Jacques Attali: Goldman, le volcan et nous
Dans notre monde, un événement apparemment marginal peut avoir des conséquences planétaires considérables. Seule réponse, une gouvernance mondiale.
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C'était quelques heures avant qu'on n'apprenne, ce à quoi, selon la SEC (Securities and Exchange Commission), John Paulson avait joué: faire fabriquer sur mesure par Goldman Sachs un produit titrisé très particulier, dont on va devoir apprendre le nom dans nos livres d'histoire: le ABACUS 2007 AC1, un titre volontairement pourri, regroupant, à la demande express de John Paulson, les crédits hypothécaires les pires, les prêts subprimes faits aux Américains les moins solvables, choisis comme tels, et donc les moins certains d'être remboursés. John Paulson, toujours selon la SEC, pouvait ensuite parier sans trop de risque sur leur chute; ce qu'il fit en achetant massivement des CDS associés à Abacus, c'est-à-dire des paris sur l'évolution de la valeur de ce produit, gagnant ainsi, au moment de son effondrement programmé, beaucoup d'argent (en fait plusieurs milliards de dollars) et une réputation de gourou.
Evidemment, il y a moins de mérite à parier sur l'effondrement d'une maison quand on a soi-même décidé que ses fondations seraient en sable. Et il est criminel, alors, de chercher à la vendre. C'est pourtant ce qu'a fait sa banque, Goldman Sachs, qui, dit encore la SEC, non contente d'avoir fabriquer pour un client ce produit volontairement catastrophique et de gagner beaucoup d'argent pour ce travail, s'est permis de commercialiser Abacus 2007 AC1 auprès de ses clients sans leur dire qu'il avait été conçu pour être le plus mauvais possible! Aux cinéphiles, cela rappellera le scénario de The Producers, le chef d'œuvre de Mel Brooks, dont les héros finissent en prison.
A l'heure où nous parlons, la justice n'inquiète pas John Paulson, qui soutient ne pas avoir été informé de la commercialisation de ce produit par son banquier, et ne pas être responsable du fait que certains ont pu croire à sa valeur, en se portant contrepartie des CDS émis à son endroit, dont la valeur ne pouvait pourtant que baisser. Et il ne se considère pas davantage responsable de ce que l'effondrement d'Abacus 2007 AC1 participa au démarrage de la panique générale sur les subprimes, déclenchant la crise financière et économique mondiale dont nous sommes très loin d'être sortis.
Le volcan islandais et l'abaque américaine évoluent dans deux mondes très différents; l'un dans celui, très réel, de la nature la plus pure. L'autre dans celui, très abstrait, de la finance la plus virtuelle. L'un indépendant des hommes, l'autre totalement conçu par eux.
Et pourtant, tous les deux renvoient à la même réalité: dans notre monde de plus en plus complexe, un événement apparemment marginal peut avoir des conséquences globales considérables. Le volcan va sans doute accélérer la descente aux enfers des compagnies aériennes et affecter significativement la croissance européenne. L'abaque va sans doute accélérer la descente aux enfers des banques américaines et affecter significativement les marchés financiers américains et mondiaux. Et en plus, pour les banques comme pour les compagnies aériennes, ce sont encore les contribuables qui vont payer: l'abaque et le volcan seront payés par le contribuable.
Indépendamment des leçons, considérables, qu'il faut tirer de chacun de ces deux événements, pour réduire leurs conséquences, et surtout pour éviter, si on le peut, leur récurrence, il faut surtout réaliser que nous entrons dans un moment extrêmement dangereux pour l'humanité, où tout événement local, humain ou naturel, a désormais des conséquences planétaires, sans que nous ayons encore mis en place les mécanismes globaux de prévention et de protection.
Tel est aujourd'hui le principal enjeu, que si peu de gens veulent comprendre, et que les hommes politiques, dans chaque pays, font tout pour masquer, pour maintenir l'illusion de leur pouvoir: la nécessité d'une gouvernance mondiale.
Il faut évidemment dès aujourd'hui mettre en place les mécanismes de contrôle financier planétaire pour empêcher de telles turpitudes, aux conséquences planétaires. Il faut aussi, dès aujourd'hui, mettre en place des mécanismes d'alerte météorologique et vulcanologique globale, une conception commune du principe de précaution et adopter de règles globales de sécurité aérienne, planétaires, pour éviter un chaos comme celui qui règne actuellement sur les aéroports.
De nouveaux incidents locaux, aux conséquences planétaires, vont se multiplier, dans tous les domaines. Aussi, plus généralement, faut-il dès maintenant nous habituer à penser monde. Pour tout, en tout.
Jacques Attali
À LIRE ÉGALEMENT SUR GOLDMAN SACHS ET LES CENDRES VOLCANIQUES: Goldman Sachs, l'arme fatale d'Obama, La revanche des dieux volcaniques et Du principe volcanique de précaution.
Photo: Des avions de la Lufthansa cloués au sol Johannes Eisele / Reuters
Mis à jour le 22/04/2010 à 9h34











































Le hasard fait sans doute bien les choses et ainsi vont les choses avec M. Paulson et tous les tristes personnages qui profitent de la détresse humaine. Je crains que cet homme ne soit malheureusement pas le seul à avoir profité de la chute du système bancaire en 2008. Ce qui est amusant, c'est qu'il pense qu'avec beaucoup d'argent le monde lui appartient et pourtant, a y regarder de plus près, un petit soubresaut volcanique et tout un continent s'arrête. Faut il y voir un présage.
Il y a une quelque chose d'inéluctable qui s'appelle la mondialisation avec ses bons et ses mauvais côtés. L'éruption du volcan islandais devrait effectivement nous faire réfléchir au fait que le monde que nous avons conçu ses dernières années n'est pas aussi viable qu'on aurait voulu le croire. En fait, nous avons créé des systèmes qui ne fonctionnent que lorsque tout va à peu près bien. Un raz de marée en Charente, une éruption volcanique ou un virus grippal et tout part de travers. Si tel est le cas, alors le système est faillible et s'il est faillible, il ne peut pas tenir à long terme.
Comment revoir notre copie quand tout un chacun, et c'est humain, veut garder son petit pouvoir et ses privilèges. Vous parlez à juste titre d'une gouvernance mondiale, à laquelle il faudrait ajouter le contrôle des naissances, la gestion des ressources et les flux migratoires (rien que ça) mais en regardant le piètre spectacle de la gestion de l'Europe je vois mal comment nous pourrions gérer quoi que ce soit au niveau mondial.
Nous parlons gouvernance mondiale, donc à long terme, alors que l'échelle de temps du politique se réduit à la prochaine échéance électorale, voire même dans l'immédiateté pour quelques faits divers, ce qui engendre en général des lois inapplicables pondues à la hâte.
M. Paulson peut s'assoir sur sa montagne de dollars, un jour viendra ou cette montagne risquera aussi d'exploser sous la pression des laissés pour compte du système qu'il a si bien exploité. Cette éruption là risque d'être beaucoup plus dangereuse que l'éruption du volcan islandais.
Le problème reste l'anticipation des évènements et même si certains prévoient des lendemains difficiles, il vaut mieux parler d'autre chose et de toute façon tant que la bourse monte tout va bien, à croire que rien ne s'est passé. Ce monde est devenu totalement irrationnel et les hommes de bonne volonté n'y ont plus leur place depuis longtemps.
Ce monde appartient à Paulson, Berlusconi et consorts. Les traders ont retrouvé leur bonus et leur seule inquiétude est de savoir s'ils pourront rentrer à temps des Maldives pour l'ouverture des marchés à Londres lundi prochain malgré le nuage de cendres.
Certains prédisent que cette planète verra ses pôles s'inverser dans les prochaines décennies, moi je dis que de toutes les manières, elle ne tourne plus rond depuis bien longtemps.
Pour moi, c'est vous qui avez écrit le meilleur commentaire de la semaine.
Mais la semaine n'est pas finie, donc tout le monde a encore ses chances !
Très cordialement.
Voici (encore) un excellent article de J.Attali.
Je comptais m'étendre sur le sujet, mais PascalV a déjà dit le fond de ma pensée, et ce avec un brio que je n'aurais pas atteint.
Merci à lui.
Mr Attali prône systématiquement la nécessite d'une gouvernance mondiale, et on retrouve notamment ses idées dans son dernier livre "Survivre aux crises", qui est particulièrement intéressant.
D'ailleurs, sa vision de la gouvernance mondiale mérite d'être étudiée de près car elle tranche profondément avec "l'étendard noir" brandi systématiquement par les amateurs du Grand Complot.
Mais je partage le pessimisme de Pascalv, et crois qu'avant toute chose, il est nécessaire de se réapproprier les valeurs essentielles de la vie, notamment remettre l'Homme dans son contexte et son environnement.
Prédire, anticiper, éviter les drames: oui! Mais à quel prix?
Si c'est au sacrifice de nos libertés fondamentales, de pensée, de mouvement, non.
Si c'est pour dompter la nature et la "numériser", non.
Si c'est pour faire de l'existence une expérience fade mais sécurisée, non plus.
Derrière cette quête forcenée pour plus de sécurité, plus d'anticipation, se cache le fantasme de l'immortalité.
Certes il est indiscutable que l'Humanité doit survivre, et en priorité à elle-même, car cela est un principe naturel fondamental. Certes cela requiere probablement des institutions mondiales permettant de faire bénéficier à tous des progrès de la science.
Mais ne confondons pas survie et immortalité.
La première renvoie à une démarche naturelle et indispensable, la seconde à une dégénérescence de l'espèce humaine, la désincarnation et la fuite dans la virtualité.
Enfin, ne délaissons pas pour autant le mysticisme de l'expérience vivante, le charme angoissant de la finitude, et acceptons les limites de notre enveloppe physique, de loin notre seul atout pour une appréhension sensuelle et transcendentale de la vie.
Que n'avons-nous pas entendu sur la condition humaine depuis l'éruption d'Eyjafjöll?
Merci à cette montagne islandaise parfaitement inconnu avant de nous avoir apporté cet avertissement résonant.
Apocalypse Now. La fin du monde. La fin même de notre monde à NOUS (oui c'est grave), sans parler plus banalement de la fin malheureuse des vacances des uns et des départs décalés des autres.
Et ce pauvre Mr. Poulson atterré comme s'il n'était qu'un simple être humain comme nous autres - et avec J. Attali en compagnie de plus est...(les misères ne viennent pas seuls).
Et puis on a appris que 50% du commerce international passe par les avions, en sus des fraises du Maroc et, bien sûr, 100% du courrier. Invraisembable! Qui aurait pu l'imaginer?
Nous aurons, plutôt ILS auraient dû prévoir tout ça. Les commentateurs de tous bords y compris, inévitablement, M. J. Attali sont unanimes.
Curieux que personne, mais personne, n'en parlait pas il y a une semaine. Pas plus qu'on avait parlé de Haïti avant le tremblement de terre ou d' Xynthia avant Xynthia. Un volcan qui explose? Etonnant!
Quelqu'un aurait dû faire quelque chose, tout prévoir, de préférence sur un plan mondiale. Car c'est la globalisation qui est au fond de nos malheurs....
Régulons les volcans (et les sub-primes pendant qu'on y est). Instaurons un gouvernement mondiale avec tous les pouvoirs pour faire...pour faire....pour faire quoi au fait?
Cher Monsieur,
Votre intervention semble réinventer la théorie du chaos : « un événement apparemment marginal peut avoir des conséquences globales considérables ».
Or qu’y-a-t-il de nouveau ?
En 1815, l’éruption du Tambora, phénomène local Indonésien, a semé le désordre pendant quasiment 6 mois dans l’hémisphère Nord avec des conséquences autrement catastrophiques que celles de l’Eyjafjöll actuel.
La crise de 1929 et d’autres successives ont déjà frappé.
Contre le chaos, vous prônez donc la gouvernance mondiale qui permettrait d’éviter le pire.
Or quand les exposants de Lyapounov d’un système sont positifs, les mathématiciens savent que le chaos déterministe est présent et que les trajectoires sont imprévisibles. L’élément déstabilisant de la finance mondiale qui rend ses exposants de Lypounov positifs, est (quelle lapalissade !) l’esprit du lucre. Des centaines de milliers d’apprentis Paulson sont, à l’instant où j’écris entrain d’œuvrer avec la même insouciance pour la conséquence de leurs actes seulement guidés par le profit court-termiste.
Si vous voulez passer de l’instabilité à la stabilité, il faut donc changer la structure profonde du capitalisme au plan mondial, et ce n’est peut-être pas une simple opération de gouvernance qui y pourvoira car il est illusoire de vouloir être plus intelligent qu’une armée de Paulson.
Mais je croyais que notre hyper-président avait déjà résolu ce problème :-)