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Jean-François Copé: Rapprocher la France et l'Allemagne, ça devient vital

Jean-François Copé, mis à jour le 22.04.2010 à 19 h 27

L’écart entre les politiques économiques franco-allemandes peut s’avérer mortel pour l’euro et l’Europe.

Après un cycle de chroniques sur les réformes menées en Allemagne dans les domaines de l'industrie, du marché du travail, des retraites, de l'assurance maladie et de la réduction de la dette publique, je voudrais partager avec vous quelques réflexions personnelles sur les enseignements que nos deux pays pourraient tirer de cette comparaison.

Depuis une quinzaine d'années, malgré l'adoption de la monnaie unique au 1er janvier 1999, France et Allemagne ont mené deux stratégies économiques différentes.

En ralentissement économique dans les années 1990 et confrontée au coût de la réunification, l'Allemagne a décidé de miser sur une politique de désinflation compétitive. Celle-ci visait à alléger le coût du travail et à rétablir l'équilibre des finances publiques. Pour tenir ce cap, l'Allemagne a lancé des réformes structurelles d'une grande ampleur qui ont pesé essentiellement sur le pouvoir d'achat des ménages, notamment celui des inactifs.

De son côté, la France a de fait privilégié la consommation -et la baisse du temps de travail-  plutôt que la compétitivité. Nous avons donc parié sur notre marché intérieur plutôt que sur l'export. Le renchérissement de l'euro a renforcé cette logique. Les gouvernements successifs ont ainsi érigé le pouvoir d'achat en priorité, en relevant le smic, en baissant le taux des prélèvements obligatoires (passé de 44,9% du PIB en 1999, à 41% en 2009) et en augmentant les revenus de transfert (création du RSA, hausse des minima sociaux...). Parallèlement, les quelques réformes structurelles engagées ont généré des économies limitées. Ce choix d'une politique de la demande s'est notamment traduit par une hausse importante de l'endettement public.

A mon sens, les divergences économiques entre la France et l'Allemagne entraînent deux dangers majeurs:

1/ Nos différences de stratégies font que nos deux pays ont de moins en moins d'intérêts communs dans la définition de leur politique économique, ce qui peut s'avérer mortel pour l'euro comme pour l'Europe. Ainsi les écarts se creusent:

• dans le domaine industriel et commercial: l'Allemagne a enregistré un excédent commercial pour 2009 de 136,1 milliards d'euros contre un déficit français de 43 milliards d'euros et l'emploi industriel allemand résiste bien à la concurrence internationale -il enregistre même une légère hausse depuis 2005- quand l'emploi industriel français est en repli depuis 2001.

• au niveau du pouvoir d'achat: entre 1998 et 2006, les salaires ont augmenté de 11% en Allemagne contre 38% en France, ce qui s'est notamment traduit par une progression du pouvoir d'achat des ménages allemands de 8,3% contre 14,5% pour les ménages français (et 11,8% pour la zone euro)

• en ce qui concerne la dette: l'endettement public en Allemagne est endigué, quand il s'aggrave toujours en France (on prévoit 15,8% d'augmentation de la dette publique entre 2008 et 2010).

• pour ce qui est de la protection sociale: la pauvreté a augmenté en Allemagne en partie sous l'effet des réformes drastiques des retraites et de l'assurance chômage: 10% des Allemands vivaient en 2000 en dessous du seuil de pauvreté contre 14,4% en 2008 alors que le taux de pauvreté français est passé de 16% de la population en 2000 à 13,4% en 2007.

2/ Les modèles économiques français et allemands ne sont pas viables sur le long terme. A force de concentrer en priorité leurs efforts sur la consommation (pour la France), ou l'export (pour l'Allemagne), nos deux pays en viennent à négliger le fait qu'une croissance équilibrée progresse grâce à trois moteurs: la demande intérieure, le marché international et l'investissement. France et Allemagne limitent ainsi leurs efforts d'investissement, notamment dans l'innovation, qui est pourtant la clé de notre compétitivité à venir (en 2008 2% du PIB était consacré à des dépenses de recherche/développement en France et 2,5% en Allemagne, loin de l'objectif des 3% fixé par la stratégie de Lisbonne en 2000).

D'ailleurs, sur les dix dernières années, la croissance des deux pays témoigne de ces faiblesses: entre 2000 et 2009, la croissance annuelle moyenne -inflation comprise- en France a été de 3% contre 1,6% en Allemagne, bien en dessous du niveau des taux de croissance mondiaux! C'est maintenant que l'on va voir si les choix allemands portent leurs fruits. D'après les prévisions, malgré son meilleur positionnement international qui lui permettrait de profiter de la forte reprise dans les pays émergents en 2010, l'Allemagne devrait sortir à peine plus vite de la crise que la France avec des taux de croissance probables de 1,5% et 1,9% pour les deux années à venir (contre 1,4% et 1,7% pour la France).

Nos stratégies divergentes mènent à une concurrence destructrice pour l'Europe et inefficace pour nos deux pays, qui sont chacun le premier partenaire commercial de l'autre. On voit bien par exemple qu'une part des excédents commerciaux de l'Allemagne est générée par la consommation française, elle-même portée par l'endettement public. En revanche, la faible consommation outre-Rhin joue pour partie dans la dégradation de notre balance commerciale. J'ai la conviction que nos deux pays doivent impérativement faire converger leurs politiques économiques pour que leur croissance se fonde sur des équilibres durables. Il n'y a pas de modèle parfait, cette convergence doit passer par des efforts en France et en Allemagne.

En France, nous sommes face à la nécessité de mener des réformes structurelles pour gagner en compétitivité et rééquilibrer nos finances. Notre voisin nous a montré que l'on pouvait faire des réformes importantes sans tuer le modèle social. Certes le taux de pauvreté a augmenté de trois points depuis près de 10 ans en Allemagne, mais il n'est au final qu'un point au-dessus de la France, qui n'a pas encore assuré la pérennité financière de son système de protection sociale. Je pense notamment que nous pouvons nous inspirer de certaines réformes allemandes, tout en continuant à lutter contre la pauvreté: le recul de l'âge de départ à la retraite couplé avec une augmentation du taux d'emploi des seniors; la progression de la retraite par capitalisation en complément du système par répartition; la meilleure responsabilisation de tous les acteurs du système de santé; la volonté de réduire sur la durée les dépenses publiques en associant Etat, collectivités locales et partenaires sociaux. De même, nous devons améliorer notre compétitivité, non pas en comprimant les salaires mais en relevant le pari de l'investissement dans l'innovation et en refondant notre tissu industriel. En France, nos grandes entreprises ont parfois tendance à capter la valeur au détriment de leurs sous-traitants et des PME. Il faut mieux répartir la chaîne de valeur en les encourageant à mieux travailler ensemble, notamment pour que les grandes entreprises fassent profiter les PME de leurs réseaux et de leur présence à l'international.

En Allemagne, deux hypothèques majeures pèsent sur l'avenir du pays: la démographie en berne et la consommation affaiblie. Les deux sont d'ailleurs liées: plus un pays vieillit, plus l'anticipation du vieillissement encourage les actifs à épargner au détriment de la consommation. L'Allemagne pourrait prendre exemple, comme elle commence déjà à le faire, sur notre politique de la famille qui permet à la France d'avoir le taux de natalité le plus dynamique d'Europe avec un important taux d'activité féminin.

C'est seulement en rapprochant leurs politiques que France et Allemagne pourront sortir du jeu à somme nulle dans lequel les ont enfermées leurs stratégies divergentes. Au-delà de cette convergence, je pense que nos deux pays doivent aussi multiplier les partenariats industriels pour lutter ensemble face à la concurrence mondiale. C'est ce qui existe déjà avec EADS, qui, malgré des difficultés (dont le retard de l'A400M), constitue l'un des fleurons de l'aéronautique mondiale. L'annonce récente du lancement d'un partenariat entre Daimler et  Renault/Nissan va permettre aux deux groupes d'être plus présents sur les marchés émergents. Pourquoi nos deux pays ne favoriseraient-ils pas d'autres rapprochements semblables, non seulement entre grands groupes, mais surtout entre entreprises intermédiaires? Je pense ainsi que France et Allemagne pourraient mettre en place des initiatives communes de soutien aux PME les plus innovantes qui se lancent à l'export: partage des supports d'assistance tissés par les chambres de commerce à l'étranger, échanges de cadres entre PME des deux pays, aide ciblée à l'effort de Recherche et Développement des PME performantes, etc.

Alors que les pays du Bric (Brésil, Russie, Inde, Chine) ont montré, en se réunissant à Brasilia le 16 avril dernier, qu'ils partagent des objectifs communs pour s'alimenter mutuellement dans leur dynamique de croissance, il est temps pour l'Allemagne et la France de résorber l'écart grandissant entre leurs politiques économiques et industrielles. Cessons de tirer parti des faiblesses de nos voisins. Cherchons à compenser ensemble nos handicaps, gagner des parts de marché à l'international et construire une croissance plus forte et plus équilibrée à même de maintenir notre modèle social. C'est en unissant nos efforts que nous pourrons offrir des perspectives de réussite à nos enfants. Ceux de Vincennes comme de Göttingen...

Jean-François Copé

Photo: A la Tate Modern de Londres. REUTERS/Luke MacGregor

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