Monde

Elections: les Britanniques veulent du changement

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 24.04.2010 à 13 h 44

Si ni les conservateurs, ni les travaillistes, ni les libéraux-démocrates n'ont la majorité au Parlement, les électeurs britanniques seront parvenus à leur fin: changer la règle du jeu politique.

Les Britanniques votent le 6 mai prochain alors que les travaillistes, successivement conduits par Tony Blair puis par Gordon Brown, sont au pouvoir depuis 13 ans. Treize ans, ça use! Tout le monde s'attendait à ce que l'alternance reprenne ses droits. Depuis au moins deux ans donc, la Grande-Bretagne vivait dans l'idée d'un retour au pouvoir des conservateurs derrière leur chef de file new look, David Cameron.

C'était sans compter avec la nouveauté que constitue, pour les Britanniques, l'introduction des débats télévisés dans une campagne électorale. Pas de face-à-face à la française certes, il ne faut rien exagérer! Mais des débats «à l'américaine», où les leaders sont face à la caméra, répondent aux questions des journalistes et ne dialoguent pas. Or, du premier de ces débats, le 15 avril a surgi la figure de Nick Clegg et le second débat jeudi 22 avril l'a confirmé. Erreur sans doute de la part de Gordon Brown et de David Cameron d'avoir accepté de placer Nick Clegg sur un pied d'égalité et de l'avoir ainsi valorisé.

La probabilité d'un «Parlement suspendu»

Le leader des libéraux-démocrates n'a pas raté l'occasion qui lui était donnée, parvenant même à hisser son parti en tête des intentions de votes dans certains sondages. Si on ajoute à cette percée le fait que la course poursuite opiniâtre engagée par Gordon Brown lui a permis de réduire l'écart qui le séparait de David Cameron, l'hypothèse d'un «Parlement suspendu» devient forte. Dans le système électoral britannique, il suffit pour un parti d'atteindre 40% des suffrages, ou d'avoir un écart suffisant avec ses poursuivants, pour pouvoir gouverner seul. La Grande-Bretagne est habituée à ce que les forces politiques disposent de la majorité absolue des sièges avec simplement une majorité relative de l'opinion. C'est la règle.

A l'inverse, un «Parlement suspendu» est une assemblée au sein de laquelle personne ne dispose de la majorité absolue des sièges. La reine doit alors se tourner vers le Premier ministre sortant pour savoir s'il est en mesure de former une majorité, c'est-à-dire de constituer autour de son parti une coalition. C'est cette hypothèse, nouvelle pour les Britanniques et qui est le plus souvent la règle dans l'Europe continentale, qui a la faveur des analystes, à travers les études d'opinion qui placent en tête les conservateurs certes, puis les libéraux-démocrates et les travaillistes, mais à l'intérieur d'un écart d'intentions de votes très resserré.

Cette hypothèse habite le devant de la scène. Ainsi Gordon Brown, dans une interview au journal The Independent, a fait des offres de service à Nick Clegg, en lui proposant une alliance «progressiste» pour offrir une «nouvelle politique». Aussitôt, Nick Clegg a répondu dans le Daily Telegraph, en jouant d'un ressort qui lui a jusque-là réussi: la personnalisation du scrutin. Il a donc sèchement répondu qu'à ses yeux, Gordon Brown, ayant été celui qui a «systématiquement» bloqué les réformes politiques, ne peut plus être un partenaire de gouvernement.

L'exemple des coalitions locales

Cette prise de position a été tout de suite interprétée comme une pression sur le Parti travailliste, consistant à lui demander la tête de son leader pour prix de la constitution d'un gouvernement de coalition. Si, au soir de ce qui serait de toute façon une défaite, les travaillistes acceptaient d'entrer dans cette négociation, c'est probablement David Miliband, l'actuel ministre des Affaires étrangères, qui incarne au sein des travaillistes le courant «blairiste» opposé à Gordon Brown, qui serait le mieux placé. Mais nous n'en sommes pas là, le verdict des électeurs ainsi que le nombre de sièges des uns et des autres permettront de définir la configuration du futur gouvernement britannique.

Ce qui peut donner crédit à l'idée d'une alliance travaillistes et libéraux-démocrates, c'est l'expérience de coalition dans certains gouvernement locaux. Il faut avoir en tête que l'une des grandes réformes institutionnelles léguées par Tony Blair est un système de large autonomie concédée à l'Ecosse et au Pays de Galles, pays dans lesquels les travaillistes sont alliés, soit aux nationalistes, soit aux libéraux-démocrates. Ces derniers ont axé leur campagne sur la réforme, nécessaire à leurs yeux, du système politique avec un programme dans lequel ils empruntent, en parti centriste conséquent, aussi bien à la droite qu'à la gauche. Et un peu aussi aux écologistes. Ainsi Nick Clegg s'est prononcé contre le renouvellement de la force de dissuasion nucléaire britannique, tandis que Gordon Brown s'était engagé dans cette voie, jugée extrêmement coûteuse, y compris par des responsables de l'armée, qui préféreraient voir ces crédits affectés aux troupes et à l'armement conventionnels. Ce n'est là qu'un exemple.

Une opposition usée

Cette campagne n'a pas été exempte de paradoxes. Ainsi les conservateurs ont parlé «social» et les travaillistes ont parlé «économie». Plus classiquement il est vrai, les travaillistes ont mis en garde les Britanniques contre le sort funeste que les conservateurs s'apprêtent, selon eux, à réserver au service public qui est au cœur du programme de Gordon Brown. En outre, à lire le manifeste des conservateurs, on s'aperçoit qu'ils n'hésitent pas à surenchérir sur le programme des libéraux-démocrates. Ainsi, David Cameron se veut l'homme «d'un changement radical», ce qui, de la part d'un conservateur, peut évidemment surprendre, surtout lorsqu'il ajoute qu'il veut «rendre le pouvoir au peuple».

Les conservateurs veulent ainsi introduire le référendum d'initiative populaire ou bien encore permettre aux collectivités locales et aux parents d'élèves de se doter de leur propre structure scolaire. Mais ce que l'on a surtout observé à propos des conservateurs,  c'est que deux années de leadership dans l'opinion les ont déjà usés aux yeux de celle-ci. Est-ce la marque, là aussi, d'une crise de la représentation? En tous cas, Nick Clegg paraît bénéficier de la lassitude générée par la longévité au pouvoir des travaillistes et de l'usure subie par les conservateurs qui ont peut-être trop longtemps fait la course en tête. C'est une leçon qui pourrait sans doute s'appliquer ailleurs qu'en Grande-Bretagne...

Jean-Marie Colombani

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Photo: De gauche à droite, Nick Clegg, Gordon Brown et David Cameron à l'issue du débat télévisé du 23 avril  / Reuters

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