Life

Juan Antonio Samaranch, du franquisme à l'olympisme

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 22.04.2010 à 19 h 25

Quel est l'héritage de Samaranch, président du CIO de 1980 à 2001?

Comme Juan Antonio Samaranch le disait lui-même, juste avant sa mort, «j'ai commis des erreurs dans ma vie mais, en faisant le bilan, je crois que je peux être content de moi». En effet, tout n'a pas été rose dans la vie de cet «homme éclectique», président du Comité international olympique (CIO) de 1980 à 2001, décédé à Barcelone mercredi des suites d'un arrêt cardio-respiratoire. Le personnage semble avoir été une vraie énigme, une personnalité difficile à cerner dans une époque qui aime la simplification. Arriviste, intelligent, touche-à-tout, visionnaire, pragmatique... son influence dépassait en effet la sphère sportive et le retentissement que la nouvelle a eu dans la presse espagnole le montre assez bien. Le journal El País parle d'«un des Espagnols les plus connus et influents du monde» et rappelle qu'il a exercé les rôles de «chef d'entreprise, journaliste, homme politique et ambassadeur». Même discours du côté du journal catalan La Vanguardia qui parle du «conciliateur, prudent et humble homme de paix» et rappelle que les Jeux de Barcelone en 1992 furent possibles, en grande partie, grâce à lui.

Samaranch restera surtout comme la référence incontournable pour le milieu olympique grâce à ses quatre mandats. «Architecte des Jeux olympiques de l'ère moderne» (dixit Jacques Rogge, actuel président du CIO), le Catalan entre au CIO en 1966, devient vice-président de l'organisme olympique en 1974 et, après une nomination stratégique comme ambassadeur espagnol en URSS (on savait déjà que les élections du CIO se tiendraient à Moscou), il réussit à devenir président en 1980.

C'est à partir de ce moment-là qu'il va travailler à la professionnalisation et à la commercialisation des JO, deux aspects essentiels qui permettront aux Jeux de devenir ce qu'ils sont aujourd'hui. Tout cela en luttant contre la coutume de boycotter l'événement au moment de la Guerre Froide (159 pays des deux bords sont présents à Séoul en 1988), en faisant passer les pays membres du CIO de 141 à 200 et en faisant entrer pour la première fois des femmes dans le Comité. Son indiscutable talent diplomatique et la révolution économique qu'il a entrepris (avec la gestion des faramineux droits télévisés) ont transformé à jamais les Jeux en les adaptant à la logique économique et sociale de leur temps. Les JO sont maintenant un vrai spectacle mondial avec des enjeux sportifs, médiatiques et bien sûr économiques. En 1984, Los Angeles était la seule ville candidate. De nos jours, chaque élection est une véritable course diplomatique pour cette manne (à tous les niveaux) que sont devenus les Jeux.

Les ombres au tableau

Cette réussite ne doit pas cacher les énormes dysfonctionnements que l'héritage de Samaranch a laissés. Notamment la forte dépendance de l'événement aux médias américains. Même si Samaranch expliquait en octobre à El País que, quand il était arrivé, le financement «était à 80% dû à l'argent de la télévision et du marketing» (principalement américain) contre «55%» aujourd'hui, il admettait que le Brésil a signé un «contrat des droits de télévision de 151 millions d'euros». Rappelons que la ville choisie pour les Jeux de 2016 n'est autre que... Rio.

Sans oublier les soupçons de corruption (l'affaire des dix membres soudoyés pour voter pour Salt Lake City en 2002) et les divers scandales qui ont agité ses mandats. En 2001, quand il quitte le CIO et qu'il en devient président d'honneur à vie, seuls 12 des 118 membres qui avaient voté lors des dernières élections n'avaient pas été désignés par lui. Samaranch a maintenu et entretenu une «sorte de copinage aristocratique instauré au plus profond de l'olympisme» comme le rappellent très justement les médias espagnols.

Dans son autobiographie, Memorias Olímpicas (Mémoires Olympiques), Samaranch pointait ses cinq objectifs principaux: renforcer l'unité du mouvement olympique, la lutte contre le dopage, la non-discrimination, l'ouverture des Jeux aux meilleurs et l'augmentation de la présence des femmes. Malgré le durcissement des contrôles (on se souvient du cas de Ben Johnson à Séoul) et la création du Tribunal d'arbitrage sportif (TAS), la lutte contre le dopage est peut-être l'un de ses plus gros échecs.

Stratégie politique ou ferveur franquiste?

Mais ce que l'on reproche surtout à Samaranch, c'est son passé franquiste. Enrôlé en mai 1938 du côté des républicains, il décide de s'enfuir en France pour passer chez l'ennemi et devenir membre du parti d'extrême droite Falange Española. Après une courte expérience dans le journalisme et le sport (le hockey sur patin), il est nommé délégué national de l'Education physique et des Sports par Franco en 1967 avant de devenir président de la «Diputación» (sorte de préfecture) de Barcelone. Une responsabilité politique à cause de laquelle on l'associera toujours au régime franquiste. On ressort ces jours-ci en Espagne les images où, en tant que président de la Préfecture, il qualifie la dictature franquiste «d'une des périodes les plus brillantes de l'histoire de l'Espagne».

Créant un parti modéré de droite en Catalogne (appelé Concordia Catalana), son nom restera presque toujours associé au régime totalitaire. Pourtant, Samaranch était plus un pragmatique qu'un vrai idéologue. Comme de  nombreux tardofranquistas (les franquistes «par intérêt» ou de la dernière heure), il avait deviné que l'arrivée de la démocratie était inévitable et, à la mort de Franco, il a tout de suite compris que le futur dépendait du jeune Juan Carlos avec lequel il a eu, depuis le début, une très bonne relation. Il en va de même pour les affaires, devenant président de La Caixa entre 1987 et 1999, une banque emblème de la réussite et de l'esprit national catalan éloignée des idées franquistes.

Le père des JO modernes n'était pas un père sans défauts.

Aurélien Le Genissel

Photo: A Roland-Garros, en 2005. REUTERS/Charles Platiau

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