dirigé le Zimbabwe de 1987 à 2017). Le pays, aujourd'hui ruiné, a néanmoins l'intention, au-delà des vaccins qu'il vient de ramener, d'en acheter 600.000 autres à la Chine. Il compte dix millions d'habitants et, proche de l'Afrique du sud, est fortement touché par la Covid-19 avec près de 40.000 cas d'infection, dont 14.000 décès.

En Algérie, les 200.000 doses du vaccin Sinopharm arrivées le 19 février étaient accompagnées d'un message de l'ambassadeur chinois, Li Lianhe, sur Facebook. Il affirme que «la Chine, en tant que pays ami et frère de l'Algérie est prête à lui fournir soutien et assistance (…). Le vaccin chinois aidera l'Algérie à surmonter la pandémie et à rétablir la vie économique et sociale le plus tôt possible.» L'an dernier, la Chine a également envoyé en Algérie du personnel médical et infirmier et a fait don d'équipements médicaux nécessaires pour lutter contre le Covid-19.

Autre exemple: le Gabon. Le 22 février, la Chine a annoncé l'envoi de 100.000 doses de vaccins. Le pays a connu récemment une nette augmentation des cas de Covid-19: 3.136 personnes ont été testées positives en février et 76 en sont décédées. Lors de ses vœux à la nation, le 31 décembre, le président Ali Bongo Ondimba a annoncé la mise en place d'un plan de vaccination. Le vaccin Sinopharm sera le deuxième à être utilisé: le Gabon ayant commandé huit jours avant 100.000 doses du vaccin russe, Sputnik V. Cependant, la presse gabonaise s'inquiète d'une campagne qui se répand sur les réseaux sociaux en proclamant que les vaccins anti-covid seraient nuisibles.

La «diplomatie du vaccin»

Il n'y a pas qu'en Afrique que les vaccins chinois sont en train de se répandre. Entre autres, le Brésil a commandé 100 millions de doses de CoronaVac. La Turquie attend la livraison d'une cinquantaine de millions de vaccin Sinovac. Elle achète également à l'Allemagne un vaccin BioNtech, et elle vise à vacciner 1,5 million de personnes par jour. Le seul pays membre de l'Union européenne à avoir acheté le vaccin chinois est la Hongrie avec cinq millions de doses pour une dizaine de millions d'habitants.

Dans les pays développés d'Europe ou aux États-Unis, la vigueur de la pandémie empêche pour l'instant de développer toute aide médicale en faveur du tiers-monde. Mais l'attitude chinoise amène certains dirigeants à s'interroger. Le 5 février, lors de la conférence de l'Union européenne sur la sécurité qui s'est tenue à Munich, Emmanuel Macron déclarait que l'Europe et les États-Unis doivent offrir immédiatement à l'Afrique «suffisamment de doses de vaccins sans quoi la force de l'Occident sera un concept et non une réalité».

Puis, le 16 février, au cours d'un échange avec le groupe de réflexion américain Atlantic Council, le président français a souligné «l'efficacité chinoise» mais en évoquant une «diplomatie du vaccin» qui pose question: «Pékin fournit des vaccins» notamment en Afrique, dit-il, «dans des proportions qui ne sont pas tout à fait claires pour nous, mais avec des succès diplomatiques manifestes». Estimant que la Chine ne communique pas de façon transparente sur l'efficacité de ses produits, Emmanuel Macron avertit: «Cela signifie qu'à moyen et long terme, il est presque sûr que, si ce vaccin n'est pas approprié, il facilitera l'émergence de nouveaux variants; il ne va absolument pas arranger la situation des pays.»

À Pékin, on semble parfaitement satisfaits d'avoir largement exporté les vaccins chinois de par le monde.

Les propos du président français n'ont visiblement pas été appréciés à Pékin. Lors d'un point de presse au ministère des Affaires étrangères, Wang Wenbin lui a répondu que «sur la base des essais cliniques réalisés, il est manifeste que les vaccins chinois sont efficaces et sûrs. Le gouvernement chinois attache une grande importance à la sécurité et à l'efficacité des vaccins contre le Covid.»Avant d'ajouter que «la communauté internationale doit s'unir plutôt que s'affronter autour de la question des vaccins».

Mais, en France, les points de vue sur le CoronaVac et le Sinopharm sont divers. En les comparant aux autres vaccins, le professeur Didier Raoult, professeur de médecine à l'université d'Aix-Marseille et expert en maladies infectieuses, qui contredit volontiers les positions officielles, déclarait le 15 février sur CNews: «De mon point de vue, le vaccin chinois est beaucoup plus raisonnable. C'est un vaccin que je comprends. Il permet de faire face à des variants d'une manière beaucoup plus logique.» Et de conclure: «Si j'avais été en mesure de choisir, c'est ce vaccin que j'aurais privilégié.»

L'implantation commerciale et diplomatique

Deux semaines plus tôt, le 27 janvier, Jean-Luc Mélenchon, le chef de file de La France insoumise, estimait au cours d'une conférence de presse, que «la France est sous la coupe des Anglo-Saxons pour son approvisionnement médical et que mieux vaudrait favoriser les vaccins de type traditionnel et donc acheter aux pays qui en produisent comme la Russie, Cuba, ou la Chine».

À Pékin, on semble parfaitement satisfaits d'avoir largement exporté les vaccins chinois de par le monde. Plusieurs journaux ont expliqué que les pays riches se sont emparés d'une grande quantité de vaccins produits par des laboratoires occidentaux. Étant exclus de ce marché, les pays en développement se félicitent de pouvoir disposer de vaccins chinois. Surtout, peut-on penser, s'ils sont offerts.

De son côté, la Chine vise naturellement à renforcer son implantation commerciale et diplomatique dans les pays auxquels elle distribue ou vend des vaccins. Des implantations de sociétés chinoises travaillant dans les domaines de la santé sont hautement prévisibles. Mais la Chine, qui avait grandement tardé fin 2019 à s'attaquer au Covid-19 quand il était apparu à Wuhan, cherche désormais, grâce aux vaccins qu'elle produit, à redorer son image. Elle est désormais lancée dans une présentation bien plus favorable où les Chinois sont décrits comme les premiers à avoir détecté le mal, puis à le maîtriser et maintenant à aider de nombreux pays à éviter d'être contaminés.

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