France

Le volcan, l'Europe, la France, nous... 86 jours plus tard

Philippe Boggio, mis à jour le 25.04.2010 à 13 h 43

A quoi ressemblerait la vie si Eyjafjallajokull continuait à projeter ses cendres et couper le transport aérien.

Cet article de Philippe Boggio est une fiction, une anticipation, mais toute ressemblance avec des personnages existants ou des événements qui pourraient arriver n'est pas fortuite...

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Mardi 6 juillet 2010. 86e jour de l'ère volcanique. La nouvelle vie terrestre s'organise tant bien que mal. Les habitudes changent peu à peu dans l'hémisphère nord, surtout sa partie européenne, avec des conséquences en cascade dans l'hémisphère sud. Comme les scientifiques demeurent incapables de déterminer la date de l'extinction de l'Eyjafjöll, les habitants de la planète s'en remettent aux prédictions les plus fantaisistes, très en vogue sur les sites de paris en ligne. Sur leurs blogs, certains évangélistes affirment même que le volcan ne s'éteindra pas tant que le péché restera en activité au cœur des hommes.

Des dizaines de caméras retransmettent en permanence des images du site islandais, ce qui fait qu'on quitte rarement l'épais nuage des yeux. Dans les bars, les vues aériennes des volutes de fumée tiennent compagnie aux consommateurs, entre deux matchs de foot ou deux courses hippiques. Les vues du chaos de glace, de feu et de cendres sont utilisées comme générique des journaux télévisés sur de nombreux networks.

D'autres capteurs vidéo ont été installés dans le village de Vik, au pied du Katla, le volcan voisin de l'Eyjafjöll, dont on craint l'éruption, par réaction en chaîne. Dans un tel cas, certains habitants ne disposeraient que de 20 minutes pour s'enfuir devant l'avalanche de glace et de lave qui s'effondrerait alors sur eux. CNN établit plusieurs liaisons quotidiennes avec l'équipe que la chaîne a dépêchée aux abords du glacier. Toutefois, les vulcanologues estiment que le Katla peut aussi bien se réveiller dans cent ans.

La forme d'une pieuvre

Toutes les enquêtes d'opinion montrent que nos contemporains préfèrent affronter le fléau qui modifie peu à peu le cours de leurs existences plutôt que de sentir son influence sans le voir. En France, ils sont 72% à plébisciter les nouvelles émissions météos, diffusées en boucle. L'animation qui reproduit le nuage sur les écrans a la forme mouvante d'une pieuvre, recouvrant la carte de l'Europe et de l'Asie centrale. Chaque jour sont publiées les listes et les tracés des corridors aériens valables pour les douze heures suivantes. Les informations sur les destinations ouvertes pour cette durée, qui ont encore accru le succès populaire des réseaux sociaux, tendent à prendre la place des variations boursières sur les déroulants des «breaking news».

Pour les vols de moyens courriers, on ne prend plus un billet, mais un «pass» ou un «tour». Pour relier une ville plus ou moins lointaine depuis l'Europe, les transits intermédiaires sont souvent inconnus des passagers, au départ. Les avions se posent souvent, redonnant aux usagers les plus âgés le plaisir des escales de leurs vols en avion à hélices. Partout, le parc hôtelier augmente, autour des aéroports, et des particuliers louent des chambres au prix fort. En réaction, des collections expliquant «comment voyager malin» sont en préparation chez plusieurs éditeurs européens et américains. Des «groupes» se forment sur Facebook: par exemple, le groupe de ceux qui sont passés par Lomé pour rejoindre Moscou depuis Dublin.

New York - Bordeaux: +3h

Après deux semaines de protestation et de frustration, les candidats au voyage aérien se sont faits peu à peu à l'idée de ne jamais être tout à fait certains de leur date de départ... ou d'arrivée. On se fie à sa bonne étoile. Consulter les cartes des couloirs aériens sur les mêmes supports que la météo est devenue une activité en soi, même par désoeuvrement. Sur Internet, des sites se sont créés qui proposent des projections jusqu'à douze jours, mais les humeurs du volcan ne répondent pas toujours aux calculs mathématiques de ces innovations technologiques.

Le trajet pour New York depuis Bordeaux ou Barcelone — on ne part plus facilement de Roissy, situé trop au nord — prend trois heures de plus en moyenne. La route des super-jets s'incline d'abord vers les Açores, l'ancien chemin aérien pour le Brésil, avant de remonter, le long des Caraïbes. Pour relier l'ouest à l'est, on emprunte désormais la voie du Pacifique, plus rarement, celle, plus compliquée, qui traverse l'Afrique.

Le retour des chantiers navals

Sur le parcours asiatique, cependant, la Chine a rendu payant le survol de son espace aérien, et la Russie envisage de prendre une mesure semblable. L'Iran a finalement accepté que les avions convoyant les troupes américaines de relève vers l'Irak et l'Afghanistan passent dans le ciel de Téhéran. Pour palier ces inconvénients, l'état-major américain est en train de dépêcher autour du Golfe et dans les mers de la région toute une armada de navires et de porte-avions pouvant servir de bases arrière ou de relais.

D'une manière générale, le trafic maritime est en nette croissance. Des sociétés, sous différents pavillons, se sont créées pour assurer le cabotage de passagers ou de fret le long des côtes, sur des courtes distances. Faute d'une législation adaptée, des excès ont été constatés, notamment sur les super tankers, qui tentent d'embarquer des passagers en plus de leur charge de pétrole. Soumis à de nombreuses difficultés économiques depuis les années 80, les ports connaissent une embellie. Les chantiers navals voient leurs carnets de commande se remplir. Les pays possédant une surface maritime importante ou une expérience dans les métiers de la marine profitent indirectement de cette «ère volcanique». Au point qu'il est question que la Grèce puisse voir sa note relevée prochainement par les agences de notation financière.

La flotte d'hélicoptères de la présidence au chômage technique

Le rail profite aussi des limitations imposées aux voyages aériens. Sur les murs des grandes villes apparaissent déjà des campagnes de publicité touristique. «Venez nous voir en train, vous êtes sûr d'arriver», dit l'une de ces affiches, actuellement visible dans le métro parisien. Compte tenu de l'imbroglio pratique que constitue désormais la réunion de n'importe quel sommet international, la commission européenne envisage très sérieusement d'aménager un «Train européen», qui pourrait se déplacer au gré des nécessités de concertation continentale.

En France, le Premier ministre François Fillon impose à ses ministres et aux hauts fonctionnaires de se déplacer en train, ce qui a pour conséquence de limiter les prestations à simple but médiatique ou électoral. Cette décision n'est pas sans poser certains problèmes, du point de vue gouvernemental, les ministres et les préfets étant souvent interrogés voire admonestés par les autres passagers qui les reconnaissent. Il a été vaguement question que la SNCF aménage des cabinets particuliers dans les TGV, mais devant la réaction de la gauche et des syndicats, une telle mesure, surtout si près de la présidentielle de 2012, a été abandonnée. De son côté, le chef de l'Etat paraît avoir renoncé provisoirement à ses déplacements incessants, au grand soulagement de certains de ses conseillers, et ce malgré la flotte d'hélicoptères dont vient de se doter l'Elysée.

Des voyages trop fréquents, d'une façon générale le mouvement perpétuel, tendent à devenir suspects aux yeux des plus conservateurs de nos concitoyens. Les sondages privilégient les hommes politiques ayant sans attendre choisi d'explorer les possibilités offertes à leur action par les nouvelles contraintes à une certaine sédentarisation. Les députés, surpris régulièrement à l'Assemblée, ou au contraire dans leur circonscription, au contact de leurs électeurs; les responsables du PS, penchés plus longtemps que prévu sur leur programme pour 2012; ou Frédéric Mitterrand, le ministre de la Culture, retenu par l'étude de ses dossiers, après une année d'inaugurations fastueuses de festivals, aux quatre coins du pays.

Trait de génie

Si elle favorise les tenants d'une économie anti-capitaliste, l'actuelle désorganisation de la planète reste encore énigmatique quant à son évolution définitive. Il est trop tôt pour comprendre, dans les chancelleries comme à Wall Street, si l'éruption volcanique sera une chance pour l'expansion humaine ou au contraire l'introduction à un certain déclin.

Toutes les enquêtes en cours, même celles du FMI, montrent que si certaines activités industrielles et commerciales sont déjà en péril - ce dont la bourse témoigne chaque jour, d'autres se renforcent ou apparaissent. La presse s'est fait l'écho de ces agriculteurs kenyans, spécialistes de la culture de la rose, dont la production flétrissait avant d'atteindre le marché londonien. Après des semaines de défaitisme, ces mêmes producteurs viennent de se lancer, avec l'aide d'une ONG, dans la culture de fleurs plus résistantes et de variétés de cactées dont l'apparition sur les marchés de Notting Hill a suscité un véritable engouement.

Le nuage menaçant venu d'Islande favorise même ce qu'il est permis d'appeler des traits de génie. Ainsi cette attachée de presse marocaine qui a compris avant tout le monde que les stars américaines invitées au récent festival de Cannes n'allaient pas réussir à rejoindre la Côte d'azur d'une seule traite. Avec beaucoup d'aplomb, et l'aide de l'entourage royal, elle a réussi à convaincre les professionnels d'Hollywood et les compagnies aériennes d'accepter le principe d'une escale de 24 heures à Casablanca.

La fête a été si réussie que cette nouvelle filiale du festival cannois sera relancée, l'an prochain, si l'éruption continue. Aux acteurs américains et aux professionnels du cinéma, le film Casablanca, de Michael Curtiz, a été projeté en version originale sous-titrée. L'assemblée a longuement acclamé, debout, la dernière séquence du film, qui, on s'en souvient, se passe sur l'aéroport de la ville.

Philippe Boggio

Photo du 19 avril. REUTERS/Lucas Jackson

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