Sports

Le sport, c'était mieux avant

Yannick Cochennec, mis à jour le 29.04.2010 à 17 h 13

Les journalistes sportifs souffrent de nostalgite aiguë.

Pour paraphraser et contredire Simone Signoret: la nostalgie est toujours ce qu'elle était. En sport, plus qu'ailleurs. Un sentiment domine, en effet, au gré des générations interrogées: c'est toujours comme si c'était mieux avant. Faites des tests.

La rivalité Roger Federer-Rafael Nadal en tennis? Pour quelqu'un âgé de 70 ans, elle ne vaut pas celle entre Rod Laver et Ken Rosewall dans les années soixante. Pour un cinquantenaire, elle reste fade comparativement aux Björn Borg-John McEnroe à la charnière des années 70-80. En football, Pelé reste la référence absolue des plus anciens. Diego Maradona étourdit toujours autant de ses dribles la mémoire de ses contemporains qui ne lui préfèreront jamais Lionel Messi.

En cyclisme, le coup de pédale de Jacques Anquetil fait encore tourner la tête de nos seniors. Nos quinquas ne jurent que par Bernard Hinault, insensibles aux envolées montagnardes de Lance Armstrong et d'Alberto Contador. En résumé, tout le monde savoure le goût sucré et entêtant de sa jeunesse sublimée. Les journalistes sportifs plus que les autres.

Rêve d'enfance

Les journalistes sportifs adorent creuser, en effet, le sillon de ce temps évanoui en nous racontant jusqu'à plus soif les champions d'hier et en célébrant leurs exploits passés comme s'ils étaient plus glorieux que ceux d'aujourd'hui. Ils ne sont pas très honnêtes, il est vrai, puisqu'en devenant journalistes sportifs, ils ont, pour la presque totalité d'entre eux, réalisé un rêve d'enfance nourri de performances pour lesquelles ils avaient vibré devant leur télévision et dont ils aiment répercuter l'écho bien des années plus tard.

Ils nous resservent sur papier ou sur écran les images (souvent d'Epinal) de leurs défuntes émotions. Chaque année, lors du Tour de France, Jean-Paul Ollivier, l'archiviste méticuleux de la mémoire de l'épreuve, nous raconte au moins une fois ce duel sur les pentes du Puy de Dôme entre Jacques Anquetil et Raymond Poulidor en 1964. Dans quelques semaines, Yannick Noah, dernier vainqueur français d'un tournoi du Grand Chelem, en 1983, «revivra», raquette en main, grâce aux images de l'INA, à l'occasion de Roland-Garros.

L'AS Saint-Etienne est l'un des éternels bénéficiaires de ce retour vers le passé. Ce club de football n'est plus qu'une équipe sans âme de la Ligue 1 dont la vie est désormais scandée par des révolutions de palais et des crises de nerfs à chaque fois que le club du Forez s'approche du gouffre de la relégation en L2. Mais ceux qui resteront éternellement les Verts dans le cœur d'une génération jouissent d'un traitement de faveur médiatique parfois surprenant, comme si le légendaire chaudron du Stade Geoffroy-Guichard allait se réveiller brutalement comme un volcan islandais. Comme si la magie, définitivement envolée, pouvait opérer une nouvelle fois près de 40 ans après les Dominique Rocheteau, ange vert pour l'éternité, Jean-Michel Larqué, Ivan Curkovic, Christian Lopez, Gérard Janvion, Oswaldo Piazza, capables d'emmener, en 1976, le club en finale d'une compétition qui ne s'appelait pas encore la Ligue des Champions.

 

Combien de fois, depuis, n'a-t-on pas lu d'articles faisant référence aux fameux poteaux carrés du stade de Glasgow, cadre de cette finale européenne perdue contre le Bayern de Munich... Ces montants sur lesquels les joueurs de l'ASSE avaient tiré deux fois. Poteaux carrés et donc «non rentrants» comme l'on dit dans le jargon footballistique sans lesquels l'ASSE aurait évidemment gagné. Et la légende continue de vivre. Jean-Michel Larqué vient de nous pondre un livre titré Vert de rage. Il y a quelques mois, L'Equipe Magazine nous donnait des nouvelles de Dominique Rocheteau dans un reportage où l'on apprenait que l'ange vert s'était partiellement installé en Asie.

J'ai lu, bien sûr, l'article, parce que, hé, j'ai 42 ans et parce que les Verts et Rocheteau, c'est mon enfance. Mais en interrogeant quelques jeunes d'une vingtaine d'années autour de moi, j'ai bien compris que de tout ça, ils s'en fichaient comme de leur premier tweet. Genre: c'est quoi cette préhistoire que je ne connais pas et dont je n'ai rien à faire? Un peu ce que je ressentais lorsque adolescent, les journaux ou la télévision me cassaient les pieds avec le Stade de Reims et Raymond Kopa à chaque fois qu'un club français allait loin en Coupe d'Europe. Ce grand Reims pas tout à fait mort que certains investisseurs ont rêvé de ressusciter -sans succès- au fil du temps avec toujours l'intérêt de journalistes prêts encore à croire à ce «revival».

Plus le même métier

Le journalisme sportif est nostalgique parce qu'il doit tout simplement, et de plus en plus, faire le deuil de ce qu'il pouvait être naguère, c'est-à-dire le témoin lyrique de son temps. A l'heure du dopage, de la triche et des petites pépés des boîtes des Champs-Elysées, qui existaient au siècle dernier mais étaient complaisamment ignorés, le reporter d'aujourd'hui n'a rien à voir avec ses prédécesseurs, ses anciens et ses ancêtres qui ne se prenaient pas les crayons dans la Toile du Net. Plus les années passent et plus le miroir aux alouettes se brise sous nos yeux. Et plus grandit la nostalgie des journalistes sportifs de ce qu'ils ont connu il y a 10, 20 ou 30 ans. Ils ne seront jamais des Antoine Blondin parce que quel soit leur talent de plume, il n'est carrément plus possible de raconter le sport comme une épopée épique.

J'entends souvent dire que la presse sportive n'a plus de grandes signatures. Ne parlons pas d'un Blondin, écrivain statufié. Disons qu'elle n'a plus la même liberté. Que pour trouver l'inspiration, il n'est plus possible, à l'heure des multi diffusions en direct, de s'attarder à table au petit bistrot du coin repéré par le Michelin lorsque l'on couvre le Tour de France. Qu'il n'est plus imaginable de s'arranger gentiment avec la réalité des faits et de lui donner du lustre à coup de brosse à reluire pour la rendre plus belle à une époque où chaque phase de jeu est analysée au scalpel statistique. Qu'il est désormais hors de question de pouvoir fraterniser avec quelque sportif de renom, le soir en sirotant l'apéritif, après les matches ou les courses, puisqu'il n'est plus possible de les approcher que par le biais d'un attaché de presse qui vous envoie des textos. Qu'il faut maintenant s'habituer aux déclarations prudentes et ennuyeuses. Que les joueurs de foot donnent maintenant des gifles aux journalistes à l'image du rédacteur du Parisien «corrigé» par un énervé du PSG. Que le sport est devenu un business effrayant et qu'il n'aura plus jamais les mêmes charmes qu'avant pour ceux qui tentent de le raconter depuis l'intérieur. «Le génie, c'est l'enfance retrouvée, à volonté», disait Baudelaire. Les journalistes sportifs sont d'accord là-dessus.

Yannick Cochennec

Photo: Borg et McEnroe à Hiroshima en 1989, REUTERS/Eriko Sugita

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