France

PS: le retour des années 1970

Eric Le Boucher, mis à jour le 02.05.2010 à 11 h 30

Le document de travail de la convention nationale du Parti socialiste fleure bon le programme commun de 1981. Le retour du «plus d'Etat» est de la pure démagogie.

Il parait, m'affirment des amis socialistes, que le «document de travail» de la Convention nationale du PS propose trois ou quatre avancées absolument majeures qui posent le socle de ce qui sera, plus tard, le programme du (de la) candidat(e) pour 2012. Ces avancées sont: une «révolution fiscale», une «sécurité sociale professionnelle» et un pôle public d'investissement «qui investira dans une part significative de l'industrie française». Le PS ajoute une «restauration de la puissance publique», garante des «biens communs», qui distribuera «des services publics personnalisés». Voilà donc comment le gouvernement socialiste, s'il sortait vainqueur  des urnes dans deux ans, se donnerait de moyens fiscaux, comment il redonnerait une sécurité d'emploi à chaque Français, comment il redonnerait du dynamisme à l'industrie et par là l'économie et comment, enfin, l'Etat rétablirait l'égalité.

C'est bizarre parce que j'ai beaucoup de mal avec cette présentation. A la lecture, j'avoue avoir trouvé ce texte de 23 pages consternant. Il constitue un net virage à gauche du discours socialiste, ce qui en soit est compréhensible: la crise a démontré que  le modèle libéral» a échoué - mais n'est-ce déjà pas une facilité que de l'affirmer en bloc? - il faut en présenter un autre. Il faut avoir de l'ambition. Certes. Mais pourquoi dire «inventer une nouvelle civilisation»? Ce genre de slogan n'annonce en général rien de bon, on a déjà donné.

Justement, le PS profite de la crise, si l'on peut dire,  pour nous revendre des mesures qui fleurent le programme commun de 1981. Il fait fi de tout le travail des économistes et des sociologues qui analysent la réalité sociale issue de la mondialisation (voir par exemple toutes les publications de «La Vie des Idées» au Seuil) et qui essayent de tracer les pistes de nouvelles politiques de l'éducation, de l'emploi, de la retraite, etc. Est-ce par peur de devoir affronter des choix douloureux pour ses électeurs? Est-ce par cynisme? Par flemme intellectuelle? Parce qu'au fond le programme n'est pas fait pour être appliqué, l'important est de se distribuer déjà les portefeuilles? En tout cas, le PS se replie sur d'affligeantes certitudes datant des années 70 qui ont démontré, hélas, qu'elles étaient des impasses.

Ces certitudes sont :

1 - il faut «plus» d'Etat-providence, il faut «construire des protections, il faut inventer les nouveaux droits». Or, comme le disent tous les sociologues et économistes dont je parle, le problème n'est pas la taille de l'Etat-providence, que Nicolas Sarkozy aurait soit disant «cassé» en diminuant les effectifs, mais «l'essoufflement de cet Etat-providence».

Comme l'explique clairement Alain Ehrenberg dans Le Monde. «Nous sommes entrés dans une crise de l'égalité à la française. Il y a une difficulté française à fournir une réponse pratique et crédible au profond renouvellement des inégalités qui résulte des transformations de nos modes de vie. Notre système de protection est désormais incapable d'empêcher les plus défavorisés de subir les conséquences des transformations économiques et sociales: les femmes issues des milieux populaires, par exemple, en sont les principales victimes».

Le document du PS est, sur ce sujet, fondamentalement ambiguë parce qu'il dit page 5 qu'il veut «redonner confiance dans l'action publique, dans l'Etat providence, dans la solidarité, dans une approche collective des problèmes individuels» et à la fin du document page 19 «il faut des services publics personnalisés». Collectif ou personnalisé? Comprenne qui pourra. Le fond de l'affaire est archi connu: le PS est un parti de fonctionnaires et il a un mal fou à leur faire admettre qu'il faut s'adapter. Plutôt que de dire qu'il faut transformer le boulot des profs, il préfère s'en tenir à l'électoraliste «plus de profs».

Pour terminer ce premier point, il faut évidemment noter que le PS ne prévoit pas une la baisse des dépenses publiques, face au déficit et à la dette, mais parle au contraire et uniquement de «plus d'Etat». Rien que cela suffit à décrédibiliser l'ensemble: les socialistes n'ont-ils aucune conscience, sauf pour critiquer Sarkozy, de la situation effroyable des finances publiques? Leur tabou sur l'âge de départ en retraite à 60 ans en est le triste emblème.

2- Plus de social fera plus de croissance. C'est la deuxième certitude qui vient d'un keynésianisme idéalisé. Comme les salariés seront choyés, ils travailleront mieux, seront plus créatifs, etc, et l'économie se portera mieux. Hélas, l'affaire est loin d'être si simple et, petit hic, notre voisin allemand a choisi la voie inverse: il a abaissé le coût du travail et remis en cause les protections sociales. La France peut-elle prendre le chemin opposé sans conséquence? Nos pertes de parts de marché à l'exportation au profit de l'Allemagne, ne sont-elles pas alarmantes? Le document, ici carrément nul, en appelle à «une relance du modèle social européen», ce qui ne prête même pas à rire...

3- La vérité de la politique proposée apparaît en filigrane dans chaque chapitre: le protectionnisme. Le PS propose de remplacer le libre-échange par «l'échange juste» qui consiste à élever des barrières tarifaires sur les importations en provenance des pays qui ne respectent pas les mêmes normes environnementales (ce que demande aussi Nicolas Sarkozy) mais aussi sociales. Nous y voilà: la mondialisation est trop rude, il faut s'en protéger. A quel niveau? Celui de l'Europe? Rien n'est précisé car les dirigeants du PS savent qu'ils trouveront peu d'alliés parmi les autres membres de l'Union sur ce sujet. Alors au niveau de la France seule? On voit ici réapparaître le clivage existentiel au sein du PS entre les pro et les anti de l'Europe. Les pros savent qu'on peut toujours le demander mais que l'Allemagne, pays qui mise sur ses exportateurs, dira non, et qu'il vaudrait mieux ne pas trop compter sur cette solution. Les anti le savent qui veulent, en clair pousser la France hors de l'euro. Mais ils  se gardent bien de le dire...

Pour le fun, je vous ai gardé tout le passage sur l'industrie «pas d'économie forte sans industrie forte». On croirait entendre du Sarkozy. Et de proposer un «pôle public d'investissement industriel, 2P2I)» qui prendra «une part significative de l'industrie française». Coucou revoilà les nationalisations mais des PMI, cette fois-ci. Les ouvriers qui espèrent conserver leurs emplois grâce à cette géniale méthode n'ont qu'à demander comment l'Etat socialiste a fermé les mines et les laminoirs de Lorraine à partir de 1982, avec raison d'ailleurs.

Le plus faux en la matière est cette «démarche par filière», comme l'évoque Nicolas Sarkozy également. Qu'il soit permis  à l'auteur d'un livre, co-écrit en 1979 avec Jean-Hervé Lorenzi qui vantait «la filière électronique», d'avouer que ça a complètement raté et que le concept, tel quel, ne peut pas marcher en France. Le meilleur dans ce chapitre sur la «production», outre cette belle phrase «nous relancerons l'innovation!» (vas-y Paulo !), concerne l'agriculture. Il y a des votes à prendre dans le monde rural, le PS n'hésite pas : sa politique du «manger mieux» va permettre, accrochez vous au tracteur, «la relocalisation de centaines de milliers d'emplois!».

Reste la révolution fiscale qui serait, en effet le PS a raison sur ce point, nécessaire en France. Mais l'incroyable déni de réalité du texte de la grave crise de compétitivité de la France et du gouffre de ses finances publiques amène tout droit à cette conclusion: au pouvoir le PS va élever les impôts et pour tout le reste avouer que, voyez-vous la crise est plus dure qu'on pensait, c'est la faute aux autres, mais bon voilà: le changement de civilisation sera pour plus tard.

Eric Le Boucher

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Image de Une: Renault 5 / Joost J. Bakker IJmuiden via Flickr License CC by

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