Égalités / Culture

Dans les comics, les gros sont rarement des super-héros

Temps de lecture : 8 min

Il s'agit soit de super-héros en crise existentielle, soit de super-vilains, soit de personnages secondaires... Quand leur surpoids n'est pas simplement le super-pouvoir qui les caractérise.

Dans Avengers: Endgame, Thor se réfugie dans la nourriture après sa défaite contre Thanos. | Capture d'écran BestClips via YouTube
Dans Avengers: Endgame, Thor se réfugie dans la nourriture après sa défaite contre Thanos. | Capture d'écran BestClips via YouTube

Longtemps associée à celle du mâle alpha blanc, l'image du super-héros a bien évolué. Grâce à la diversification du genre, des âges et des origines des auteurs et autrices de comics, les différents univers sont allés vers plus d'inclusivité en intégrant des super-héros et super-héroïnes gays, lesbiennes, racisés ou en situation de handicap.

Les femmes ont également pris davantage de place dans les univers Marvel et DC Comics, tout en étant de moins en moins représentées selon des critères masculins (le male gaze), comme peuvent en témoigner les évolutions récentes de Miss Hulk ou Elektra.

Il reste cependant une catégorie de la population qui est peu ou mal représentée dans cet univers: celle des personnes grosses.

Grossir, c'est pour les faibles

Alors qu'en 2017-2018, la prévalence de l'obésité était de 42,4% aux États-Unis dans la population générale et de 20,6% chez les 12-19 ans, il est bien difficile, si l'on n'est pas spécialiste du sujet, de citer spontanément un super-héros gros. Peut-être certains se souviendront-ils d'un Thor en surpoids dans Avengers: Endgame. Déprimé après sa défaite contre Thanos, le héros nordique se réfugie, entre autres choses, dans la nourriture. Dans Earth X, un univers connu surtout des fans du genre, Peter Parker / Spider-Man prend lui aussi du poids dans un moment de crise existentielle.

Si chez Marvel, le mal-être fait grossir, chez DC Comics, le surpoids est un problème, comme l'a remarqué un blogueur californien en regardant Shazam!, l'histoire d'un adolescent dont le pouvoir est de devenir «un super-héros adulte, musclé et séduisant» en disant simplement «Shazam». Vers la fin du film, il peut faire bénéficier d'autres ados de cette capacité. Parmi eux, Pedro, qui «est gros, queer et latino. [...] Quand il devient un super-héros, il garde tous ses traits de personnalité: homme cisgenre, latino et apparemment, sa queerness. Mais il n'est plus gros: il est devenu grand, musclé et large d'épaules.»

Le surpoids apparaît ainsi comme un problème à gommer par une formule magique, un défaut qu'il faut corriger, même dans une fiction où l'on pourrait imaginer que les muscles ne sont pas nécessaires pour être fort.

Pedro avant et après sa transformation en super-héros. | Warner Bros via DC Extended Universe Wiki

L'écrasante majorité des super-héros est donc représentée sous les traits de personnages minces et musclés, dont les corps sont mis en valeur soit par des tenues moulantes qui soulignent les formes avantageuses, soit par des armures reproduisant la morphologie exceptionnelle du héros ou de l'héroïne à l'intérieur, comme le Batman de Christopher Nolan.

Cette représentation héritée des courants hygiénistes inscrits dans la lignée du puritanisme «remonte au protestantisme du XVIe siècle et a particulièrement prospéré en Amérique du Nord, relate le psychiatre Gérard Apfeldorfer. Dès les années 1830 apparaissent les premiers discours nutritionnels, ce qu'on a appelé alors la New Nutrition, qui associent les conseils pseudoscientifiques et les considérations puritaines et morales. [...] Pour le révérend Sylvester Graham, en 1834, la graisse est de la chair en trop, et la chair nous rappelle notre condition de mortels. Que l'on se garde du péché et on conservera sa santé, on sera exempt des manifestations de la vieillesse, voire de la mort. Il faut non pas obéir à ses appétits mais les dominer. C'est à l'esprit de commander à l'estomac et non l'inverse.»

Contrairement à la couleur de peau ou à l'orientation sexuelle que l'on ne choisit pas, dans cette optique, on serait responsable et coupable d'être gros. Le super-héros étant par nature fort, sain, moral, il ne peut pas être en surpoids. S'il l'est, c'est qu'il se trouve dans une mauvaise passe ou qu'il perd le contrôle.

Il existe cependant depuis longtemps une petite quantité de personnages en surpoids dans l'univers des comics: super-vilains dont le poids est un trait inesthétique renforçant l'image négative; super-vilains et super-héros dont la corpulence n'est pas une simple caractéristique esthétique et dont le stigmate est inversé pour devenir un avantage; personnages secondaires sans enjeu particulier.

Une représentation du mal

La beauté étant souvent assimilée «à un corps jeune, symétrique, lisse, droit, mince, grand», comme l'explique le sociologue Jean-François Dortier, les corps gros se retrouvent exclus de ses canons, du moins dans nos sociétés occidentales modernes.

Par ailleurs, poursuit-il, «le beau possède le privilège supplémentaire d'être associé à ce qui est bon et bien. Le lien entre “beau” et “bien” s'ancre dans le langage, même là où les deux mots sont parfois synonymes. On dit une “belle personne” en parlant de ses qualités morales et “vilain” est synonyme de “méchant”, comme s'il suffisait d'être beau pour être paré de toutes les autres qualités. Les enquêtes de psychologie sociale le confirment: la beauté est spontanément liée à l'intelligence, la gentillesse, la santé, la sympathie, etc. [...] L'histoire des représentations de la beauté et de la laideur confirme le fait. De tout temps, l'imaginaire de la laideur fut associé au mal, en correspondance avec les monstres, le diable, le pervers, le malade; elle est maléfique et entraîne répulsion et crainte.» Rien d'étonnant, donc, à ce que figurent des personnages gros chez les super-vilains.

Le Pingouin en fait partie. Adversaire récurrent de Batman dans l'univers DC Comics, Oswald Chesterfield Cobblepot est un être cruel doté d'aucun pouvoir en particulier, à part un sens très développé du crime. Riche héritier d'une famille puissante opposée à celle de Bruce Wayne, le Pingouin est moqué pour son physique depuis son enfance.

Sa corpulence n'est qu'un trait négatif parmi les autres –visage disgracieux, nez crochu et petite taille– et peut être reliée à la représentation du bourgeois telle qu'on l'a connue dans la presse du XIXe et du début du XXe siècle, qui le dessinait gros, en costume, cigare et haut-de-forme: «Le riche, le bourgeois, le capitaliste, bref, le “gros” prospère aux dépens des travailleurs qui le nourrissent; la métaphore associe la paresse (on grossit quand on ne fait rien, quand on ne travaille pas à la sueur de son front) et la dévoration criminelle (le bourgeois “s'engraisse” sur le dos de ses victimes)», indique l'historien Laurent Martin.

Des pouvoirs liés à la corpulence

À l'image du Pingouin, Slug / La limace, super-vilain Marvel aperçu dans Captain America et face à Daredevil et au Punisher, n'a pas de super-pouvoir spécifique, mais son importante obésité lui permet d'agir de manière active (en étouffant ses adversaires) ou passive (il résiste aux empoisonnements et il flotte). Cette double approche du poids comme pouvoir est caractéristique des super-héros et super-vilains dont le stigmate surpoids est inversé pour devenir un avantage.

Chez les méchants, le Clown / Violator (Spawn) est particulièrement résistant aux blessures. Blob / Le Colosse (Marvel) étonne ses adversaires, qui ne se méfient pas de ce vilain obèse. Malgré son poids, il est doué d'une force et d'une vitesse spectaculaires; sa peau flasque le protège des griffes de Wolverine / Serval, des balles voire des boulets de canon, et lui permet de contre-attaquer. Tout comme Pink Pearl (Marvel) qui peut absorber sans risque des coups de couteaux grâce à sa masse graisseuse et dispose d'une force surhumaine.

Chez les gentils, Big Bertha (Marvel) est une version améliorée de Pink Pearl: elle aussi est endurante et très puissante de par sa graisse, qu'elle répartit comme elle veut sur son corps en fonction de ses besoins. Elle peut vomir pour perdre du poids rapidement et retrouver instantanément une allure proche des canons de beauté occidentaux.

Big Bertha grossit et maigrit à volonté. | Marvel via Marvel Database

Toujours dans le camp des bons, Fat Cobra (Marvel) bénéficie également d'une force et d'une résistance au-dessus de la moyenne grâce à sa corpulence. Les pouvoirs du jeune Bouncing Boy (DC Comics) sont un peu plus originaux: en surpoids en temps normal, il peut se gonfler pour devenir une sorte de ballon humain, élastique et quasiment invulnérable qui rebondit sur ses ennemis afin de les assommer.

Des personnages de moindre intérêt

Les années 2000-2010, marquées par la popularisation du mouvement body positive –on accepte son corps tel qu'il est, on l'assume et on l'aime– initié à la fin des années 1990 par des militantes américaines, ont vu apparaître de nouveaux personnages en surpoids dans l'univers des comics. Citons d'abord Microbe (Marvel). Membre des New Warriors, une équipe de jeunes super-héros, il détient des pouvoirs qui ne sont pas liés à son corps mais à son esprit. Bedonnant et pas vraiment fort physiquement, Microbe est capable de communiquer avec les cellules et micro-organismes pour les contrôler. Ce personnage peu connu ne tiendra qu'un an dans l'univers Marvel, et disparaîtra dans l'arc narratif prélude à Civil War.

Plus intéressant dans la représentation des personnes en surpoids: Goldballs, un mutant de l'univers X-Men (Marvel). Gros mais pas obèse, son pouvoir n'a rien à voir avec son corps non plus: il génère et envoie de grosses balles dorées, genres d'œufs, vers ses adversaires. Cette habilité peu impressionnante en fait un mutant de second plan.

Fabio Medina devient Goldballs. | Marvel via Marvel Database et Marvel Fanon

Il restera dans l'ombre jusqu'au jour où il deviendra le colocataire de Miles Morales / Spider-Man à la fac, puis grâce à un ressort scénaristique qui donnera un nouveau sens à ses pouvoirs. S'il est très important dans l'écosystème actuel des X-Men, il n'est pas encore un héros de premier plan. Par ailleurs, son positionnement humoristique reproduit le cliché critiqué du «gros rigolo».

Évoquons, dans cette catégorie de personnages à l'intérêt limité, deux non-super-héros, que l'on aperçoit toutefois fréquemment dans certaines séries: Amanda Walker, femme grosse et noire sans aucun pouvoir particulier sinon celui de diriger le Suicide Squad (DC Comics) et Microchip, ami et allié du Punisher (Marvel), à qui il fournit et fabrique armes et équipements.

Avoir foi avec Faith

Qu'on soit chez DC Comics ou Marvel, peu de super-héros sont gros sans que leur corpulence soit un stigmate, négatif ou non. «Mais on peut considérer la stigmatisation comme une construction sociale, c'est-à-dire comme le résultat d'un phénomène d'interactions entre des individus plus ou moins conscients des systèmes de valeurs dans lesquels ils sont immergés, analyse le sociologue Jean-Pierre Poulain. Il est alors possible d'aider les obèses à se protéger de la stigmatisation, à mieux vivre dans les sociétés où l'obésité est considérée comme anormale.»

Certaines personnes demandent désormais de dépasser le body positive, comme les fondatrices du mouvement Gras politique: «Les corps les plus éloignés de la norme, très gros ou minces, handicapés ou déformés par des accidents de la vie, sont peu à peu exclus du mouvement qui leur était consacré. Les militantes s'orientent à présent vers le body neutral, ou vision neutre du corps, qui permet à toutes les corpulences et à tous les physiques de proclamer que leur corps est juste OK.»

Ainsi manque un super-héros ou une super-héroïne qui serait gros ou grosse, dont le pouvoir ne serait pas lié à son poids, qui n'aurait pas un rôle secondaire ou une habilité surnaturelle tournée en dérision, ni ne mourrait au bout de quelques épisodes.

Un tel personnage existe déjà, et on ne le trouve pas chez Marvel ou chez DC, mais chez Valiant Comics, petite maison d'édition américaine. Il s'agit de Faith / Zephyr, une jeune orpheline dotée de pouvoirs télékinésiques et de la capacité de voler, membre des Harbinger.

Faith, dans son costume d'héroïne. | Valiant Comics via Wikipédia

Elle est grosse comme d'autres sont minces, blonds ou queer, et ce n'est ni un problème, ni une composante de l'intrigue ou de ses pouvoirs. Faith est une super-héroïne qui combat comme les autres quand elle est en costume, et une jeune femme qui vit comme les autres le reste du temps, avec un travail prenant et un petit ami.

Bien que le personnage ait été créé en 1992, il reste encore peu connu, en raison de la faible popularité des Valiant Comics auprès du grand public. Mais les adaptations cinématographiques des licences par Sony Pictures, qui travaille sur un film basé sur Faith, pourraient la propulser parmi les super-héros les plus en vue. Et pousser Marvel et DC Comics à intégrer à leur tour des personnages gros dont le poids ne serait pas un sujet.

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