Partager cet article

Twitter: pour la révolution, on verra plus tard

Les fondateurs de Twitter pensent que le service va changer le monde. Ils devraient aussi dire que c'est LOL.

La semaine dernière, lors d'une conférence à San Francisco, Biz Stone, le directeur créatif de Twitter, déclarait: «Twitter ce n'est pas le triomphe de la technologie. C'est le triomphe de l'humanité.» Pour lui, il s'agit de l'outil des révolutions, des luttes, une source d'information jamais vue, un service capable de faire tomber les tyrans, et panser les plaies de ceux qu'on oublie trop souvent. Le capitaine Chesley Sullenberger pose son avion sur l'Hudson? C'était sur Twitter. Des activistes iraniens sortent dans la rue pour protester contre l'élection truquée d'Ahmadinejad? C'était également sur Twitter. Des tremblements de terre ravagent Haïti et le Chili? Ça aussi, c'était sur Twitter. J'ai beau passer plusieurs heures par jour sur Twitter, j'ai quand même été choqué d'apprendre par Stone que j'étais en train de changer le monde.

Moi j'imaginais que Twitter c'était surtout un moyen de trouver des liens vers les trucs horribles que les «Tea Partiers» racontent au sujet d'Obama. Quand on parle de Twitter, on rencontre généralement deux catégories de gens: ceux qui trouvent que plus futile, tu meurs (si vous voulez des exemples, je suis sûr qu'il y en aura plein les commentaires), et ceux pour qui Twitter est un service absolument révolutionnaire, et dont l'impact sociologique est comparable à celui de la roue, la chaîne de montage et Ulysse. La Bibliothèque du Congrès, par exemple, a choisi son camp en annonçant mercredi dernier qu'elle avait acquis l'intégralité des archives de Twitter. Elles seront mises à la disposition des chercheurs, et certains historiens estiment qu'elles pourraient bouleverser la manière dont les futures générations appréhenderont le passé. «C'est très excitant de savoir que les tweets font désormais partie de notre histoire.» écrit Stone sur le blog de Twitter.

Quand on se rend compte à  quel point les gens qui ont créé Twitter prennent le service au sérieux, on n'est qu'à moitié surpris. Voir grand, c'est l'ingrédient essentiel du succès dans l'industrie des nouvelles technologies. Prenez les stars de la Silicon Valley comme Steve Jobs, Sergey Brin, ou plus récemment Mark Zuckerberg; tous nourrissent l'ambition de changer le monde. Et les fondateurs de Twitter ont raison d'être fiers de ce qu'ils ont construit; il y a quatre ans, Twitter était un projet fort prometteur, mais techniquement instable et difficilement monétisable. Aujourd'hui, c'est 106 millions d'utilisateurs à travers le monde, et 300,000 nouveaux inscrits par jour. Et les serveurs tiennent plutôt bien malgré un tel trafic; comme l'expliquait il y a quelques jours Evan Williams, le PDG de Twitter, en un an, les défaillances techniques ont considérablement diminué, notamment en ce qui concerne «l'envoi des tweets» et les «temps d'arrêt serveur». Et avec sa toute nouvelle plateforme publicitaire de «tweets sponsorisés», Twitter a désormais de grandes chances de devenir rentable.

«Je ne comprends rien à Twitter»

Je trouve cependant que les fondateurs de Twitter et leurs acolytes devraient y aller molo avec le lexique révolutionnaire, pour le bien de leur bébé. A force d'entendre que Twitter c'est génial pour aider les activistes, Twitter c'est super pour les victimes de tremblements de terre, on a l'impression que Twitter sait tout faire et qu'il va sauver l'humanité. Mais ce genre de rhétorique ne fait qu'exacerber le principal problème de Twitter - les gens ont du mal à comprendre à quoi ça sert - et desservir son principal argument de vente - c'est un outil amusant. Twitter est devenu le meilleur moyen de trouver des choses ou des gens intéressants sur le Web. Quiconque s'intéresse à l'actualité devrait s'y inscrire, et ceux que ça ne passionne pas devraient quand même essayer. C'est au-delà du divertissement; je trouve ça génial de suivre un chouette groupe de gens toute la journée, on a l'impression d'être à une fête avec uniquement des invités intéressants. C'est déjà une bonne raison de s'y mettre, pas besoin de vouloir aider l'Iran à renverser sa dictature.

Mais comme je le disais l'an dernier, pour moi Twitter reste le plus abscons des services en ligne. D'abord, malgré sa popularité, beaucoup de gens continuent de trouver ça à la fois étrange et effrayant d'envoyer des messages au monde entier. Ensuite, de nombreux utilisateurs - sans doute la majorité - sont très peu actifs sur le site. Chez Twitter, on a bien conscience du problème: à San Francisco, Williams a admis que son service est encore «trop difficile à utiliser», et pour illustrer son propos, il a affiché la homepage de Google, où si l'on tape «I don't get» (Je ne comprends rien à), la deuxième suggestion de Google est «I don't get Twitter». (La première étant «I don't get drunk I get awesome») (Quand j'ai bu, je ne suis pas saoûl, je suis génial)

Pour Williams, s'il est si compliqué d'apprendre aux gens à se servir de Twitter, c'est qu'on n'y cherche pas tous la même chose. Pour les journalistes, par exemple, comme pour les politiques et les célébrités, Twitter reste principalement un outil d'auto-promotion: ils ont plein de choses à dire, et la viralité du service, en plus de flatter l'ego, est le moyen le plus efficace de faire sa pub. Une aubaine également pour tous ceux qui ont quelque chose à vendre: les entreprises se servent de Twitter pour promouvoir leurs produits et surveiller ce que disent les consommateurs à propos des marques. (Une étude récente a montré qu'on pouvait prédire le succès du premier weekend d'exploitation d'un film en comptant le nombre de fois où celui-ci est cité sur Twitter.) Certains vont même jusqu'à s'en servir pour trouver du travail, ou dans l'espoir d'obtenir réparation après une mauvaise expérience avec un service clientèle incapable.

Le menu de votre petit déj' est intéressant

S'il y a effectivement de nombreux usages de Twitter, Williams et ses acolytes feraient bien de vanter uniquement les deux principales utilisations de leur service, l'information et le divertissement. Car s'il y a bien une idée reçue qui colle à la peau de Twitter, c'est celle qui veut que pour s'inscrire, il faudrait forcément avoir quelque chose à dire. Posez la question à quelqu'un qui n'a pas encore osé franchir le pas, et je vous garantis qu'il répondra que tout le monde se fiche de savoir ce qu'il a mangé au petit-déjeuner. C'est précisément ce genre de réaction qui fait le plus de tort à Twitter. D'abord, il y a des gens que ça intéresse, le menu de votre petit déj'. Comme l'explique Cory Doctorow, les conversations qu'on peut trouver sur les réseaux sociaux sont banales simplement parce que c'est la façon dont les humains tissent et entretiennent du lien social. On demande à ses collègues ce qu'ils ont fait pendant leur weekend pour discuter, pas parce qu'on en a vraiment quelque chose à faire. Pour ça, Twitter est un véritable miroir de la réalité.

Mais le plus important, c'est qu'on n'a pas besoin de dire au monde ce qu'on a mangé ce matin pour avoir une Twitter-expérience intéressante. (Et à bien y réfléchir, depuis que je suis sur Twitter je crois que je n'ai vu personne parler de petit-déj, de boire un café, ou d'aller faire ses courses.) Vous pouvez très bien rester passif sur Twitter; par exemple, il y a de grandes chances que vos journalistes, blogueurs, acteurs, écrivains et autres célébrités préférées soient déjà inscrits. Vous pouvez donc ouvrir un compte pour suivre leurs mésaventures, tout en faisant tapisserie. En plus, Twitter a ce truc qui rend les stars un peu plus humaines; par exemple, j'adore lire ce qu'Ashton Kutcher a fait de son weekend. Mais pour moi, Twitter c'est surtout un endroit génial où trouver des trucs drôles sur le Web. Alors non, je ne crois pas que ce soit révolutionnaire, mais ça n'est certainement pas rien non plus.

Farhad Manjoo. Traduit par Nora Bouazzouni.

À LIRE SUR LE MÊME SUJET: Twitter trahit ses gentils bouche-trous

Photo: capture d'écran de la homepage anglaise de Twitter, Flickr, licence CC BY, keyac

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte