Société / Culture

Philo, histoire, sport… Faut-il arrêter de décliner la pop à toutes les sauces?

Temps de lecture : 8 min

Plusieurs auteurs ont décidé de se servir de références de la culture populaire pour vulgariser des savoirs complexes. De Britney Spears à «Matrix», éclairages sur un débat aux multiples facettes.

«L'essentiel, c'est de voir comment une subjectivité peut être travaillée par une œuvre d'art.» | Capture d'écran #BAFS - Old School via YouTube
«L'essentiel, c'est de voir comment une subjectivité peut être travaillée par une œuvre d'art.» | Capture d'écran #BAFS - Old School via YouTube

Vous voulez comprendre les fondamentaux de la philosophie ou de la psychiatrie? Hop, prenez une dose de pop. Votre sensibilité vous pousse plutôt vers l'histoire, le sport ou les sciences? Ploup, la pop est encore là pour vous. Depuis quelques années, la pop ne se contente pas d'être l'expression culturelle principale de nos cultures de masse (avec ses Tarantino, Beyoncé ou Ariana Grande en figures de proue), elle est devenue un outil pédagogique à part entière, une voie d'accès vers un savoir considéré comme plus difficile. On s'en sert pour parler de maladies mentales, d'astrophysique, d'histoire antique, de morale

L'usage pédagogique de références pop a quelque chose de sympathique: plutôt que d'ouvrir directement un livre de Kant (urgh!), on va par exemple lire cet essai sur la philo dans les contes Disney. Bien. Mais cette tendance éditoriale pose aussi question. Est-il vraiment pertinent de confronter des objets d'étude qui n'ont parfois rien à voir ensemble? En parallèle, n'affadit-on pas l'idée de «pop culture» en se servant de ses productions comme de simples joujous didactiques? Enfin, pourquoi la pop, qui est déjà omniprésente dans les médias, devrait-elle s'immiscer jusque dans notre transmission des connaissances?

Parler au plus grand nombre

Le psychiatre Jean-Victor Blanc fait partie des auteurs qui ont choisi de vulgariser leur savoir à l'aide de références pop. Dans son livre Pop et psy, il convoque Britney Spears ou le film Happiness Therapy pour parler bipolarité, dépression, schizophrénie. S'il reconnaît «ne pas avoir eu besoin de se forcer» pour chercher des références, puisqu'il est lui-même grand amateur de pop culture, il explique aussi que sa démarche lui a été comme soufflée de l'extérieur: «Depuis une dizaine d'années, les stars se sont elles-mêmes emparées des questions liées aux troubles psychiques et en ont ouvertement parlé, comme Lady Gaga ou Billie Eilish. Cela veut dire que je n'aurais pas pu écrire mon livre avant. Constatant cette évolution, il m'aurait paru dommage de ne pas donner de traduction à ce raz-de-marée de la santé mentale dans la pop culture.»

Son ouvrage a notamment pour but de sensibiliser la jeune génération à ces sujets, la plupart des troubles psychiques se manifestant entre 15 et 25 ans: «Or, cette classe d'âge ne se retrouve pas forcément dans un discours académique», juge Jean-Victor Blanc. Son livre est ainsi un produit d'appel qui permet aux lecteurs quelque peu distraits de s'interroger sur leur propre santé mentale. Au passage, le psychiatre en profite pour battre en brèche quelques idées reçues sur les problèmes psychiatriques, parfois véhiculés par des œuvres pop. Par exemple, les troubles de la personnalité multiples, qui sont souvent caricaturés au cinéma (le film Split, de M. Night Shyamalan, en est un exemple criant).

Se servir de la pop culture pour parler au plus grand monde, c'est également la démarche de Marianne Chaillan. Professeure de philosophie dans le secondaire, autrice de nombreux livres qui assaisonnent Platon ou Arendt à la sauce pop, elle revendique ce syncrétisme: «Deux choses m'énervent, le discours snob de la philosophie, déconnectée du réel, et celui de la culture populaire, qui a intériorisé le mépris dont elle est l'objet», affirme-t-elle à L'Obs. Au contact de lycéens tous les jours, elle assure que sa méthode est plus en phase avec leur mode de vie: «Mes élèves s'intéressent à la philosophie, mais la temporalité actuelle se prête peu à la lecture de longs ouvrages. S'assoir à une table avec un livre et un crayon, ils en sont incapables. Face à cela, faire de la pop philo devient un acte de résistance. Il faut éveiller le désir, comme dans Le Banquet de Platon.»

Pas de contradiction entre science et pop

Le «snobisme» dont parle Marianne Chaillan pourrait être résumé ainsi: penser que la pop culture, par définition ludique et superficielle, pourrait dévaloriser des savoirs jugés plus importants par une certaine intelligentsia. D'après Richard Mèmeteau, auteur de Pop culture. Réflexions sur l'industrie du rêve et l'invention des identités, les deux champs ne sont pourtant pas antinomiques: «La pop ne corrompt pas intrinsèquement l'objet scientifique. On sait que même dans la science, il y a plusieurs niveaux de vérité. Vous ne pouvez pas aborder la physique quantique en balançant toutes les équations d'un coup. Il y a un niveau sémantique de présentation des résultats, dans lequel la pop peut jouer un rôle.» Si la pop est superficielle, elle peut de fait aider à comprendre, au moins superficiellement, certains sujets –ce qui est déjà mieux que rien.

Richard Mèmeteau rappelle d'ailleurs que les scientifiques eux-mêmes sont souvent imprégnés d'un imaginaire pop, qui vient nourrir leurs recherches: «C'est notamment vrai pour la SF, qui donne une profondeur subjective aux objets d'étude, aux expériences ou aux découvertes. L'imaginaire scientifique n'est pas né seulement dans la science, il vient aussi d'ailleurs.»

Jean-Victor Blanc nous raconte ainsi que sa méthode a des effets concrets dans son travail thérapeutique. En plus de son livre, le psychiatre se réfère également à des œuvres pop lors de ses consultations. «Cela permet aux patients de porter un regard différent sur eux-mêmes et de parler plus sereinement de leur maladie à leur entourage. Dans leur rétablissement, c'est quelque chose qui peut être important, même si ce n'est évidemment pas la pop qui les guérit.»

Il y a «pop» et «pop»

À force de convoquer la pop comme illustration d'un sujet extérieur à elle, on en viendrait presque à oublier qu'elle est aussi un objet d'étude à part entière, bien plus profond qu'il n'y paraît. La philosophe Agnès Gayraud en décrypte brillamment les ressorts dans son livre Dialectique de la pop, essentiellement centré sur la musique. «Ce qui rassemble tous les concepts du pop, de manière ambiguë, c'est d'abord l'idée d'accès immédiat, remarque-t-elle. La pop véhicule une utopie de la popularité qui efface parfois la complexité et l'importance de ses savoir-faire.» Les tubes des Beatles ou de Michael Jackson, certes populaires, requièrent un talent spécifique dont la valeur semble dépréciée lorsqu'ils sont mis au service d'autre chose.

Également musicienne, évoluant sous le nom de scène La Féline, Agnès Gayraud aimerait défendre une autre idée du concept «pop»: «J'y vois avant tout la quête de ce qui est singulier, de ce que les gens ont et qui ne ressemble à rien d'autre. Une forme d'idiosyncrasie. La pop ne renvoie pas qu'à l'idée d'une culture de masse qui serait permise par l'enregistrement et la reproductibilité des œuvres. En musique, c'est une forme d'art qui produit des genres et des sous-genres écoutés par un petit nombre de gens.»

Mariah Carey, dans le clip de All I Want for Christmas Is You. | Capture d'écran Mariah Carey via YouTube

Réduire les références pop à Mariah Carey ou aux films Marvel enferme le mot dans sa seule composante «industrie de masse». Cet affaiblissement sémantique, auquel participe l'usage pédagogique de la pop, s'explique aussi par le rythme effréné auquel les produits sortent désormais, selon Richard Mèmeteau: «On enchaîne les séries ou les jeux vidéo sans vraiment s'y arrêter. Mais à la base, la pop culture ce n'est pas ça, c'est une perte de temps qui permet au contraire de se plonger en profondeur dans des œuvres. Aujourd'hui, cette attention s'est massivement perdue. Plus on parle de pop, et plus on en parle mal.»

Hégémonie pop

Au fond, on a l'impression d'un grand malentendu. D'un côté, les amateurs de pop culture évoluant dans des institutions sérieuses ou jugées comme telles pensent que la pop est méprisée en haut lieu; de l'autre, ceux qui préfèrent la culture classique se plaignent que la pop soit devenue omniprésente. Qui croire? Pour Richard Mèmeteau, il n'y a pas de doute: «C'est la pop qui a gagné. Dans nos sociétés individualistes, on a tous compris l'intérêt qu'il y avait à aimer des choses communes, à développer une sensibilité collective. La pop sert à faire éprouver à un peuple indéfini son propre pouvoir d'agrégation.»

Cette victoire ne signifie pas pour autant que les mécanismes de «distinction» décrits par Bourdieu dans son célèbre ouvrage ont totalement disparu. Mais ils se sont complexifiés, dans la mesure où, selon Agnès Gayraud, «la pop culture est devenue absolument hégémonique. On subit une forme de domination de contenus qui, sous leur apparente diversité, sont très systématiques. Il existe des logiques de matraquage et de monopoles puissants, soutenus par des algorithmes, qui entretiennent l'illusion de la personnalisation.»

Richard Mèmeteau ne dit pas l'inverse: «Il ne faut pas être naïf. Trouver dans l'uniformité pop une vertu d'inclusivité revient à faire passer une soumission aux forces du marché pour une émancipation démocratique.» Car ce qui préside avant tout, selon lui, cela reste une chose très simple, vendre au plus grand nombre.

Si la pop culture semble avoir remporté la partie, c'est qu'elle présente une autre caractéristique fondamentale (que l'on pourrait associer à l'idée de post-modernité): elle est une gigantesque machine à digérer les références. Capable de métaboliser les contraires, elle puise aussi bien dans les marges que dans le mainstream et célèbre, dans une même dynamique, l'affirmation de la singularité des êtres («Deviens qui tu es») et la force rassurante du collectif («N'oublie pas de regarder Netflix comme tout le monde»). Il n'est donc pas surprenant qu'après avoir englouti l'industrie de la musique et de l'audiovisuel, la pop culture grignote désormais des secteurs où elle semble a priori ne pas avoir sa place.

Réconcilier pop et exigence

L'usage pédagogique de la pop met en lien un savoir et une production pop. Mais il reste un élément indispensable à cette relation que nous n'avons pas encore évoqué: qu'en est-il de la subjectivité de la personne qui les met en regard? Avant d'être un outil, la pop ne tisse-t-elle pas d'abord des liens entre un spectateur et une œuvre, autrement dit entre un sujet et un objet? On peut en effet se demander l'intérêt qu'il y a à parler «objectivement» de Game of Thrones ou de La Petite sirène, sans évoquer les émotions (diverses et inattendues) que ces œuvres font naître en nous.

Cette dimension subjective de la pop culture gagnerait à être intégrée au matériau pédagogique, selon Richard Mèmeteau: «Le plus intéressant dans la pop culture, c'est la relation personnelle qu'on peut avoir avec un objet étrange, qui était d'abord une bouteille à la mer destinée à des inconnus.» Lui-même enseignant au lycée, il fait volontiers référence à Matrix ou à des comics pour éveiller la curiosité des élèves. Avec un impératif en tête: «J'essaie de dire à mes élèves que ces œuvres, dans la mesure où ils se les réapproprient avec leur propre sensibilité, sont aussi des miroirs de qui ils sont. L'essentiel, c'est de voir comment une subjectivité peut être travaillée par une œuvre d'art.»

Peut-on finalement défendre l'idée d'une culture pop qui soit exigeante sans retomber dans le «snobisme» dénoncé par Marianne Chaillan? Agnès Gayraud est convaincue que la réconciliation est possible: «Ce qui manque aujourd'hui, c'est une véritable ouverture à des choses qui ne soient pas seulement du contenu disponible mais aussi du contenu amené. Cela demande un vrai travail, des initiatives, de la recherche, des diggers.» Si pédagogie et pop peuvent se réconcilier, c'est en ce sens-là, d'après elle. «Ce qui m'attire pédagogiquement, c'est quand on me dit:“Viens, je vais te montrer quelque chose que tu ne connais pas encore.” On peut se servir de la pop pour aider à mieux comprendre un sujet, pourquoi pas, mais à une condition, que cet outil donne envie à la personne d'aller plus loin, de découvrir d'autres choses par la suite.»

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