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Iran: les Israéliens certains de devoir agir seuls

Jacques Benillouche, mis à jour le 28.04.2010 à 11 h 27

Les autorités distribuent à la population des équipements de protection individuelle, un masque à gaz et des antidotes contre les armes chimiques et bactériologiques.

Lassés des tergiversations américaines sur le problème iranien, les israéliens songent de plus en plus à se désolidariser de la doctrine Obama sur le Moyen-Orient. Benjamin Netanyahou a rejeté, jeudi 22 avril, les demandes de Barack Obama de geler la construction à Jérusalem. Il montre d'une part qu'il ne se pliera plus aux injonctions américaines mais que d'autre part, le problème palestinien devient secondaire à ses yeux face au programme nucléaire iranien. Il considère que les Etats-Unis lambinent pour gagner du temps qui sert à l'Iran pour se doter d'armes de destruction. Le gouvernement communique peu pour ne pas être accusé de propos bellicistes tandis que l'Etat-major évite toute déclaration intempestive. Ce silence semble cependant plus inquiétant que les habituelles mises en garde des militaires israéliens chargés souvent de hausser le ton pour impressionner l'adversaire.

Sécurisation à outrance

Plusieurs faits démontrent que Tsahal poursuit ses programmes de sécurisation et prend au sérieux les provocations iraniennes. Il détient seul la responsabilité de la survie de la population. Les autorités israéliennes distribuent actuellement, à sept millions d'habitants, des équipements de protection individuelle, un masque à gaz et un paquet d'antidotes, contre les armes chimiques et bactériologiques. Sans chercher à alarmer sa population, le gouvernement envisage toutes les éventualités et qualifie cette mesure de «technique» sans aucune allusion à une éventuelle guerre.

La police a effectué, sans préavis le 15 avril, des manœuvres civiles d'envergure en grandeur nature dans plusieurs villes. Tel-Aviv s'est trouvée paralysée durant plusieurs heures pour permettre de tester la réaction en temps réel des services d'urgence et de sauvetage de l'Etat. Enfin, les sirènes d'alerte sont testées périodiquement. Ce type d'exercice n'avait pas eu lieu depuis la Guerre des Six Jours.

Ces gesticulations pourraient être assimilées à des actions d'intoxication à destination de l'opinion arabe et occidentale mais les militaires estiment que le principe de précaution n'est pas un luxe. Les officiers parlent ouvertement des nombreux exercices effectués par les troupes qui ont été remises à niveau depuis la guerre du Liban de l'été 2006 mais chuchotent quand il s'agit de préciser que les réservistes spécialistes en high-tech sont à présent, plus souvent que d'ordinaire, conviés à mettre à jour leurs connaissances liées à la technologie des radars et des missiles anti radars.

La Turquie hors-jeu

Avigdor Lieberman, le ministre des Affaires étrangères persona non grata en occident, est très actif et agit avec une grande discrétion dans les anciens pays de l'URSS dont il est originaire pour compenser la défaillance des alliés historiques d'Israël à commencer par la Turquie. Il est le seul à n'avoir pas été surpris par la volte-face d'Ankara qu'il voyait se profiler de longue date. Tayyip Erdogan avait levé le voile sur son changement de stratégie dès 2004 en qualifiant Israël «d'Etat terroriste» quand il avait éliminé le Cheikh Yassine. Il avait invité à Ankara en février 2006 le chef du Hamas Khaled Mashaal avec les honneurs réservés aux personnalités et enfin avait traité Shimon Pérès «d'expert en assassinat» à la conférence de Davos de janvier 2009. Or la Turquie, qui mettait à la disposition d'Israël ses bases aériennes d'entrainement et son espace aérien, entrait dans le dispositif stratégique militaire, indispensable pour une attaque contre l'Iran. Lieberman a donc agi dans l'ombre pour compenser cette alliance en se tournant vers plusieurs pays du Caucase dont la Géorgie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan.

Les dirigeants israéliens ont définitivement intégré l'idée qu'ils devront agir seuls pour diminuer le danger mortel du programme nucléaire d'Ahmadinejad. Ils s'organisent comme s'ils ne devaient plus compter sur l'aide des Etats-Unis et de leurs bases en Irak. Ils ont définitivement exclu de leurs options militaires la collaboration de la Turquie avec laquelle les relations se sont dégradées au point que les demandes d'armement d'Ankara sont à présent rejetées. Erdogan avait réclamé des systèmes de missiles israéliens, des roquettes antichars «Spike», des missiles «Barak-8» pour la marine et des blindés «Namer» pour le transport de troupes. Israël a seulement accepté d'honorer la commande antérieure de drones dont l'annulation avait été un temps envisagée par l'Etat juif.

La carte du Caucase

Lieberman a réussi à aider discrètement son pays à remplacer la Turquie, le seul allié musulman. Des entreprises israéliennes équipent l'armée géorgienne par le biais de ventes d'armement sophistiqué, d'entrainement des fantassins et d'expertises sur les méthodes de sécurité. Les rapports sont facilités par le ministre de la défense géorgien, Davit Kezerashvili, ancien immigré israélien parlant couramment l'hébreu et par les nombreux hommes d'affaires géorgiens installés en Israël. La présence israélienne est ainsi officielle à quelques encablures de l'Iran.

Par ailleurs, la visite du ministre israélien des Affaires étrangères en Azerbaïdjan, le 9 février, entrait dans cette stratégie de conquête d'espace puisque ce pays a des frontières communes avec l'Iran. La République d'Azerbaïdjan, à majorité musulmane mais sous influence occidentale, est inquiète du rôle joué par son voisin iranien et a donc signé en urgence avec l'Etat d'Israël, depuis septembre 2008,  des contrats d'armement de plusieurs centaines de millions de dollars. Le président de l'Azerbaïdjan, Ilham Aliyev, a justifié le renforcement de ses liens avec Israël par sa volonté de se prémunir contre «la menace iranienne». Son pays est un exemple de tolérance pour une communauté juive prospère et en sécurité. Certains experts affirment que, sous couvert d'assistance technique, Israël aurait un pied et un œil sur la frontière avec l'Iran. Aliyev pourrait permettre à l'aviation israélienne de se ravitailler à son retour d'une action de frappe contre les installations nucléaires iraniennes. L'utilisation du Caucase entrerait ainsi dans la nouvelle stratégie israélienne.

Le fossé se creuse avec Washington

Cette nouvelle donne explique ainsi la patience d'Israël qui est convaincu qu'il doit, dans l'intérêt de sa sécurité, se défaire de la mainmise américaine. Netanyahou a choisi l'anniversaire des 150 ans de Théodore Herzl pour rappeler le 18 avril les paroles du visionnaire qui avait conseillé: «qu'il ne fallait pas compter sur l'aide des étrangers ni sur la générosité des donateurs et qu'il ne fallait pas non plus espérer voir les pierres se ramollir». Ce message semblait destiné aux américains qui excluent ouvertement une action militaire contre le programme nucléaire iranien alors que les israéliens croient de moins en moins à l'efficacité de négociations et de sanctions de l'ONU pour empêcher Ahmadinejad de développer ses armes atomiques et de menacer leur survie.

Michelle Flournoy, sous-secrétaire à la défense, a estimé le 21 avril que «la force militaire est une option de dernier recours. Elle n'est pas sur la table pour le moment». Et simultanément, Sergueï Kirienko, président de l'Agence fédérale russe de l'énergie atomique, a annoncé que le réacteur nucléaire de Bouchehr construit par la Russie devait fonctionner à compter du mois d'Août 2010.

Les dirigeants israéliens ne s'expliquent pas l'attitude alambiquée des américains puisque selon le New York Times du 18 avril, le secrétaire d'Etat américain à la Défense Robert Gates aurait diffusé une circulaire au sein de la Maison Blanche, dans laquelle il estimait que les Etats-Unis n'avaient «aucune politique efficace à proposer pour empêcher l'Iran de se procurer l'arme nucléaire et qu'ils devaient se préparer sérieusement à ce que Téhéran se dote d'un potentiel nucléaire et à ce que des organisations terroristes entre en possession de telles armes». Ils ne comprennent pas non plus la position des militaires américains qui semblent résignés à baisser les bras. L'Amiral Michael Mullen, chef d'état-major des armées des États-Unis, intervenant à l'Université de Columbia, s'est montré inquiet des retombées «imprévisibles» d'une offensive militaire contre les installations nucléaires de Téhéran en déclarant que: «la diplomatie, le dialogue et les sanctions doivent, à mon avis, être utilisés pour tenter de dissuader l'Iran de poursuivre son programme».

Les Israéliens sont impatients d'agir tandis que les Etats-Unis, qui sentent l'imminence d'une action militaire, tentent de faire pression sur le maillon faible de la coalition, le travailliste Ehoud Barak. Il semble prêt à accepter les conditions posées par les américains alors que certains de ses amis envisagent sérieusement de quitter la coalition si le parti centriste Kadima n'était pas invité à un gouvernement d'union nationale. Le ministre Ben Eliezer a estimé qu'Israël «risquait, par sa politique, d'être isolé de plus en plus sur la scène internationale et de subir les effets de la crise avec les Etats-Unis » alors que l'ancien vice-ministre de la Défense, Ephraïm Sneh, défend une thèse opposée: «Nous n'avons pas l'autorisation et nous n'avons pas besoin de la permission des Etats-Unis.»

Avertissements au Liban et à la Syrie

Ces prises de position n'entament en rien la détermination des militaires qui testent tous les scénarios consécutifs à une action contre l'Iran. Ils ont transmis par l'intermédiaire des américains un engagement stipulant qu'ils n'avaient aucun contentieux avec le Liban  et donc, qu'ils n'avaient pas l'intention de l'attaquer. Cependant, ils tiendront Beyrouth pour responsable si des roquettes ou des Scuds étaient tirés par le Hezbollah sur le territoire israélien parce que Jérusalem considère désormais «le Hezbollah comme une unité de l'armée syrienne basée au sud-Liban». Ils ont précisé par ailleurs la liste des cibles civiles, militaires et industrielles qui seraient totalement détruites dans l'heure où le Liban choisirait la lutte armée.

Les mêmes menaces ont été adressées à la Syrie en l'exhortant à maintenir le calme aux frontières qui règne depuis plusieurs années. Mais les israéliens craignent qu'elle n'agisse par Hezbollah interposé qui reçoit des syriens des équipements militaires et surtout des missiles Scud capables d'atteindre Israël. Ram Dor, officier supérieur, a estimé à la radio militaire israélienne que: «La Syrie veut devenir une puissance régionale très influente grâce à ses liens proches avec l'Iran et le Hezbollah.» Il a précisé par ailleurs que l'Union européenne lui avait proposé en vain une coopération économique qui a été refusée. La Syrie semble ainsi vouloir prendre le chemin de la confrontation avec Israël.

Le Sunday Times du 18 avril rapporte qu'Israël aurait adressé un sérieux avertissement à  Bachar El Assad à la suite du récent transfert au Hezbollah de missiles de longue portée: «Si ces missiles sont tirés sur Israël, la Syrie sera considérée comme directement responsable, et c'est elle qui subira les foudres de Tsahal au point de la renvoyer à l'âge de pierre.» Un ministre israélien cité dans le journal britannique a confirmé les mêmes menaces qui ont été adressées au Liban: «En cas d'utilisation de cet armement, Tsahal détruirait notamment les centrales électriques, les ports, les réserves de carburant et d'autres infrastructure stratégiques sur le territoire syrien.»

Israël est mis au pied du mur devant le danger nucléaire iranien et pour l'éloigner, il est prêt à prendre le risque de mettre en danger sa population. Il craint moins les attaques d'un Iran lointain que celles du Hezbollah aux ordres de l'Iran. La décision particulièrement difficile et dont les conséquences sont incalculables est aujourd'hui entre les seules mains de Benjamin Netanyahou.

Jacques Benillouche

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Photo: Un F-15 israélien.  Baz Ratner / Reuters

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Journaliste
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