Santé

«Aujourd'hui encore, je ne comprends rien à ce qui s'est tramé entre nous»

Temps de lecture : 8 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Pierre, bouleversé par une rencontre avec une femme qui a fini par se détacher de lui.

«Elle finit par m’avouer, la voix tremblante, qu’elle n’a pas de sentiments amoureux.» | Daniel Steuri via Flickr
«Elle finit par m’avouer, la voix tremblante, qu’elle n’a pas de sentiments amoureux.» | Daniel Steuri via Flickr

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c'est par là.

Chère Lucile,

Je me permets de vous transmettre mon histoire, simplement parce qu'il me semble que je n'ai que ça à faire. Je cherche des moyens de faire exister ma douleur, de la rendre légitime, en parlant, en cherchant des réponses sans réelles questions, et je suis tombé sur votre site ce soir alors que je zonais sur internet pour comprendre (ou pas) comment une relation courte s'essouffle en un rien de temps.

Au printemps dernier, après le premier confinement, je me suis inscrit sur Tinder. Pour rigoler évidemment. C'est toujours pour ça, bien sûr, et pas pour combler quoi que ce soit. J'ai rigolé. Beaucoup. Et puis j'ai matché avec celle qui est aujourd'hui source de mon désarroi. Avant de commencer, je veux dire que je ne regrette absolument rien.

Nous avons donc matché un soir de juillet et le courant est très vite passé. Nous avons parlé durant deux semaines non-stop, du soir au matin, et nous étions de plus en plus excités à l'idée de nous rencontrer en vrai. Elle n'est pas de Paris tandis que moi je suis de la capitale (banlieue sud plus exactement). Mais peu importe, l'envie était intensément présente. J'allais prendre le train pour la rejoindre, chez elle dans sa ville, sans jamais l'avoir vue en vrai et en ayant échangé par de simples FaceTime.

J'étais déjà convaincu qu'elle me plairait énormément. Le stress était immense, la semaine précédant mon départ je ne dormais pas, je dansais tout le temps en oubliant de manger. Chacun de ses messages me transportait ailleurs. Et donc un mardi, début août, je suis enfin parti, plein de rêves dans la tête et les paumes ruisselantes d'une sueur liée au stress (c'était la canicule aussi). Elle est venue me chercher à la gare, mon cœur allait exploser.

Le contact est tout de suite passé. Après quelques bières, nous avons passé une nuit blanche (je vous passe les détails) et nous avons fait connaissance sur l'oreiller. Les jours suivants ont été magiques tant je ne me suis pas rendu compte qu'ils l'étaient. Je vivais sans trop me poser de question. C'est aussi ça, le principe d'être à deux. C'était intense, si bien que je suis resté un jour de plus, n'hésitant pas à louper l'anniversaire de mon père. Aucun regret encore une fois.

Je suis rentré à Paris et les messages se sont davantage enflammés: déclarations, véritable crush, révélations, «je réfléchis à me rapprocher de Paris pour toi», «je n'en peux plus, je veux te voir». Impensable pour moi qui était resté célib durant deux ans, sans aucune attache ni sentiments. Je lui ai fait confiance car je n'avais que ça à faire, c'est agréable de se laisser tomber dans les paroles. J'étais convaincu d'avoir trouvé la perle rare, elle en disait autant.

Après des nuits de messages ininterrompus, elle est venue cette fois-ci chez moi. Des retrouvailles, la gorge serrée, les yeux écarquillés, sur le quai de la gare. Une nuit d'amour, quelques jours à Paris… Je lui présente mes amis, elle est un peu timide, réticente mais c'est normal. Après un week-end parisien, nous retournons chez elle, je suis heureux de retrouver son appartement, sa ville. Je rencontre ses amis également, non sans stress car j'essaye de faire bonne figure pour paraître idéal. C'est un tout nouveau monde pour moi. Mais j'ai confiance.

Et puis, elle tombe malade. Rien de grave mais assez embêtant pour son moral et son énergie. Je reste auprès d'elle pour m'en occuper, sans pour autant l'étouffer. Du moins, je lui laisse l'espace nécessaire. Nous n'avions pas envie de nous séparer bien que son petit problème de santé, nos angoisses mutuelles pour notre avenir professionnel (nous avons tous deux la vingtaine et nous débutons dans la vie active) brouillaient notre entrain. Nous passons mine de rien du bon temps, nous nous soutenons.

Mais il fut un jour où je la sentis moins présente, ailleurs, le regard en l'air et moins réceptive à mes paroles, mes blagues, mes gestes. Je doute en rentrant à Paris. Je dors mal, je pressens un orage. Mon instinct me dit que quelque chose arrive, mais quoi? Une rupture prématurée? Je me confie à mes amis, un peu délaissés ces derniers temps. Ils me conseillent de laisser du temps, de l'espace. Elle a repris un travail et doit se recentrer là-dessus, je respecte, je comprends et ne la harcèle pas. Une semaine l'un sur l'autre était peut-être un peu trop pour deux personnes se connaissant à peine, mais nous en avions envie.

Pressé par le temps et la peur, je ne peux plus attendre et lui demande d'être sincère. Elle me dit qu'avec ce nouveau travail, elle ne sait pas quand elle me reverra, elle panique, elle a peur de la distance alors que cet été, cela ne lui posait pas de problème. Je prends sur moi, je serre les dents. Je pleure un peu aussi, dans mon coin. Alors je la rassure: si nous voulons nous revoir, nous nous reverrons, peu importe la distance et l'emploi du temps. Moi, je viendrais. Je veux essayer. Elle accepte et me dit que ça nous fera du bien de nous revoir.

Après ces quelques jours de turbulences, je retourne chez elle, motivé, exalté. J'ai grimpé ses escaliers en sautant les marches trois par trois, ma valise posée sur la tête. Je suis heureux, je la retrouve, je lui saute dessus. La première soirée est sympa, nous rigolons en mangeant des pizzas. Rien de bien fou mais si rassurant de la revoir, la toucher, la faire rire.

Mais voilà, le lendemain, elle est déjà ailleurs. Moins bavarde, le regard au loin. Elle ne marche plus à côté de moi. Je ne sais pas quoi faire pour la faire sourire, attirer son attention. La veille de mon départ, je craque et lui demande d'être plus claire. Elle n'en sait rien. Alors quelque chose que personne n'aime faire s'impose à moi: je lui tire les vers du nez. Parce qu'il m'est impossible de retourner sur Paris sans avoir l'esprit clair. Je lui annonce mes positions: moi, elle me plaît, je veux être quelqu'un pour elle.

Finalement après trois heures de discussion sur l'oreiller, elle finit par m'avouer, la voix tremblante, qu'elle n'a pas de sentiments amoureux et que cela ne bougera pas. Je n'ai pas dormi de la nuit, je n'avais pas mangé depuis le midi. Au matin, après ma douche, je claque la porte sans lui dire au revoir. Mais très vite, je reviens. Je dois lui dire au revoir, elle m'enlace et nous pleurons (surtout moi). Je reste trois heures de plus, dans ses bras, en essayant de comprendre ce qu'il se passe. Elle a vécu quelque chose et aujourd'hui, ça s'est essoufflé.

Comment? À quel moment? Y avait-il quelqu'un d'autre? Je n'ai pas de réponse. Et je rentre à Paris, exténué, vidé, sans rien dans la tête. Aujourd'hui encore, je ne comprends rien à ce qui s'est tramé entre nous. On me dit qu'il n'y a rien à comprendre car c'est ce qu'on appelle un coup de foudre.

Après cet épisode, nous avons gardé contact. Elle voulait de mes nouvelles mais je n'avais plus confiance. Pour moi, ce lien qu'elle entretenait était de la pure politesse ou pire, de la pitié. Classique. Alors je me suis effacé et j'ai coupé les ponts.

Il y a un mois je lui ai envoyé une lettre de six pages (je lui en avais fait une durant notre idylle estivale et elle en avait pleuré). Cette lettre m'a profondément soulagé, j'ai posé sur le papier ce que j'avais à lui dire, bien évidemment avec une (petite?) idée derrière la tête. Après l'avoir reçue, elle m'a appelé. Je n'ai pas répondu. Elle m'a laissé un message pour me dire qu'elle avait été touchée, sincèrement, par mes mots, et qu'elle voulait m'appeler pour (juste) discuter, prendre des nouvelles… J'ai tenu un mois de silence radio.

Aujourd'hui, j'ai craqué et lui ai donné un signe de vie, sobre, calme, sans animosité. Je ne sais même pas si je veux de ses nouvelles mais je veux savoir si elle est encore là, présente, vivante. Je ne sais pas si ce contact me fera du bien mais je l'ai fait.

Je me lève tous les matins en pensant à elle. Tous les soirs, je me couche en pensant à elle. Parfois, très souvent, elle m'obsède. Le travail me tient légèrement la tête hors de l'eau mais je rechute très vite. Le contexte actuel n'aide en rien. Il est difficile de se changer les idées, d'aller voir ailleurs et de se prouver qu'on est encore capable d'amour, d'être aimé, de faire l'amour aussi. Alors, je régresse, je reviens à elle, me dit que c'est l'unique, la seule. Évidemment, il y a des blessures profondes derrière toute cette histoire, des expériences passées, de l'enfance à aujourd'hui… C'est une autre affaire, je m'en occupe.

Aujourd'hui, j'en suis là. Je ne sais pas ce qui fera demain, je ne dirais pas que je garde espoir car nous ne sommes pas dans un film. Les gens s'oublient, avec le temps, la distance et leurs priorités quotidiennes. Je ne comprendrai jamais ce qui s'est passé, si c'était vrai. Mais dans tous les cas, c'était beau et jamais je ne m'étais senti aussi vivant.

Pierre

Cher Pierre,

Je suis convaincue que ce que vous avez vécu était vrai comme vous dites. Dans le sens où vous avez partagé des choses, des moments, des émotions. Que vous avez échangé, beaucoup. Il est très difficile de faire semblant de tout ça, tout le temps. Elle y a probablement cru, comme vous. Ou alors elle a voulu croire fort. Et puis la réalité, une réalité différente de la vôtre comme vos vécus précédents diffèrent, s'est imposée à elle. Qu'est ce qui a coincé? Est-il si important de le savoir?

Je crois que, plus qu'une analyse qui ne serait que biaisée de ce qu'il s'est vraiment passé, ce qui compte aujourd'hui c'est ce que vous allez faire de cette histoire. Va-t-elle vous donner envie d'écrire, d'aimer à nouveau, de vivre plus fort? C'est le propre de ces passions, je pense, de nous inspirer pour la suite. Elles se finissent avec plus ou moins de fracas, plus ou moins de violence et nécessitent un deuil et une réparation et puis elles nous construisent et nous poussent à nous transcender.

Cette femme, dans un sens, n'est plus que secondaire. Ce qui vous fait vibrer désormais c'est le souvenir de ces moments au cœur de l'été et vous le savez. Un avenir n'est plus possible comme il ne l'a jamais été. La séparation, la coupure entre vous, est actée. La confiance n'existe plus et vous avez tous les deux changés. Vous, vous êtes marqué par cette déception, le feu qui a brûlé en vous et qui s'est éteint brutalement. Elle, elle a pris une décision qu'elle peine à tenir. Ce n'est plus simple et évident entre vous. C'est un autre chapitre. Et vous avez tout à fait le droit de le refuser et de continuer à nourrir les braises de cette passion tout seul.

Maintenant que vous êtes seul maître à bord, à la fois fort et blessé de cette histoire, qu'allez-vous faire? Il vous appartient de choisir d'en garder soit un souvenir qui vous anime dans le bon sens ou au contraire qui vous enferme. Moi je crois que ces belles histoires méritent toujours d'être vécues quelles que soient leurs issues. Que cette impression d'être vivant n'a pas de prix. Ces doutes que vous vivez ne sont que des détails au regard des souvenirs que vous portez désormais en vous.

Soyez heureux d'avoir été vivant, d'en avoir eu conscience si fort. Et ne doutez pas que ce sentiment pourra se reproduire. Il n'y a pas de quantité finie pour chacun et chacune d'entre nous. C'est juste une question de chance et d'opportunité. À vous de vivre pour que ça se reproduise.

«C'est compliqué», c'est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

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