Jean-François Copé: Rapprocher la France et l'Allemagne, ça devient vital
L’écart entre les politiques économiques franco-allemandes peut s’avérer mortel pour l’euro et l’Europe.
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Après un cycle de chroniques sur les réformes menées en Allemagne dans les domaines de l'industrie, du marché du travail, des retraites, de l'assurance maladie et de la réduction de la dette publique, je voudrais partager avec vous quelques réflexions personnelles sur les enseignements que nos deux pays pourraient tirer de cette comparaison.
Depuis une quinzaine d'années, malgré l'adoption de la monnaie unique au 1er janvier 1999, France et Allemagne ont mené deux stratégies économiques différentes.
En ralentissement économique dans les années 1990 et confrontée au coût de la réunification, l'Allemagne a décidé de miser sur une politique de désinflation compétitive. Celle-ci visait à alléger le coût du travail et à rétablir l'équilibre des finances publiques. Pour tenir ce cap, l'Allemagne a lancé des réformes structurelles d'une grande ampleur qui ont pesé essentiellement sur le pouvoir d'achat des ménages, notamment celui des inactifs.
De son côté, la France a de fait privilégié la consommation -et la baisse du temps de travail- plutôt que la compétitivité. Nous avons donc parié sur notre marché intérieur plutôt que sur l'export. Le renchérissement de l'euro a renforcé cette logique. Les gouvernements successifs ont ainsi érigé le pouvoir d'achat en priorité, en relevant le smic, en baissant le taux des prélèvements obligatoires (passé de 44,9% du PIB en 1999, à 41% en 2009) et en augmentant les revenus de transfert (création du RSA, hausse des minima sociaux...). Parallèlement, les quelques réformes structurelles engagées ont généré des économies limitées. Ce choix d'une politique de la demande s'est notamment traduit par une hausse importante de l'endettement public.
A mon sens, les divergences économiques entre la France et l'Allemagne entraînent deux dangers majeurs:
1/ Nos différences de stratégies font que nos deux pays ont de moins en moins d'intérêts communs dans la définition de leur politique économique, ce qui peut s'avérer mortel pour l'euro comme pour l'Europe. Ainsi les écarts se creusent:
• dans le domaine industriel et commercial: l'Allemagne a enregistré un excédent commercial pour 2009 de 136,1 milliards d'euros contre un déficit français de 43 milliards d'euros et l'emploi industriel allemand résiste bien à la concurrence internationale -il enregistre même une légère hausse depuis 2005- quand l'emploi industriel français est en repli depuis 2001.
• au niveau du pouvoir d'achat: entre 1998 et 2006, les salaires ont augmenté de 11% en Allemagne contre 38% en France, ce qui s'est notamment traduit par une progression du pouvoir d'achat des ménages allemands de 8,3% contre 14,5% pour les ménages français (et 11,8% pour la zone euro)
• en ce qui concerne la dette: l'endettement public en Allemagne est endigué, quand il s'aggrave toujours en France (on prévoit 15,8% d'augmentation de la dette publique entre 2008 et 2010).
• pour ce qui est de la protection sociale: la pauvreté a augmenté en Allemagne en partie sous l'effet des réformes drastiques des retraites et de l'assurance chômage: 10% des Allemands vivaient en 2000 en dessous du seuil de pauvreté contre 14,4% en 2008 alors que le taux de pauvreté français est passé de 16% de la population en 2000 à 13,4% en 2007.
2/ Les modèles économiques français et allemands ne sont pas viables sur le long terme. A force de concentrer en priorité leurs efforts sur la consommation (pour la France), ou l'export (pour l'Allemagne), nos deux pays en viennent à négliger le fait qu'une croissance équilibrée progresse grâce à trois moteurs: la demande intérieure, le marché international et l'investissement. France et Allemagne limitent ainsi leurs efforts d'investissement, notamment dans l'innovation, qui est pourtant la clé de notre compétitivité à venir (en 2008 2% du PIB était consacré à des dépenses de recherche/développement en France et 2,5% en Allemagne, loin de l'objectif des 3% fixé par la stratégie de Lisbonne en 2000).
D'ailleurs, sur les dix dernières années, la croissance des deux pays témoigne de ces faiblesses: entre 2000 et 2009, la croissance annuelle moyenne -inflation comprise- en France a été de 3% contre 1,6% en Allemagne, bien en dessous du niveau des taux de croissance mondiaux! C'est maintenant que l'on va voir si les choix allemands portent leurs fruits. D'après les prévisions, malgré son meilleur positionnement international qui lui permettrait de profiter de la forte reprise dans les pays émergents en 2010, l'Allemagne devrait sortir à peine plus vite de la crise que la France avec des taux de croissance probables de 1,5% et 1,9% pour les deux années à venir (contre 1,4% et 1,7% pour la France).
Nos stratégies divergentes mènent à une concurrence destructrice pour l'Europe et inefficace pour nos deux pays, qui sont chacun le premier partenaire commercial de l'autre. On voit bien par exemple qu'une part des excédents commerciaux de l'Allemagne est générée par la consommation française, elle-même portée par l'endettement public. En revanche, la faible consommation outre-Rhin joue pour partie dans la dégradation de notre balance commerciale. J'ai la conviction que nos deux pays doivent impérativement faire converger leurs politiques économiques pour que leur croissance se fonde sur des équilibres durables. Il n'y a pas de modèle parfait, cette convergence doit passer par des efforts en France et en Allemagne.
En France, nous sommes face à la nécessité de mener des réformes structurelles pour gagner en compétitivité et rééquilibrer nos finances. Notre voisin nous a montré que l'on pouvait faire des réformes importantes sans tuer le modèle social. Certes le taux de pauvreté a augmenté de trois points depuis près de 10 ans en Allemagne, mais il n'est au final qu'un point au-dessus de la France, qui n'a pas encore assuré la pérennité financière de son système de protection sociale. Je pense notamment que nous pouvons nous inspirer de certaines réformes allemandes, tout en continuant à lutter contre la pauvreté: le recul de l'âge de départ à la retraite couplé avec une augmentation du taux d'emploi des seniors; la progression de la retraite par capitalisation en complément du système par répartition; la meilleure responsabilisation de tous les acteurs du système de santé; la volonté de réduire sur la durée les dépenses publiques en associant Etat, collectivités locales et partenaires sociaux. De même, nous devons améliorer notre compétitivité, non pas en comprimant les salaires mais en relevant le pari de l'investissement dans l'innovation et en refondant notre tissu industriel. En France, nos grandes entreprises ont parfois tendance à capter la valeur au détriment de leurs sous-traitants et des PME. Il faut mieux répartir la chaîne de valeur en les encourageant à mieux travailler ensemble, notamment pour que les grandes entreprises fassent profiter les PME de leurs réseaux et de leur présence à l'international.
En Allemagne, deux hypothèques majeures pèsent sur l'avenir du pays: la démographie en berne et la consommation affaiblie. Les deux sont d'ailleurs liées: plus un pays vieillit, plus l'anticipation du vieillissement encourage les actifs à épargner au détriment de la consommation. L'Allemagne pourrait prendre exemple, comme elle commence déjà à le faire, sur notre politique de la famille qui permet à la France d'avoir le taux de natalité le plus dynamique d'Europe avec un important taux d'activité féminin.
C'est seulement en rapprochant leurs politiques que France et Allemagne pourront sortir du jeu à somme nulle dans lequel les ont enfermées leurs stratégies divergentes. Au-delà de cette convergence, je pense que nos deux pays doivent aussi multiplier les partenariats industriels pour lutter ensemble face à la concurrence mondiale. C'est ce qui existe déjà avec EADS, qui, malgré des difficultés (dont le retard de l'A400M), constitue l'un des fleurons de l'aéronautique mondiale. L'annonce récente du lancement d'un partenariat entre Daimler et Renault/Nissan va permettre aux deux groupes d'être plus présents sur les marchés émergents. Pourquoi nos deux pays ne favoriseraient-ils pas d'autres rapprochements semblables, non seulement entre grands groupes, mais surtout entre entreprises intermédiaires? Je pense ainsi que France et Allemagne pourraient mettre en place des initiatives communes de soutien aux PME les plus innovantes qui se lancent à l'export: partage des supports d'assistance tissés par les chambres de commerce à l'étranger, échanges de cadres entre PME des deux pays, aide ciblée à l'effort de Recherche et Développement des PME performantes, etc.
Alors que les pays du Bric (Brésil, Russie, Inde, Chine) ont montré, en se réunissant à Brasilia le 16 avril dernier, qu'ils partagent des objectifs communs pour s'alimenter mutuellement dans leur dynamique de croissance, il est temps pour l'Allemagne et la France de résorber l'écart grandissant entre leurs politiques économiques et industrielles. Cessons de tirer parti des faiblesses de nos voisins. Cherchons à compenser ensemble nos handicaps, gagner des parts de marché à l'international et construire une croissance plus forte et plus équilibrée à même de maintenir notre modèle social. C'est en unissant nos efforts que nous pourrons offrir des perspectives de réussite à nos enfants. Ceux de Vincennes comme de Göttingen...
Jean-François Copé
Photo: A la Tate Modern de Londres. REUTERS/Luke MacGregor
LES AUTRES CHRONIQUES SUR LES RÉFORMES ALLEMANDES: Pourquoi l'assurance maladie allemande est en bonne santé ; Les Allemands prouvent que les déficits ne sont pas une fatalité; Comment sauver les retraites dans un pays vieillissant?; Les leçons du modèle allemand en matière d'emploi; Faire converger les politiques industrielles en France et en Allemagne
Mis à jour le 22/04/2010 à 19h27














































entre 1998 et 2006, les salaires ont augmenté de 11% en Allemagne contre 38% en France
Bon exemple de déclaration sans aucune valeur si on ne connaît pas la valeur de départ...
Les salaires en Chine ou en Inde ont sans doute augmenté encore d'avantage en pourcentage rapprochons nous donc d'eux plutôt (non ? ...)
Il est clair que les allemands jouent perso depuis un certain temps, soutenant un euro fort (qui favorise leurs imports sans défavoriser leurs exports qui se font surtout en europe) sans tenir compte des pays qu'un euro plus faible pourrait dépanner... Sans compter le fait qu'ils n'ont aucune vision d'avenir et qu'ils auront l'air fin dans 5 ans à essayer d'échanger leurs roulements à billes pourraves contres des microprocesseurs chinois...
Est-ce que pour l'instant ce qui rapproche les politiques menées par la France et l'Allemagne, ce n'est pas que 2 politiques économiques opposées mènent à un même constat d'échec ?
Monsieur Copé écrit:
De son côté, la France a de fait privilégié la consommation -et la baisse du temps de travail- plutôt que la compétitivité.
En réalité le temps de travail moyen est encore plus long en France qu'en Allemagne. Nous ayons privilégié la consommation plutôt que la compétitivité contrairement à l'Allemagne, je suis d'accord sur ce point, mais en ce qui concerne le temps de travail, en le baissant, nous nous sommes rapprochés de l'Allemagne.
La France possède une durée moyenne de travail annuelle supérieure à la moyenne de six autres pays européens et ce malgré l'application des 35 heures il y a dix ans. en 2007, la durée annuelle du travail est de 1 570 heures en France et en moyenne simple de 1 555 heures dans six autres pays européens (Allemagne, Italie, Pays-Bas, Espagne, Suède et Royaume-Uni), selon l'Insee. Mais si l'on regarde les données par pays, seuls les Pays-bas et l'Allemagne affichent une durée annuelle inférieure à celle de la France (respectivement 1.413 et 1.432 heures contre 1.559 en 2007). Avec respectivement 1.566 heures, 1.601 heures, 1.607 heures et 1.775 heures, l'Italie, la Suède, le Royaume-Uni et l'Espagne dépassent la durée annuelle française. http://www.challenges.fr/actualites/politique_economique/20100113.CHA0531/le_temps_de_travail_baisse_en_europe.html
Si l'objectif c'est la compétitivité et donc la baisse du coût du travail, il ne faut pas considérer que la différence de prélèvements obligatoires mais considérer également leur répartition:
la France est l’un des pays industrialisés où la part des cotisations sociales dans le PIB est la plus élevée élevée (16,3 % en 2006 selon les chiffres établis par l’OCDE, qui diffèrent légèrement de ceux calculés par l’INSEE, contre 13,7 % pour l’Allemagne, 6,9 % pour le Royaume-Uni et 6,7 % pour les États-Unis), tandis que la part des impôts sur le revenu et les bénéfices y est relativement faible (10,7 % du PIB en 2006 contre 10,8 % en Allemagne, 19,4 % en Suède et 29,5 % au Danemark). Et dans ce cas l'objectif prioritaire ne devrait pas être la baisse des impôts directs qui pèse sur les revenus, mais la baisse des prélèvements sociaux qui pèsent sur les salaires. L'inverse de la politique menée par M. Sarkozy qui n'a cessé de nous dire que les impôts directs étaient trop élevés en France, et qu'il fallait baisser les impôts des plus riches pour relancer l'esprit d'initiative.
M. Copé écrit:
la pauvreté a augmenté en Allemagne en partie sous l'effet des réformes drastiques des retraites et de l'assurance chômage: 10% des Allemands vivaient en 2000 en dessous du seuil de pauvreté contre 14,4% en 2008 alors que le taux de pauvreté français est passé de 16% de la population en 2000 à 13,4% en 2007. Ce constat suppose que l'on s'interroge sur la finalité de cette politique menée par les Allemands. A quoi ça sert d'être le premier exportateur européen si la réforme à l'allemande a eu pour effet de faire exploser la pauvreté? En général on justifie politiquement la rigueur en expliquant que ces efforts ne seront que passagers et que, à terme, ils bénéficieront à tous. Mais comme vous le constatez, pour l'instant ce n'est pas vraiment ce que l'on observe: malgré son meilleur positionnement international qui lui permettrait de profiter de la forte reprise dans les pays émergents en 2010, l'Allemagne devrait sortir à peine plus vite de la crise que la France avec des taux de croissance probables de 1,5% et 1,9% pour les deux années à venir (contre 1,4% et 1,7% pour la France)
M. Copé écrit:
Nos stratégies divergentes mènent à une concurrence destructrice pour l'Europe et inefficace pour nos deux pays, qui sont chacun le premier partenaire commercial de l'autre.
Alors la question ne serait-elle pas d'inventer une politique économique européenne plutôt que d'essayer de trouver un moyen terme entre deux politiques économiques nationales qui ne marchent pas ?
L'Allemagne a retabli ses grands equilibres en augmentant la pauvrete (les pauvres financent donc la rigueur meme s'il ne sont pas les seuls).
La France a reduit la pauvrete en degradant ses grands equilibres (les pauvres en ont donc aussi profite)
La politique de reduction des salaires et de la protection sociale en Allemagne a permis en partie de sauvegarder l'emploi et de reduire les delocalisations en augmentant sa competitivite...mais les Allemands n'en profitent guere. Ceux qui seraient a la retraite sans les reformes sont toujours au travail et ne liberent donc pas les places pour les sans emplois. La maitrise des couts s'accompagne donc d'une plus grande misere. De plus l'Allemagne exporte une partie de son chomage et si cela persiste obligera ses partenaires a adopter les memes politiques et leurs consequences nefastes.
Le niveau de vie et d'emploi des Europeens ne s'ameliorera que si les resources de travail sont utilisees et si les profits degages permettent de financer des investissements en Europe...ou en France si on ne trouve pas de solution au manque de coordination.
Il est maintenant evident qu'une coordination n'est pas possible a 27 (recherche du plus petit commun denominateur!). Il reste donc 2 options:
- Aller vers une integration plus poussee par un cercle restreint afin de permettre un processus de decision efficace
- Aller chacun de son cote avec les risques que cela comporte
Classique "prisoner's dilemna" qui est une constante dans la vie en communaute. La nature pousse evidemment a la desintegration de l'Europe. Seule l'intelligence humaine permettrait de gerer ce dilemne.
...On en manque singulierement et je ne suis donc pas optimiste!
En matière de taux de pauvreté, les Lander de l'Ouest affichent environ 13% contre 18% au moins à l'Est (qui souffre d'un taux de chômage double, ceci expliquant en partie cela)!
Cela limite l'intensité du "cocorico"!
La France travaille plus que l'Allemagne, et bénéficie d'une productivité élevée, obtenue en écartant les salariés les moins productifs (mis au chômage par un SMIC trop élevé). Progrès?
L'avenir de l'Europe passe plus que jamais par la création d'un noyau dur autour de l'Allemagne et de la France, capable de coordination plutôt que de critiques sournoises et vaines.
Mais la coordination des choix économiques et sociaux ne peut pas se faire par un simple copier-coller des politiques allemandes!