Monde

Mais pourquoi Obama est-il si gentil (avec les banques)?

John Dickerson, mis à jour le 27.04.2010 à 16 h 57

Le président américain n'a pas été aussi dur avec Wall Street qu'on s'y attendait.

Le président Obama a fait son grand discours sur la réforme du secteur financier à New York ce jeudi. S'il avait voulu un coup de théâtre semblable à celui de son discours sur l'état de l'Union de janvier, lorsqu'il a interpelé les juges de la Cour Suprême qui venaient de voter une loi permettant aux entreprises de consacrer encore plus d'argent aux campagnes électorales, c'était le moment.

Lloyd Blankfein, PDG de Goldman Sachs, était dans l'assistance. Goldman a dépensé 1,15 million de dollars en lobbying au premier trimestre 2010, comparé à 670.000 dollars au premier trimestre 2009. Imaginez que le président se soit adressé à Blankfein et lui ait dit: «Lloyd, ça suffit maintenant». Certes, Blankfein dirige une entreprise dont les employés ont beaucoup donné à Obama et aux politiciens démocrates. Mais cela aurait ajouté à l'intensité dramatique de la scène.

Ça ne s'est pas passé comme ça. Certes, Obama a dénoncé «les efforts furieux des lobbyistes du secteur» et a demandé aux «titans du secteur» d'arrêter «de nous combattre». Mais tout cela est resté très scolaire. Finalement, Obama a été assez gentil avec les banquiers de Wall Street. «Certains à Wall Street ont oublié que derrière chaque dollar échangé ou emprunté, il y a une famille qui veut acheter sa maison ou financer des études, ouvrir un commerce, épargner pour la retraite», a-t-il rappelé.

«Ce qui se passe à Wall Street a de vraies répercussions dans tout le pays, dans toute notre économie». A l'échelle de l'opprobre d'Obama, la critique est moins sévère que celle adressée au sénateur Mitch McConnell, ou que ses commentaires sur la décision de la Cour suprême dans l'affaire Citizen's United [jugement qui a ouvert la voie, en janvier 2010, aux financements illimités des campagnes électorales par des entreprises nationales ou étrangères].

Jeudi, l'ambition d'Obama s'est limitée à faire voter cette loi. Wall Street doit se montrer responsable et arrêter de la bloquer, a-t-il martelé. Une fois que les nouvelles régulations seront en place, si l'on suit la logique de son discours, les acteurs de Wall Street qui ignorent ou oublient les conséquences de leurs actes en paieront le prix. Ce qui manquait à son discours cependant, c'était l'ombre du début de l'idée que les banquiers de Wall Street feraient bien d'élever le niveau, qu'il y ait ou non un arbitre sur le terrain.

Cela aurait peut-être eu des allures de sermon, et c'est une idée sans doute assez naïve. Et puis, au milieu d'une crise économique, il est probablement plus sage de ne pas trop taper sur Wall Street (ce qui explique pourquoi Obama a fait de son mieux pendant tout le discours pour souligner qu'il croyait au marché).

Appel à la responsabilité

Dans son discours d'investiture, Obama était pourtant intarissable sur la «nouvelle ère de responsabilités» — il faudra bien, un jour où l'autre, qu'il exige qu'elle s'ouvre. Dans ce cas, la démarche la plus naturelle n'est-elle pas de demander aux banques de Wall Street non seulement d'arrêter leur lobbying, mais aussi d'éviter de se réveiller le lendemain du vote de la loi pour en chercher les failles? Ou de consacrer un petit peu moins de temps et d'efforts à des instruments financiers qui, comme l'a souligné cette semaine Andrew Ross Sorkin, n'ont aucun impact positif d'un point de vue social?

Un haut fonctionnaire rétorque qu'Obama a déjà justifié cette position morale, mais qu'en ce moment, il importe de ne pas en rajouter dans les critiques mais plutôt d'appeler à un type de responsabilité bien précis:

Nous sommes dans la dernière ligne droite vers une loi qui permettra de contenir les pires pratiques, les abus et les problèmes du système. Le secteur financier se bat bec et ongles contre ça, à la fois pour servir ses intérêts et par peur de changements qui sont en réalité assez raisonnables. C'était donc l'occasion de se concentrer là-dessus. Le geste le plus responsable que [les banquiers] peuvent faire à très court terme-le moyen de prouver qu'ils ont compris et qu'ils sont d'accord pour jouer le rôle qui leur revient-est de nous rejoindre plutôt que de nous combattre. C'est cette responsabilité-là à laquelle il fait appel en ce moment.

Cependant, affirmer qu'il nous faut obéir à des principes moraux plus élevés n'est évidemment pas contradictoire avec l'affirmation qu'une meilleure régulation est nécessaire. Obama a une excellente plume. Il aurait pu faire passer le message sans avoir l'air aussi moralisateur que moi. D'ailleurs, ce message n'est pas uniquement destiné aux gens qui travaillent à Wall Street.

La Maison Blanche a souligné que dans l'assistance figuraient également des personnes étrangères à Wall Street, affectées par la crise économique. Elles aussi écoutaient. A une époque où les Américains se méfient des grandes institutions et ne voient rationnellement aucune raison de se sacrifier alors que le jeu est truqué en faveur des puissants et des pistonnés, c'était pour le président l'occasion de montrer qu'il a compris ce qui se passe. Longtemps après le vote de la loi, il y aura encore des obligations à respecter.

Ne pas paraître trop politique

Un des avantages de l'approche d'Obama est qu'il n'est pas apparu trop politique. Dans une campagne où les démocrates ne manqueront pas de dépeindre les républicains comme des protecteurs de Wall Street, on ne peut accuser le président de matraquer les banquiers pour en tirer un profit politique (les démocrates engagés dans des rivalités serrées ne le considèrent évidemment pas comme un avantage).

Obama n'a donc pas suivi le modèle de Woodrow Wilson, comme certains le suggéraient utilement. Il n'a pas non plus suivi l'exemple d'un autre prédécesseur, qui disait:

Au final, l'éthique des entreprises américaines dépend de la conscience des dirigeants d'entreprises d'Amérique. Nous avons besoin d'hommes et de femmes de caractère, qui font la différence entre ambition et cupidité destructrice, entre risque justifié et irresponsabilité, entre esprit d'initiative et fraude. (...) Des dirigeants responsables ne quittent pas le navire quand la tempête fait rage. Des dirigeants responsables ne ramassent pas d'énormes primes quand la valeur de leur entreprise dégringole. Des dirigeants responsables n'empochent pas des dizaines de millions de dollars de compensation quand leurs entreprises se préparent à déposer le bilan, dévastant le portefeuille de leurs investisseurs. (...) Les PDG indiquent la direction morale de leurs entreprises. Ils imposent un ton moral par les décisions qu'ils prennent, le respect qu'ils montrent à leurs employés et leur bonne volonté à assumer la responsabilité de leurs actes. Ils donnent le ton moral en montrant leur désapprobation à l'encontre d'autres dirigeants qui discréditent le monde des affaires.

Il s'agissait de George W. Bush, à qui l'administration Obama reproche (ainsi qu'aux banques de Wall Street) les échecs qui ont provoqué la situation actuelle. Peut-être Bush aurait-il pu proposer davantage de contraintes et de restrictions légales qu'Obama privilégie aujourd'hui. Et peut-être Obama aurait-il pu reprendre à son compte un peu de l'indignation morale de son prédécesseur.

John Dickerson

Traduit par Bérengère Viennot

Photo: Discours d'Obama, le 22 avril, sur la réforme du secteur bancaire. REUTERS/Jim Youn

John Dickerson
John Dickerson (83 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte