Égalités / Société

La justice considère qu'une fille de 14 ans peut être consentante pour coucher avec trois hommes adultes

Temps de lecture : 6 min

Changer la loi ne suffira pas à dépasser cet échec. Il faut déconstruire des siècles de préjugés, enseigner le consentement actif et poser des interdits très clairs. En un mot: il faut éduquer.

Suggestion: parler avec la fille, comme à un être humain, pour comprendre comment elle se sent et déterminer si elle a besoin d'aide. | Jordan via Unsplash
Suggestion: parler avec la fille, comme à un être humain, pour comprendre comment elle se sent et déterminer si elle a besoin d'aide. | Jordan via Unsplash

Quand on lit des résumés de ce dont Julie accuse des pompiers, on ne comprend pas ce qui bloque auprès de la justice. On se dit que si cette jeune femme n'obtient pas justice, alors aucune victime ne l'aura jamais.

Revenons en 2008.

Après avoir fait un malaise au collège, Julie est emmenée par les pompiers. Elle échange ses coordonnées avec l'un deux. Elle a 13 ans. Ils s'écrivent sur internet, se revoient. Ils se mettent en «couple». En couple avec une fille de 13 ans... Ça veut surtout dire une chose: ils ont des rapports sexuels. Un jour, Julie a 14 ans, elle va chez lui. Il est avec deux copains collègues. Et ils font une tournante, ou une partie fine, choisissez le terme que vous jugerez le plus adéquat. Les deux copains s'interrogent quand même sur l'âge de la fille, leur pote répond «t'inquiète» et ils ne s'inquiètent pas.

Ces scènes de viols à plusieurs auront lieu à au moins six occasions.

À cela s'ajoutent pendant deux ans des «rapports sexuels» de Julie et d'une vingtaine de pompiers. Ils se refilent son numéro. Pour eux, c'est le plan cul facile, la nympho de service. On lui envoie un message et elle est toujours ok, elle adore les pompiers... Elle a 14 ans.

Julie subira des viols dans des squares, des toilettes, la rue.

Au bout de deux ans, alors que sa santé mentale est de plus en plus fragilisée, elle raconte tout à sa mère. Elles vont immédiatement porter plainte.

Cela fait dix ans.

Au bout de dix ans, que s'est-il passé? Seuls trois pompiers sont poursuivis, et l'accusation de viol a été abandonnée et requalifiée en simple atteinte sexuelle qui sera donc jugée en correctionnelle.

La mobilisation actuelle autour de Julie cherche avant tout à casser cette requalification pour revenir à celle de viol et obtenir un procès aux assises.

Mais alors que fait la justice?

Deux raisons à la requalification

Face à une décision de justice qui est prise à l'aune de documents et de témoignages que nous ne connaissons pas, il faut toujours s'interroger. Il faut se demander pourquoi le ou la juge a tranché dans ce sens.

Surtout dans un cas comme celui-là, qui paraît si évident. Ça ne peut pas être si simple, pense-t-on. À cela s'ajoute la prime de sympathie pour les pompiers en général, qui accroît la méfiance coutumière envers les victimes.

Deux choses ont mené les magistrats à cette requalification.

D'abord, l'état psychologique de Julie. Elle est très fragile. Au cours de ces dix ans de procédures judiciaires qui n'aboutissaient pas, alors que personne ne semblait la croire dans l'institution, Julie a inventé des faits. Elle s'est envoyée à elle-même des messages de menaces de façon anonyme. Elle a dit avoir été séquestrée. Une autre fois, elle a raconté avoir été violée par des inconnus dans un bois.

Julie n'allait pas bien. L'expertise psychiatrique évoque divers troubles. Dans notre système judiciaire, ses mensonges ont discrédité ses accusations. Pourtant, on pourrait également y voir les symptômes d'un traumatisme profond.

Surtout que, et c'est un point à mon sens essentiel: les pompiers ne nient pas les faits. Ils les admettent. Donc Julie n'a pas menti sur ce qui s'est passé entre 2008 et 2010. Le point de débat, c'est celui de son consentement.

C'est là que les magistrats suivent les accusés: pour eux, Julie aurait été consentante. Les pompiers ont expliqué qu'elle les aurait contactés sur MSN. Elle leur aurait tenu des propos à connotation sexuelle. Certains ne savaient pas quel âge elle avait, ils affirment avoir cru qu'elle avait 17 ans. (Et là, j'ai tellement envie de leur hurler dessus que quand bien même, on ne traite pas une fille de 17 ans de cette façon-là.)

En fait, notre justice considère qu'une fille de 14 ans peut être consentante pour coucher avec trois hommes adultes. Et dans ce cas, il est logique de requalifier en atteinte sexuelle sur mineure de moins de 15 ans.

Ce n'est pas plus compliqué que cela. Parce que les accusés confirment ce qui s'est passé cet après-midi-là, la première fois où ils étaient trois. Et ils assurent qu'elle était ok. Elle avait 14 ans.

Comment dire...

Une idée du viol qui ne correspond pas à la réalité

Ce qui est également intéressant, c'est le cas concernant la majorité des pompiers (qui n'ont même pas été poursuivis). Elle est mineure et ils sont vingt pompiers à admettre avoir eu des rapports avec elle, lorsqu'ils étaient âgés de 20 à 26 ans. Ils se refilaient son numéro, elle était toujours ok. (Rien que ça, les mecs: une meuf toujours ok, qui ne dit jamais non = il y a un problème.)

Admettons même leur version des choses selon laquelle c'était Julie qui leur faisait des avances. Quand une fille de 14 ans (ou même de 17) vous fait des propositions sexuelles, quand vous savez que quinze de vos copains ont déjà couché avec elle, vous faites quoi?

a. Vous vous dites que c'est vraiment une belle opportunité et que vous êtes chanceux.
b. Vous vous dites que cette fille a peut-être un problème, vous vous inquiétez pour elle. Vous vous demandez si elle a été victime de violences sexuelles, vous décidez d'en parler à votre hiérarchie ou à la famille de la fille pour lui venir en aide.
c. Vous essayez simplement de parler avec la fille, comme à un être humain, pour comprendre comment elle se sent et déterminer si elle a besoin d'aide.

La justice considère que l'option a ne fait pas de vous un violeur. Or, c'est précisément ce que l'on appelle la culture du viol. La justice fonctionne avec une idée du viol qui ne correspond pas à la réalité. Une fille de 14 ans ne va pas forcément crier. Elle ne va pas forcément rester tétanisée. Elle va peut-être même être active, participer. Elle a 14 ans. La responsabilité n'est pas de son côté, la responsabilité est du côté des hommes qui n'en avaient rien à foutre de son état mental, qui ne se sont pas inquiétés une seconde pour elle, qui, au lieu de se comporter en adulte protégeant une plus jeune, ont fait précisément l'inverse: ils se sont servis de sa vulnérabilité pour en tirer jouissance. Et ça, de mon point de vue, c'est un viol.

Échec collectif

Cela nous pose une question collective, d'autant qu'ils ne sont sans doute pas des exceptions: que leur avons-nous appris? Comment avons-nous éduqué ces jeunes hommes? Pourquoi ils ne voient qu'une occasion de baiser là où il y a une victime? Et c'est encore pire dans leur cas puisque leur boulot, leur formation les entraînent à porter aide et assistance aux autres.

C'est un échec collectif.

C'est l'objet, à mon sens, de la lutte féministe actuelle. Le but, c'est d'éduquer les garçons pour qu'ils soient dans le soin, et pas dans l'instrumentalisation de l'autre. Pour qu'ils apprennent à se préoccuper du consentement de l'autre.

Notre lutte, c'est le respect.

Et cela passe par l'éducation. L'éducation en général et l'éducation sexuelle en particulier. Il faut déconstruire des siècles de préjugés. «Quand elles disent rien, c'est que c'est oui», «parfois elles disent non mais elles font semblant», «si elle ne crie pas c'est qu'elle est ok». L'éducation sexuelle ne doit plus se résumer à un cours sur la fécondation. Il faut enseigner le consentement actif. Il faut leur apprendre, aux filles et aux garçons, l'expression du consentement. La parole. L'attention à l'autre. Il faut dire aux garçons qu'au pire, ils ne baiseront pas et que, contrairement à tout ce qu'on veut leur faire croire, ce n'est pas grave de ne pas baiser. Le sexe, ce n'est pas un ticket de loto. C'est une expérience qui se vit avec quelqu'un d'autre, et cet autre, surtout si il ou elle est plus jeune, moins expérimentée, on a une responsabilité vis-à-vis d'elle.

L'autre moyen d'éduquer, c'est de poser des interdits très clairs. Les interdits actuels de notre société concernant les violences sexuelles ne sont pas vraiment limpides. D'où l'idée de cette nouvelle proposition de loi. Avec cette loi, les violeurs de Julie seraient jugés aux assises et sans doute condamnés. Ils ne pourraient plus plaider son consentement. En dessous de 15 ans, et avec cinq ans minimum de différence d'âge, il y aurait automatiquement viol. Il reste encore à la victime de faire la preuve que l'accusé connaissait son âge, mais c'est déjà acquis dans le cas de l'accusé principal de cette affaire. (Il avait vu son âge sur les papiers pour l'intervention au collège.)

Il est temps que la société cesse de rejeter la faute sur les victimes, à leur demander si quand même, dans le fond, elles sont bien sûres qu'elles n'étaient pas au moins un peu consentantes.

Il faut des règles claires et une éducation qui aille avec, qui les explique, qui les explicite, qui nous apprenne collectivement à prêter attention aux autres, quelles que soient les circonstances. La loi sans l'éducation ne nous emmènera pas bien loin.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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