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Jusqu'où peut aller l'entente croissante entre le Maroc et la Russie?

Temps de lecture : 5 min

Depuis 2016, les relations entre Moscou et Rabat connaissent un essor, malgré des divergences politiques.

Mohammed VI et Vladimir Poutine. | Fadel Senna - Alexey Nikolski / Sputnik / AFP
Mohammed VI et Vladimir Poutine. | Fadel Senna - Alexey Nikolski / Sputnik / AFP

Après son intervention militaire en Crimée en 2014, la Russie s'est vu sanctionnée par les pays occidentaux. Elle a alors cherché à rétablir ou consolider ses relations sur le continent africain, en se basant notamment sur les pays qui avaient déjà un lien avec l'URSS. «Frappée par les sanctions occidentales, la Russie tente de retrouver l'influence qu'elle avait en Afrique avant 1989, lorsque la glasnost et la perestroïka ont détruit l'ex-Union soviétique, explique le colonel Juan A. Mora Tebas, analyste associé à l'Institut espagnol des études stratégique (IEEE) dans son article de 2019 sur le retour de la Russie dans le «grand jeu» africain. L'Afrique est devenue l'élément transcendantal de la politique étrangère de Moscou, car elle est essentielle pour atteindre l'objectif de la Russie de jouer le rôle d'un acteur mondial appartenant à une grande puissance.»

L'essor des relations entre Rabat et Moscou, notamment dans les secteurs de l'agriculture, de la pêche ou de la lutte contre le terrorisme, s'inscrit donc dans une logique d'expansion géopolitique de la Russie en Afrique, même si le Maroc, proche des Occidentaux, ne fait pas partie de ces pays sous influence russe. Ainsi, en mars 2016, le roi Mohammed VI est reçu à Moscou par Poutine. S'ensuivent plusieurs visites, notamment celle du secrétaire du Conseil de sécurité russe, Nikolaï Patrouchev, en décembre 2016. Puis en 2019, ce sont les ministres des Affaires étrangères des deux pays qui se sont réunis à Rabat.

Le bénéfice des contre-sanctions russes

En représailles aux sanctions économiques occidentales contre Moscou, Vladimir Poutine a instauré en 2014 un embargo total sur une longue liste de produits alimentaires. Le royaume chérifien a bénéficié de ces contre-sanctions russes, en devenant une source d'approvisionnement. «Le volume d'échange bilatéraux n'est plus négligeable puisqu'il a atteint 1,47 milliard de dollars en 2018», explique Arnaud Dubien, directeur de l'Observatoire franco-russe, dans un article du Monde diplomatique. Les deux pays chercheraient également à augmenter leur relations touristiques. Selon l'agence de presse russe Ria Novosti, en 2018, le nombre de touristes russes au Maroc a ainsi augmenté de 10% par rapport à 2017.

Juan A. Mora Tebas affirme que pour contrer le risque d'isolement, la Russie a cherché à créer de nouvelles opportunités en Afrique, alors même que les Occidentaux s'y faisaient plus discrets. «La Russie essaie de s'approprier l'essentiel du marché du blé du continent, notamment en Algérie, au Maroc et en Libye. En fait, elle est déjà le premier fournisseur de blé de l'Égypte», explique l'analyste. De son côté, «dans le domaine économique, le Maroc cherche une amplification et une diversification de ses relations et partenaires internationaux», ajoute-t-il.

Enjeux politiques et sécuritaires

Parallèlement, la coopération entre Rabat et Moscou dans le domaine sécuritaire se développe également depuis 2016 au nom de la lutte contre le terrorisme, malgré les divergences des deux pays sur le conflit en Syrie. «Il y a des Franco-Belgo-Marocains, des membres de la diaspora maghrébine et tchétchène qui sont partis [combattre] en Syrie. La coopération se fait donc dans le domaine des renseignements. Le terrorisme n'a pas d'odeur, les Marocains, Algériens, Israéliens, coopèrent dans ces domaines car les circonstances l'imposent», explique Pierre Vermeren, professeur d'histoire contemporaine à l'université Paris I Panthéon Sorbonne et spécialiste du Maghreb.

Par ailleurs, pour contrer les sanctions internationales et la baisse de l'exportation de pétrole, la Russie cherche également à exporter d'avantage d'armes en Afrique.

«Alors que les États-Unis se sont rapprochés de l'Algérie, la Russie se rapproche du Maroc, ainsi l'équilibre est rétabli au Maghreb.»
Pierre Vermeren, professeur d'histoire contemporaine

Selon l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) «entre 2014 et 2018, la Russie représente 49% du total des exportations d'armes vers l'Afrique du Nord». «C'est dans le domaine de la sécurité que la Russie se consolide en tant qu'acteur pertinent sur le continent. Avec la formule “exportations d'armes ainsi qu'éducation et formation”, c'est le véritable créneau commercial de la Russie en Afrique», confirme Juan A. Mora Tebas.

Pour Pierre Vermeren, le rapprochement de Moscou et Rabat est donc surtout une stratégie politique. En effet, en développant ses relations avec la Russie, le Maroc, «enlève à l'Algérie le monopole de sa relation avec la Russie». L'Algérie est en effet considérée comme adversaire du royaume chérifien, notamment en raison de son soutien au Sahara occidental. Alger continue d'ailleurs de se fournir en armes auprès des Russes, tandis que Maroc a un arsenal d'armes occidentales, achetées aux États-Unis ou à la France: «Alors que les États-Unis se sont rapprochés de l'Algérie […], la Russie se rapproche du Maroc, ainsi l'équilibre est rétabli au Maghreb», affirme Pierre Vermeren.

La question du Sahara occidental

Ce jeu d'influence pose la question du Sahara occidental, point de désaccord délicat entre le Maroc et la Russie. En effet, ce territoire non autonome selon l'ONU est contrôlé de facto à 80% par le Maroc, qui le considère comme ses provinces du Sud. Depuis novembre, le cessez-le-feu a été rompu entre le Maroc et le Front Polisario, représentant du peuple sahraoui. Or, pour la Russie la solution politique du conflit au Sahara occidental doit se faire sur la base des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. Bien que plusieurs fois reconduite, la mission des Nations unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental créée en 1991 par la résolution 690 du conseil de sécurité n'a toujours pas abouti.

La Russie a également dénoncé la décision des États-Unis de reconnaître la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental à la suite de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël. «À la suite de la reconnaissance du Sahara comme faisant partie du Maroc par Donald Trump, le Maroc a lancé un appel d'offres international (1.000 millions de dollars) pour un macro-port de la taille de Tanger Med à Dakhla, au sud du Sahara occidental. Un port qui traiterait dans les premières années de son activité, vers 2029, une quantité de marchandises similaire au port de Barcelone en 2020: 2,2 millions de tonnes», explique Juan A. Mora Tebas.

Le développement des relations entre le Maroc et la Russie s'inscrit dans une stratégie plus globale qui consiste à obtenir un accès à l'Atlantique.

Or, selon lui, le port de Dakhla serait d'un intérêt stratégique pour les Russes. Moscou pourrait ainsi «se projeter vers l'Atlantique, l'Afrique de l'Ouest et l'Amérique du Sud, mais aussi neutraliser, en partie, l'influence chinoise dans la région (port de Nouakchott en Mauritanie) et renforcer la présence de ses bateaux de pêche dans la riche rive saharienne», précise Juan A. Mora Tebas, qui estime que la reconnaissance de la «marocanité» du Sahara occidental par les États-Unis et l'annonce de la création d'un consulat américain à Dakhla est une «manœuvre d'anticipation américaine» pour bloquer le développement de l'influence russe dans la région.

Le développement des relations entre le Maroc et la Russie s'inscrit donc dans une stratégie plus globale qui consiste à obtenir un accès à l'Atlantique à travers des ports ou des bases navales, mais aussi à redéfinir les équilibres entre les différentes puissances occidentales, chinoise et russe en Afrique. Le tout dans le contexte de crise au Sahara occidental. Un jeu d'échec à plusieurs qui est loin d'être terminé.

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