Monde

Ciudad Juárez: narcos partout, justice nulle part

Marc Fernandez, mis à jour le 30.04.2010 à 17 h 47

Des milliers d'assassinats par an, conséquence de la guerre des cartels de la drogue, font d'une ville frontière du nord du Mexique la zone la plus violente du monde. L'enfer existe, il s'appelle Ciudad Juárez.

Plus de 17.000 morts depuis 2006. Plus fort que l'Irak ou l'Afghanistan. «Welcome to Tijuana», chantait Manu Chao, mais aussi Ciudad Juárez, Hermosillo, Nuevo Laredo, Durango ou Cancún. «Tequila, sexo, marijuana», poursuivait l'ex-leader de la Mano Negra. On pourrait ajouter cocaïne et amphétamines. La guerre que se livrent les différents cartels de la drogue ravage le Mexique depuis plusieurs années. L'impunité et la corruption règnent. Narcos partout, justice nulle part, voilà le nouveau slogan d'un pays qui n'arrête plus de compter ses morts.

Symbole de cet enfer, Ciudad Juárez. Située à la frontière avec le Texas, la ville détient le triste record du nombre de tués: près de 5.000 depuis deux ans. En mars dernier, 236 cadavres ont été comptabilisés par les autorités locales. Le 29 avril, 20 corps dans un terrain vague venaient allonger la liste des morts de cette année, 827 d'après les dernières statistiques au cours du premier trimestre 2010. Avec son million et demi d'habitants, ses maquiladoras (les usines d'assemblage qui emploient une majorité d'ouvrières pour 4 dollars par jour) et ses trois ponts enjambant le Rio Bravo (Rio Grande pour les gringos), Ciudad Juárez est un point de passage obligé pour le trafic de drogue. Par ici transitent une grande partie des drogues qui envahissent le lucratif marché des Etats-Unis. Stratégique donc. Les narcos l'ont bien compris et toutes les organisations criminelles mexicaines tentent de prendre le contrôle de cette place, détenue depuis le début des années 1990 par le Cartel de Juárez. Cartel du Golfe, de Sinaloa, de Tijuana, Zetas (un groupe de paramilitaires composés d'ex-membres des unités d'élites de l'armée), tous veulent Juárez. Conséquence: des réglements de comptes quotidiens, des fusillades en pleine rue, des exécutions aux feux rouges, en plein centre-ville, des balles perdues et des victimes «civiles».

«La ville la plus perverse d'Amérique latine»

Le président de la République élu en 2006, Felipe Calderón, a fait de la lutte contre le narcotrafic sa priorité. Pour mettre un terme à cette véritable guerre civile, il a envoyé l'armée. Plus de 8.000 hommes ont ainsi débarqué à Juárez pour un résultat bien maigre, quelques arrestations de chefs au mieux. Début avril, changement de tactique. Face aux critiques d'une population qui n'en peut plus et qui accuse les militaires d'être, eux aussi, corrompus et violents (plusieurs plaintes pour violations des droits de l'homme ont été déposées), Calderón a renvoyé l'armée dans ses casernes et déployé plus de 5.000 policiers fédéraux. Trop tard, affirment les spécialistes.

Comment en est-on arrivé là? La mauvaise réputation de Ciudad Juárez ne date pas d'hier. En 1915 déjà, un journaliste du Boston Herald écrivait: «On l'appelle la ville la plus perverse d'Amérique latine.» Six ans plus tard, le consul des Etats-Unis en poste, John W. Dye, la décrivait comme «le lieu le plus immoral, dégénéré et pervers que j'ai pu voir. Tous les jours s'y déroulent des assassinats et des vols, on y consomme et vend de la drogue et du sexe. Juárez est la Mecque des criminels et des dégénérés des deux côtés de la frontiers». Elle est depuis longtemps considérée comme «le bordel» des Etats-Unis. Aujourd'hui, rien n'a changé. Ou plutôt oui, en pire.

Guerre des polices

A cette situation historique s'ajoutent plusieurs faits. Le Mexique est un pays fédéral, composé de 3 Etats auxquels s'ajoute le District Fédéral (Mexico). Chaque Etat dispose de sa propre constitution, de son code pénal. Trois niveaux de police se partagent la sécurité: police municipale, police judiciaire de l'Etat et police fédérale. On assiste, depuis longtemps, à une véritable guerre des polices. Très peu de coordination, aucune confiance entre les différents corps, les fédéraux estimant que les municipaux et les judiciaires sont corrompus et à la solde des narcos. Sans doute vrai, mais eux non plus ne sont pas épargnés. L'an dernier, un haut responsable fédéral a été emprisonné car il était l'informateur de l'un des plus gros cartels du pays en échange de plus de 50.000 dollars par mois.

Depuis de nombreux mois, dès la nuit tombée, Juárez se transforme en ville fantôme. Rues désertes, bars fermés, restaurants vides. Une sorte de couvre-feu. Plus personne n'ose sortir, de peur de tomber sur une fusillade et de prendre une balle perdue. Après y avoir passé de nombreux mois il y a quelques années pour une enquête sur l'affaire des femmes assassinées (plus de 500 en toute impunité) (1), l'envie de repartir pour tenter de comprendre ce qu'il s'y passait était forte. Mes contacts sur place m'en ont dissuadé: «Ne vient pas, c'est trop dangereux», m'ont-ils tous répondu. «La situation s'est vraiment dégradée depuis ton dernier séjour. Tout le monde est une cible potentielle, surtout les journalistes.» A l'époque, en 2005 et 2006, le fait d'être étranger et de travailler pour un média était une sorte de protection. Ce n'est plus le cas. Bon nombre de journalistes mexicains ont été assassinés et, fin janvier, deux employés du consulat américain sont tombés sous les balles de tueurs à gages. Preuve que les narcos n'ont plus de limites.

Jeu macabre

Bien des histoires circulent sur les cartels, bien des rumeurs aussi pour tenter d'expliquer un tel niveau de violence. La dernière en date fait froid dans le dos, mais elle illustre ce qu'est devenue cette ville. Les hommes de main des narcos, entre deux contrats, s'amuseraient à un jeu particulier, dénommé «le pari du Carrefour». La règle est simple: un 4X4 de narcos ne démarre pas au feu vert. Si le conducteur du véhicule qui se trouve derrière klaxonne tout de suite, il prend une balle dans la tête. S'il est patient et attend au moins 10 secondes avant de jouer de son avertisseur sonore, les narcos lui laissent la vie sauve et lui offrent une liasse de billets de 100 dollars. Cette sorte de roulette russe sur roues pourrait être considérée comme une légende urbaine. Mais, aux dires de plusieurs personnes de confiance sur place, c'est malheureusement une réalité. Ciudad Juárez, surnommée la cité des morts par les Mexicains, porte bien son nom.

Marc Fernandez

Photo: une scène de crime à Ciudad Juarez, en janvier 2010. REUTERS/Alejandro Bringas

(1) Documentaire La ville qui tue les femmes et webdocumentaire La cité des mortes

Marc Fernandez
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