Monde

En Jordanie, les cinémas pornographiques à l'épreuve du Covid-19

Temps de lecture : 4 min

Ces salles obscures ne survivront peut-être pas à la crise du coronavirus. Mais quel est le secret de leur longévité dans un pays où culture et loi répriment la consommation de films porno?

Autrefois fréquenté par toute la jeunesse d’Amman, le cinéma Raghadan n’est plus qu’un immeuble fantôme. | Maya Vuissel
Autrefois fréquenté par toute la jeunesse d’Amman, le cinéma Raghadan n’est plus qu’un immeuble fantôme. | Maya Vuissel

À Amman (Jordanie)

En octobre 2017, Alaa* déambule dans le centre-ville d'Amman lorsqu'il fait une découverte inattendue. «Deux hommes vendaient des tickets devant un vieux cinéma. J'ai insisté pour rentrer sans payer, je voulais juste voir l'intérieur.» L'étroit hall d'entrée est tapissé de vieilles affiches de films égyptiens. Il gravit trois étages avant d'atteindre la salle de cinéma, et tombe en plein milieu… d'un film pornographique. «J'ai ouvert la porte doucement pour ne pas déranger. Il faisait sombre, je ne voyais rien», raconte ce Jordanien d'une vingtaine d'années, fils d'un dignitaire religieux. «À l'écran, j'ai aperçu des scènes pornographiques. J'ai refermé la porte en vitesse. Et puis je l'ai rouverte, par curiosité.»

Alaa admet avoir déjà entendu parler de ces cinémas à l'université. «Certains jeunes disaient descendre en ville pour regarder des films pornos.» Mais il ne s'attendait pas à tomber dessus par hasard, dans une rue commerçante très fréquentée.

Un guichet clos et des affiches décollées, les dernières traces du cinéma Filisteen (Palestine). | Maya Vuissel

Du cinéma grand public à la pornographie

De la quinzaine de cinémas du centre-ville, il ne reste que des immeubles fantômes et des affiches en lambeaux. «La plupart ont fermé dans les années 2000», explique Raed Asfour, le fondateur de Masrah Al Balad, un théâtre installé entre 2005 et 2017 dans le cinéma Al-Urdun, alors moribond. «Ils projetaient de vieux films et n'ont pu faire face à l'arrivée des DVD.» Le centre-ville se déclasse, des cinémas plus modernes ouvrent dans les beaux quartiers. Pour survivre, les cinémas qui projetaient jusqu'alors des classiques arabes et indiens se tournent vers la diffusion de films érotiques.

Devant le cinéma Raghadan, un passant se souvient, l'air gêné: «Certains cinémas passaient des films “sales” entre les films “propres”. Après l'arrivée du satellite [dans les foyers], les gens avaient besoin d'un “apéritif” pour se motiver à venir au cinéma.» «L'apéritif» devient rapidement le principal facteur d'attraction pour une jeunesse en quête d'expérience. «À 16 ans, j'y suis allé avec mon cousin. Tout le public était composé d'hommes, je dirais de classe moyenne ou ouvrière», se souvient Abu Michel*, un ingénieur trentenaire. «On regardait un film normal et au milieu du film, ils mettaient un film érotique, même pas un vrai porno.»

Avec le temps, ce type de contenu devient plus accessible en ligne et les cinémas moins lucratifs. En 2017, Asfour monte «The End», une exposition qui retrace leur fin. À cette époque, seuls trois cinémas fonctionnent encore et projettent du contenu pornographique.

Devant le Raghadan, les affiches les plus récentes datent de 2012. | Maya Vuissel

Des lieux de rencontres et d'accueil

Malgré leur lente agonie, les cinémas pornographiques d'Amman ont fait preuve d'une relative longévité. Il faut dire qu'ils représentaient un espace de rencontre subversif, longtemps irremplaçable. Laith*, qui s'identifie comme une personne queer, est adolescent lorsqu'il y pénètre pour la première fois, en 2002. «Je me souviens d'une pièce embrumée ou du vieux porno hétéro passait à l'écran. Il y avait des gens qui regardaient, des gens qui se masturbaient et des gens qui baisaient. C'était un espace relativement safe pour des interactions sexuelles entre hommes», raconte-t-il.

Deux des cinémas d'Amman sont référencés sur le site Cruisingforsex, une plateforme américaine principalement utilisée par la communauté gay dans les années 1990-2000, qui recensait les lieux publics les plus appropriés pour le «cruising» –la recherche de partenaires sexuels. «Une chose que ces gens avaient en commun est qu'ils avaient besoin de relâcher leur tension sexuelle d'une façon ou d'une autre. Dans une société où les normes de genre sont si rigides et tellement conservatrices, il est logique que tant de monde soit à la recherche de quelque chose d'authentique», ajoute Laith.

Avec la généralisation de l'accès à internet et aux applications de rencontre, un glissement s'est opéré dans la fonction de ces espaces. La clientèle est maintenant surtout constituée de travailleurs précaires, journaliers et migrants qui n'auraient pas les moyens d'accéder confortablement à la pornographie en ligne. Le ticket d'entrée se situe autour d'un dinar jordanien (1,16 euro). «Les gens y vont pour dormir, pour passer la journée, explique Asfour. Ce sont des personnes qui ne peuvent pas rentrer chez elles, peut-être parce qu'elles travaillent ou qu'elles non pas de logement.»

L'ancien guichet du cinéma Al-Hussein, qui vendait des places entre 1,25 et 1,50 dinars jordaniens. | Maya Vuissel

Lieux interdits mais tolérés

La présence de cinémas pornographiques dans le cœur historique d'Amman, à quelques pas de la mosquée, a de quoi étonner dans un pays qui ne cache pas son conservatisme sur les mœurs et la sexualité. En 2019, une série Netflix tournée en Jordanie avait provoqué une vive controverse autour d'une scène ou deux adolescents échangent un baiser. Pourtant, ces cinémas semblent bénéficier d'une relative tolérance de la part des pouvoirs publics. «Personne ne venait voir ce qui s'y passe. Parfois, si la police faisait une descente, le cinéma passait sur un film grand public», explique Asfour. Les réseaux de «wasta» (influence) qui régissent une bonne partie de la vie en Jordanie, jouent aussi certainement un rôle.

Pour Laith, l'attitude de l'État envers ces espaces reflète celle de la société jordanienne envers la sexualité, «omniprésente et tolérée, tant que rien ne se déroule de façon trop visible. Cependant, en cas de controverse, le cinéma serait certainement le premier endroit ciblé –fermé, ou attaqué». Paradoxalement, ils sont protégés du fait de leur implantation dans un quartier touristique, et donc sécurisé par une bonne couverture policière. Dans les années 1990, plusieurs cinémas érotiques avaient été visés par des explosions. L'un d'eux était situé dans la ville plus conservatrice de Zarqa, un bastion historique des Frères musulmans.

En février 2021, Alaa est retourné sur le lieu de sa mésaventure. Mais la pandémie de Covid-19 a fermé nombre de commerces en ville et le cinéma semble endormi. Impossible de savoir si la vie continue derrière le rideau de fer et si la porte s'entrebâille parfois pour les habitués.

Sur la vitrine du Raghadan, les reflets des enseignes lumineuses se superposent aux affiches de films romantiques. | Maya Vuissel

Finalement, ce ne sont pas les pouvoirs publics, ni la pression sociétale, mais bien le coronavirus qui signera peut-être le clap de fin pour les derniers cinémas du centre-ville.

*Les prénoms ont été changés

Newsletters

En Indonésie, un peuple reconnaît cinq genres différents

En Indonésie, un peuple reconnaît cinq genres différents

Dans la société bugis, les makkunrai, les oroani, les calalai, les calabai et les bissu correspondent à cinq façons d'être au monde.

Le prince Philip, celui qui a dépoussiéré Buckingham Palace

Le prince Philip, celui qui a dépoussiéré Buckingham Palace

Indissociable de l'ombre de la reine d'Angleterre, à la fois témoin et acteur des bouleversements du siècle dernier, le prince Philip était pour son temps plus avant-gardiste qu'on ne l'imagine.

Selon Donald Trump, un des vaccins contre le Covid «devrait s’appeler “Trumpcine”»

Selon Donald Trump, un des vaccins contre le Covid «devrait s’appeler “Trumpcine”»

L’ancien président des États-Unis a soutenu qu’un des vaccins devrait porter son nom, lors d’un discours prononcé devant les instances du Parti républicain.

Podcasts Grands Formats Séries
Newsletters