Monde

Divorces à l'italienne

Marc Lazar, mis à jour le 24.04.2010 à 17 h 58

Le combat des chefs de la droite italienne n'est bonne pour personne.

Le jeudi 22 avril 2010, les Italiens ont pu assister en direct sur leurs écrans de télévision à une violente scène de ménage politique. Lors de la réunion de la direction nationale du premier parti politique de la péninsule, le Peuple de la liberté (PDL), retransmise par les médias, le président du Conseil Silvio Berlusconi et le président de la Chambre des députés Gianfranco Fini se sont affrontés violement: reproches, critiques, accusations, invectives et menaces à peine voilées ont été échangés sur un ton de plus en plus vif et dans un climat tendu à l'extrême entre les deux hommes, dressés même un moment l'un face à l'autre.

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Au final, un document de soutien à Silvio Berlusconi a été adopté par une écrasante majorité des membres de la direction du parti de centre droit.

Comment en est-on arrivé là et quelle signification revêt cette querelle qui pourrait aboutir à un divorce au sein du parti de centre droit? Le PDL dont la gestation avait commencé en 2005, est né officiellement en mars 2009, moins d'un an après le troisième retour au pouvoir de Berlusconi. L'ambition de ses fondateurs, en premier lieu de Silvio Berlusconi, était immense.

Il s'agissait de former un grand parti unitaire du centre droit, dans laquelle conflueraient Forza Italia, la formation de Berlusconi, et Alliance Nationale, le parti de Gianfranco Fini, lui-même descendant de l'ex-parti néo-fasciste, le Mouvement Social Italien (MSI), et diverses autres petites formations modérées ou issues de l'ex-Démocratie chrétienne et du Parti socialiste italien de Bettino Craxi. Le PDL entendait occuper un vaste espace allant des confins de la droite extrême au centre et s'imposer comme le premier parti italien qui, flanqué d'un allié qu'il pensait maîtriser, la Ligue du Nord, dominerait pour longtemps la vie politique italienne.

L'apparent succès de Berlusconi

L'atmosphère euphorique qui avait présidé à sa fondation et qu'avait renforcée sa victoire aux européennes de l'an dernier, a rapidement changé. Sur le terrain, la fusion entre Forza Italia et Alliance Nationale se réalise difficilement et la suspicion s'est souvent installée entre les adhérents de ces deux composantes. Berlusconi oscille sans cesse entre une tentation de donner une véritable autonomie au parti afin qu'il devienne une organisation bien structurée et sa volonté de n'en faire qu'un simple instrument à son service personnel.

Le PDL n'a pas encore réussi à se doter d'une culture et d'une identité commune, et les différentes sensibilités qui existent en son sein non seulement perdurent mais rivalisent, notamment à travers des think tanks et diverses fondations. Les affrontements se sont multipliés entre Berlusconi et Fini et se sont accrus après les récentes élections régionales du mois de mars. Celles-ci ont été marquées par un succès apparent du PDL (ravissant quatre régions au centre gauche) qui n'a cependant pas pu occulter un net recul en nombre de suffrages et, surtout une formidable poussée de la Ligue du Nord.

Les divergences Fini-Berlusconi

Du coup, la Ligue en a profité pour présenter la note à son allié, exigeant toujours plus de fédéralisme, proposant son propre projet de réforme des institutions, revendiquant à l'avenir la mairie de Milan, des banques dans le Nord du pays, voire, un jour, le poste de premier ministre à Rome.

Les rivalités entre Silvio Berlusconi et Gianfranco Fini reposent sur des antagonismes personnels, le second, plus jeune, pensant à la succession du premier. Mais l'un et l'autre ont également de réelles divergences stratégiques, politiques et culturelles. Ainsi, Fini se présente en leader d'une droite moderne, conservatrice et libérale, laïque, ferme contre les immigrés clandestins mais soucieuse de l'intégration des autres populations étrangères, pro-européenne mais attachée à l'identité nationale et aux intérêts du Sud, base électorale majeure du PDL. Selon lui, le PDL doit se différencier nettement de la Ligue du Nord et se construire comme un parti réellement démocratique. Il accuse son rival de faire tout le contraire, en particulier de s'aligner sur les postions de la Ligue du Nord.

Il est trop tôt pour savoir comment finira ce combat des chefs. La marge de manœuvre de Gianfranco Fini est cependant limitée car il est minoritaire dans le parti, nombre de ses anciens amis s'étant ralliés à Silvio Berlusconi, même s'il peut bénéficier du soutien d'un nombre non négligeable de parlementaires. En outre, une majorité d'électeurs de centre droit, attachée à l'unité de leur camp, désapprouve ces guerres intestines.

Un quadrille bipolaire

Les événements de ces derniers jours démontrent que l'Italie est entrée dans une nouvelle phase politique. A partir de 1994, s'était progressivement installé un système bipolaire composé de deux grandes coalitions hétérogènes, l'une de centre gauche, l'autre de centre droit, qui ont, chacune à leur tour, gagné les élections (cinq alternances en 14 ans). En 2008, sembla apparaître un bipartisme avec, d'un côté, le PDL, de l'autre, en position de dominé, le Parti démocrate (PD) de centre gauche.

Or non seulement, ces deux partis sont secoués par des crises internes (celle du PD étant tout aussi forte que celle du PDL), mais, en plus, leurs alliés, la Ligue du Nord, d'un côté, l'Italie des valeurs de l'ancien juge Di Pietro, de l'autre, progressent. Un quadrille bipolaire s'instaure, qui réduit l'espace du centre et plus encore celui de la gauche radicale et de la droite extrême.

Loin de se simplifier, la vie politique italienne se complexifie. Au risque de paralyser un peu plus l'action d'un gouvernement qui dispose néanmoins de trois années devant lui sans élection pour promulguer les grandes réformes qu'il annonce, dont celle des institutions.

Des réformes qui suscitent d'ailleurs de grandes craintes et de vives polémiques. Ces déchirements, ces querelles et ces incertitudes peuvent accentuer chez les Italiens leur rejet de la politique et des politiques incapables d'améliorer leur situation économique et sociale qui s'est fortement détériorée.

Marc Lazar

Photo: Meeting du Parti de la Liberté, le 22 avril à Rome. Fini est à gauche de l'image. REUTERS/Remo Casilli

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