Culture

«Dickinson», l'une des meilleures créations comiques de ces dernières années

Temps de lecture : 7 min

En s'attaquant à la vie de la poétesse, la série créée par Alena Smith relève un défi de taille.

Chaque épisode s'organise donc autour d'une aventure particulière, façon sitcom. | Apple TV via YouTube
Chaque épisode s'organise donc autour d'une aventure particulière, façon sitcom. | Apple TV via YouTube

Dans la nuit noire, la jeune fille se lève, pose une bougie sur la table et dégaine sa plume. L'inspiration est là, les mots affluent. Soudain, on frappe à sa porte. C'est sa sœur, aussi blonde qu'elle est brune, qui vient la rappeler à son devoir d'aller chercher de l'eau au puits. «Mais pourquoi Austin n'y va pas, lui?», demande-t-elle, agacée. «Parce qu'Austin est un garçon», rétorque la sœur, dépitée. Et la brune de s'exclamer: «Quel tas de conneries!» Bienvenue dans Dickinson, la série créée par Alena Smith consacrée aux jeunes années de la poétesse Emily Dickinson, qui vécut toute sa vie (de sa naissance en 1830 à sa mort en 1886) dans la ville d'Amherst dans le Massachussetts, entre les murs de la maison paternelle.

S'attaquer au monument que représente Emily Dickinson, en voilà un défi de taille. Il y a eu déjà, certes, des réussites dont on retiendra surtout le chef-d'œuvre de Terence Davies, A Quiet Passion, sorti en 2017. Mais le faire sur le ton d'une comédie pour ados, on frôle le sacrilège! Car Dickinson, la femme aux 1775 poèmes, dont à peine une dizaine seront publiés de son vivant, est une véritable légende, une institution américaine. Et il fallait une sacrée dose d'audace pour dynamiter le mythe tenace qui entoure depuis trop longtemps la poétesse, souvent caricaturée en vieille fille recluse vêtue de sa robe blanche virginale, telle une héroïne tragique de roman gothique. Pourtant, la vie de Dickinson est faite de rébellions. Son œuvre donne à entendre –tantôt grave, sensuelle, pleine d'humour et d'ironie– sa résistance au dogme de l'Église calviniste ainsi qu'aux injonctions patriarcales.

On ne peut que saluer le talent d'Alena Smith d'avoir tenu haut la main ce pari insensé et de nous offrir cette relecture joyeusement impertinente de la vie d'Emily Dickinson. «Ce qui m'intéresse avec cette série, raconte Smith au Hollywood Reporter, ce n'est pas de faire un compte rendu d'une biographie sur la véritable Dickinson. Mais d'utiliser Emily comme un avatar pour regarder, autour de nous, le monde dans lequel nous sommes aujourd'hui.»

Une jeunesse avide de briser les codes

Chaque épisode s'organise donc autour d'une aventure particulière, façon sitcom: Emily se déguise en garçon, Emily fait la fête, Emily s'essaie au spiritisme, Emily découvre l'opéra, Emily va au spa, etc. Dans la saison 2, notre héroïne décidément très moderne participe même à un concours de pâtisserie pas très éloigné du «Meilleur pâtissier»! Et à travers ses aventures, Alena Smith révèle des problématiques d'une société d'hier qui est aussi la nôtre. La place des femmes, bien sûr, qu'on voudrait silencieuse, toujours au second plan derrière toute présence masculine. Le racisme et l'esclavage qui rongent la société américaine à la veille de la guerre de Sécession comme au lendemain de l'invasion du Capitole. Mais aussi le fossé générationnel entre des parents rivés à leurs idées («non, ma fille tu ne publieras pas mais un mari tu trouveras!») et une jeunesse avide de briser les codes afin d'affirmer son identité.

Cette cassure, évocatrice de celle qui prédomine aujourd'hui entre baby-boomers et millennials, s'illustre dans les anachronismes langagiers qu'Alena Smith réserve à la jeune génération. Et quand la langue des adultes fourche vers ce parler moderne, c'est qu'eux aussi en viennent à se trouver contaminés par cette énergie transgressive. La question de l'identité sexuelle se pose aussi. Smith prend le parti des spécialistes de Dickinson qui –sujet de débats houleux– lisent dans les lettres passionnées d'Emily à Sue, l'épouse de son frère Austin, la preuve de leur liaison amoureuse. Dès le premier épisode, voilà les deux amies d'enfance qui s'embrassent à pleine bouche, dans un verger édénique où nul serpent ne rôde. C'est leur relation fusionnelle –tantôt enivrante, tantôt douloureuse– qui sert de fil rouge, sans pour autant enfermer l'héroïne dans une case quelconque. Les romances masculines seront aussi au rendez-vous et Emily butinera, telle l'abeille de ses poèmes, de fleur en cœur.

Une lutte perpétuelle

Dans la saison 1, ces thèmes se retrouvent étroitement imbriqués dans un épisode intitulé «J'ai peur de posséder un corps». Lorsque Emily impose à son book club dédié à Shakespeare la lecture d'Othello, rien ne se déroule comme prévu. L'un des invités souhaite lire l'œuvre au préalable afin de censurer quelques passages trop ouvertement sexuels à ses yeux. Austin, lui, s'identifie outre mesure à Desdémone, qu'il décide de jouer façon Stanislavski avant l'heure, cette méthode si chère aux acteurs contemporains comme Daniel Day-Lewis ou Christian Bale. Emily, elle, tente de persuader Henry, le garçon d'écurie, d'incarner Othello lui-même. Qui de mieux que lui, puisqu'il est noir? D'ailleurs, lui fait-elle valoir, il serait davantage en sécurité au sein de la maison qu'en ville, où des Sudistes cherchent à se venger d'un esclave fugitif sur n'importe quel Noir croisé sur la route… Enfermée dans sa bulle littéraire, Emily n'a pas encore les yeux tout à fait ouverts sur le monde réel qui l'entoure.

C'est tout le paradoxe de la poétesse, d'être à la fois privilégiée et marginale. «Vous aurez toujours votre père pour vous protéger», lui répond froidement Henry lorsqu'Emily se plaint de ne pas avoir une vie enviable. Oui, Emily vit bien dans le confort, lui rappellera aussi Sue l'orpheline. Mais sa vie est aussi une lutte perpétuelle. Contre des parents aimants mais figés dans leurs certitudes et leurs convenances. Contre le patriarcat qui exige d'elle la discrétion et le mariage quand elle aspire à se faire entendre et à l'indépendance.

La série nous immerge dans l'imaginaire d'Emily Dickinson revisité par la culture millennial.

Au sein du foyer, lieu principal de l'action, la série tisse avec une finesse exemplaire les liens qui unissent cette famille inséparable et divisée. La relation d'Emily et de son père est tumultueuse, contradictoire. Il lui fait jurer de ne jamais le quitter et cède aisément à ses requêtes. Mais quand Emily ose pour la première fois publier un poème, il se met dans une colère noire, de peur qu'elle n'entache à jamais le nom respectable de Dickinson. Paradoxe ultime puisque ce patronyme paternel a été légué à la postérité par le génie de la poétesse.

Son frère Austin entretient lui aussi des sentiments ambivalents, entre jalousie et amour sincère, tandis que sa mère désespère face à cette enfant têtue qui refuse obstinément le mariage. Enfin, sa petite sœur Lavinia va progressivement ériger son aînée en modèle, troquant ses rêves de chevalier servant pour un imaginaire autrement plus fantasque. Parmi ce casting impeccable, de Hailee Steinfeld (Emily) à Jane Krakowski (la mère), c'est sans doute l'espiègle Anna Baryshnikov qui vole le plus souvent la vedette de cette famille improbable, évocatrice de celle excentrique du Vous ne l'emporterez pas avec vous de Frank Capra. Les dialogues très écrits, l'humour piquant, font de la série l'une des meilleures créations comiques de ces dernières années.

Au service de la poésie

Certains crieront à l'hérésie sans doute. Mais la «plus douce hérésie» se risque-t-on à dire, en empruntant les mots dickinsoniens. Car tout ici se trouve au service de la poésie. La fidélité rayonne, non pas à la biographie d'Emily Dickinson mais à sa voix poétique. Chaque épisode se place sous l'égide d'un vers, les poèmes s'inscrivent à l'écran tandis qu'Emily les compose. Les éléments constitutifs de son art s'invitent aussi à l'image, traduisant pour l'écran ce que la poétesse personnifie dans ses textes. Ici, voici une abeille à taille humaine qui l'invite à danser. Là, la Mort surgit, à l'allure de gentilhomme: «Puisque je ne pouvais m'arrêter pour la Mort-Ce Gentleman eut la bonté de s'arrêter pour moi-Dans la Voiture il n'y avait que Nous-Et l'Immortalité.»

Emily monte dans la calèche de la Grande faucheuse. Elle courtise, idéalise, en fait –travers de l'adolescence– un personnage follement romantique. Il faudra que la mort réelle s'infiltre dans son quotidien pour qu'Emily comprenne sa froideur et sa cruauté. Dans la calèche, il lui assure ne pas venir la chercher avant de nombreuses années. Et les deux complices de philosopher sur le concept de l'immortalité, de l'âme et de l'art. «Tu ne deviendras pas immortelle en respectant les règles mais en les enfreignant», lui dit la Mort qui, comme le spectateur, voit le nom de Dickinson gravé parmi celui des plus grands poètes.

La série nous immerge dans son imaginaire, revisité par la culture millennial. Le rappeur Wiz Khalifa prête ses traits à la Mort, sorte de dandy cool.

Les humoristes John Mulaney et Nick Kroll interprètent respectivement Henry David Thoreau et le fantôme d'Edgar Allan Poe. Sur la bande-son, on retrouve Billie Eilish et Lizzo autant que Leonard Cohen ou Nick Cave. Les frontières se brouillent. Présent et passé, rêve et réalité, vie et poésie. «Dire toute la Vérité mais en oblique-», écrivait Emily Dickinson.

Questionner la célébrité

Le questionnement le plus actuel reste sans doute celui qui agite notre héroïne. Celui de la célébrité. Si la confiance en son don de poète est absolue, Emily doute, tiraillée entre son ambition d'être louée et admirée, lue par tous et toutes, de se faire entendre et reconnaître, et la peur de ce qu'une telle exposition implique. Dans une interview avec le site Avclub, Alena Smith explique: «C'est quelque chose à quoi on peut tous s'identifier, puisqu'on peut juste sortir notre téléphone et mettre notre vie sur Instagram. Vous pouvez consciemment construire une image que le public va consommer quasiment en temps réel. Et la question se pose de savoir ce que cette pression constante d'être vu, d'être visible, fait à une artiste dont la voix intime est extrêmement privée et qui a peut-être besoin d'aller dans l'obscurité pour trouver sa propre vérité.» À l'image de cet être fantomatique qui la poursuit tout au long de la saison 2 et la questionne: «Je suis Personne! Qui êtes-vous?» Dans ce poème, l'un de ses plus célèbres, la poétesse poursuit: «Comme c'est ennuyeux-d'être-Quelqu'un!»

Et puisque l'on connaît la fin de l'histoire –les poèmes dissimulés aux yeux du monde, l'isolement des dernières années–, on imagine sans peine l'Emily inventée par Alena Smith, rebelle rêveuse et excentrique, faire le choix de sa différence. Et, face à un monde encore trop sourd, préférer la liberté créatrice d'une chambre à soi pour y écrire, à la lumière vive d'une bougie:
«J'habite le Possible-
Maison plus belle que la Prose-
Aux plus nombreuses Fenêtres-
Et mieux pourvue -en Portes-»

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