Culture

Au festival Longueur d'ondes, deux histoires d'embrigadement et de famille primées

Temps de lecture : 3 min

Hasard ou coïncidence, les documentaires plébiscités par des jurys différents lors de cette édition (presque) annulée du festival de la radio ont beaucoup en commun.

Les deux podcasts lauréats de l'édition 2021 du festival Longueur d'ondes abordent des thèmes particulièrement semblables. | Jonathan Farber via Unsplash
Les deux podcasts lauréats de l'édition 2021 du festival Longueur d'ondes abordent des thèmes particulièrement semblables. | Jonathan Farber via Unsplash

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Un festival annulé, pas d'édition virtuelle, mais une compétition officielle maintenue: c'est le choix qu'ont fait les organisateurs du festival Longueur d'ondes à Brest. Cette grand-messe du son, censée se dérouler du 3 au 8 février 2021, avait été annulée quelques semaines auparavant par le biais d'un communiqué qui avait attristé le monde de l'audio.

Malgré tout, Longueur d'ondes a décidé de maintenir ses deux prix documentaires, récompensant respectivement des œuvres réalisées dans un cadre salarié («grandes ondes») et dans un cadre bénévole («petites ondes»). Jugés par deux jurys distincts, les lauréats de cette édition blanche sont Le Prix de la déraison, de Safia Kessas, dans la collection Grenades de la RTBF en catégorie «grandes ondes», et Le Nazi de la famille, de Raphaël Digard, en catégorie «petites ondes».

La maman et Daech

Dans Le Prix de la déraison, podcast en deux épisodes réalisé en même temps qu'un film documentaire sur la même histoire, la journaliste Safia Kessas suit le combat de Julie pour revoir sa fille. Partie en 2015 rejoindre l'organisation État islamique avec la petite de 5 ans sous le bras, puis revenue en Belgique et incarcérée, Julie tente à sa sortie de prison d'obtenir le droit d'être en contact avec sa fille.

Entretiens, audiences avec les juges, échanges avec sa famille, rencontre surveillée avec sa fille, intervention en public pour faire de la prévention, retraite religieuse... Les séquences montées par Safia Kessas –qui a suivi Julie pendant trois ans– nous plongent dans le combat d'une mère repentie, désormais consciente de l'embrigadement idéologique dont elle a été victime et qu'elle a imposé à son enfant.

Petit à petit, on découvre le parcours de Julie, son rapport à la religion en tant que convertie d'abord wahhabite (c'est-à-dire prônant un islam radical) puis soufiste, une version de l'islam plus pacifique. Avec du recul et sans haine, la jeune femme porte un regard froid sur son chemin personnel, qui nous aide à ne pas la juger trop sévèrement. Peut-être est-ce ce qui a séduit le jury présidé par Pascale Pascariello, journaliste à Mediapart et autrice de l'excellent podcast Un micro au tribunal primé l'année précédente dans la même catégorie.

La grande et la petite histoire

C'est aussi un embrigadement idéologique que raconte Le Nazi de la famille de Raphaël Digard, primé en catégorie «petites ondes». Lorsque Priscille, professeure de français et d'histoire-géographie, récupère des albums photos à la mort de sa grand-mère, elle ne se doute pas que l'une de ces images va bouleverser sa vie.

Dans un carton qui regroupe lettres et photos de la famille Joubert, des cousins de sa grand-mère, elle découvre une photo du jeune Philippe Joubert, lisant paisiblement sur une terrasse d'appartement. En y regardant de plus près, elle découvre avec stupéfaction l'ouvrage qu'il feuillette: Mein Kampf, le manifeste d'Adolf Hitler.

Quand elle montre une photo à son père et lui demande pourquoi on ne lui a jamais dit qu'il y avait eu un nazi dans la famille, il élude la question, préférant rester dans un déni visiblement plus confortable. Rapidement, quelques pièces du puzzle s'assemblent dans l'esprit de Priscille: «Je savais déjà que Philippe Joubert était mort sur le front russe. J'ai réalisé que j'étais moi aussi dans le déni, puisqu'on m'avait dit qu'il avait fait partie de la division Charlemagne [une division de combattants volontaires français engagés pour le Troisième Reich, ndlr]. Je n'avais pas voulu comprendre qu'il était mort sur le front russe, mais sous l'uniforme nazi.»

Elle se lance alors dans une investigation pour tenter d'en savoir plus sur Philippe Joubert et ce qui l'a poussé à rejoindre les forces armées nazies malgré son jeune âge. Elle cherche aussi à savoir quelles traces son choix politique a laissées dans sa famille. Au cours des sept actes de ce documentaire de quarante-trois minutes, l'auteur Raphaël Digard promène l'auditeur de découverte en découverte, et déploie le récit d'une enquête familiale passionnante, portée par les connaissances quasi encyclopédiques de Priscille.

Le jury présidé par le journaliste Thomas Rozec de Binge Audio[1] a souhaité récompenser cette œuvre pour ce qu'elle raconte de l'embrigadement idéologique, de l'idéalisme de la jeunesse et du déni familial, de façon très contemporaine. Sans le savoir, les deux jurys ont donc primé des œuvres proches par leur thème et par ce qu'elles disent de l'humain et de l'individu dans la grande histoire. Deux podcasts à écouter à tout prix!

Les jurys ont aussi décerné des mentions spéciales à Laurie Pinon et Crystal Selosse pour leur série de podcasts Cherchez le daron en catégorie «grandes ondes», et à Charlie Dupiot pour son récit croisé «Chère famille d'accueil», épisode du podcast Post-Scriptum en catégorie «petites ondes». Deux histoires... familiales.

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