Sports

Le foot français dans une mauvaise passe

Yannick Cochennec, mis à jour le 18.08.2010 à 17 h 25

Ribéry, Govou, Henry, Domenech, Escalettes, PSG: les galères s'accumulent en 2010.

Pour faire bonne mesure, il ne manquerait plus maintenant que l'organisation de l'Euro 2016 échappe à la France, le 27 mai, à l'occasion de la désignation du pays organisateur. Histoire de mettre un coup de plus sur la tête d'un football tricolore déjà suffisamment sonné par toutes les polémiques qui nourrissent son quotidien depuis quelques mois.

Par la grâce d'une main baladeuse (devenue scandaleuse) dans la surface de réparation lors du match de barrage contre l'Irlande, la France sera à la prochaine Coupe du monde en Afrique du Sud. Mais dans quel état psychologique?

En révélant, samedi, l'information dont tout le monde parle désormais, M6, la chaîne sur laquelle évolue (tiens, tiens...) Estelle Denis, la compagne de Raymond Domenech et présidée par Nicolas de Tavernost (actionnaire principal des Girondins de Bordeaux), a lancé une nouvelle polémique dont le Net s'est immédiatement emparé, générant des tonnes de commentaires pas toujours louangeurs.

Qu'a-t-on appris au fil des heures? Que deux joueurs de l'équipe de France, Franck Ribéry et Sydney Govou, avaient été entendus comme témoins par la police judiciaire de Paris dans le cadre d'une enquête sur un réseau de prostitution liée au Café Zaman, une boîte de nuit des Champs-Elysées sachant que deux autres Bleus pourraient être interrogés à leur tour.

Ah, les troisièmes mi-temps

Qu'il apparaîtrait que l'un de ces joueurs — Ribéry est cité — aurait fréquenté l'une de ces prostituées alors qu'elle était mineure. Transgression qui peut se payer d'une peine de trois ans de prison et de 45.000 euros d'amende. Restons néanmoins prudents: il y a un an, par exemple, le joueur de tennis Richard Gasquet se retrouvait dans l'œil du cyclone médiatique par la faute d'un contrôle positif à la cocaïne qui a débouché, huit mois plus tard, sur un «non lieu» du Tribunal Arbitral du Sport.

Mais inutile de se cacher derrière son petit doigt de journaliste et feindre la surprise: depuis toujours, les sports collectifs, lorsqu'ils célèbrent leurs victoires ou noient leurs échecs, n'ont jamais fait dans la dentelle, à l'image de certaines troisièmes mi-temps de rugby dont il vaut mieux ne pas tout savoir si l'on est un peu trop sensible.

Le «scandale» qui touche l'équipe de France de football n'est pas très grave en lui-même, sauf qu'hier, ce genre de débordement aurait été tu, ou minoré, par les médias «classiques», mais à l'heure du Net où la rumeur peut se muer en «information» et en affaire d'état, il est impossible d'arrêter la vague. Et elle est destructrice sur le plan de l'image.

Une crise qui s'ajoute à d'autres crises

Les garde-fous n'existent plus sur la toile comme il n'existe plus depuis longtemps dans le milieu du football professionnel où beaucoup de joueurs, très jeunes et parfois sans repères depuis l'enfance, n'ont plus le sens de la mesure. Et pourquoi l'auraient-ils d'ailleurs quand ils sont payés plusieurs dizaines voire centaines de milliers d'euros par mois et qu'ils ont l'habitude d'être accueillis et traités comme des princes partout où ils passent, dans des boîtes de nuit ou ailleurs. Folie collective qui touche autant la France que tous les pays où le football est roi.

Le football, devenu tellement excessif sous bien d'aspects, ne sort pas grandi de cette nouvelle histoire qui le touche en France, mais il n'en souffrira guère tant il a toujours su demeurer très populaire au-delà des crises, nombreuses, qu'il a pu traverser. Il n'en reste pas moins que ce nouvel épisode ajoute la crise à la crise pour un football français qui les «accumule», comme on dit. Voici rappelés les nombreux dossiers où il a péché et où il pèche encore...

Un coach qui, sans cesse, rate le coche

Depuis 2008, et le fiasco de l'équipe de France à l'Euro, Raymond Domenech est, on le sait, au centre de la cible. Le 3 juillet 2008, il a été maintenu, presque unanimement, à la tête des Bleus par le Conseil fédéral, coupable d'une incroyable faiblesse et d'une formidable erreur de jugement. Ce jour-là, Jean-Pierre Escalettes, le président de la Fédération Française de Football, avait déclaré:

L'Euro a été un échec retentissant. Faire un seul match nul en trois rencontres n'est pas très glorieux. Mais le plus grave est la détérioration de l'image de l'équipe de France.» (...) «La communication de Raymond a été par moments désastreuse, trop personnalisée. C'était du vinaigre que l'on mettait sur une plaie. Il faut que ça change. Il va désormais s'appuyer sur les services fédéraux en matière de communication et se concentrer sur le terrain.

En résumé, Domenech a échoué, mais il continue.

On connaît la suite, notamment sa communication qui n'a bougé qu'au cours des dernières semaines: le sélectionneur, poursuivi par les «Démission! Démission!», a fini par se démultiplier médiatiquement et par spectaculairement déraper dans les colonnes de L'Equipe où il s'en est pris... à ses joueurs. «La leçon, c'est qu'ils doivent être intelligents et dépasser leur ego pour penser que c'est l'équipe qui compte, pas eux. S'ils n'ont pas compris, je mettrai des coups de fusils!» Après s'être coupé du peuple, le voilà qui se met à dos quelques «cadres». Chapeau, l'artiste!

Une crise de gouvernance (I)

Doit-on être le président d'une fédération sportive aussi puissante et sensible quand on a bientôt 75 ans? Jean-Pierre Escalettes est un honnête homme, mais il n'a visiblement plus les bons réflexes pour diriger ce bateau France à la dérive. Aveu d'impuissance: il a d'ailleurs publiquement regretté le fait d'avoir postulé à un deuxième mandat, en décembre 2008, compte tenu de la somme d'ennuis dont il a hérité.

Complètement «enfumé» par Domenech, qui l'a berné, lui et quelques autres, avec de fausses promesses en juillet 2008, il s'est récemment montré maladroit lorsqu'il a indiqué qu'il souhaitait désigner le successeur de Raymond Domenech avant la Coupe du Monde. Sa décision est contestable et, de surcroît, il l'a formulée en semant le désordre, notamment en citant Laurent Blanc comme possible successeur, alors que ce dernier avait mieux à faire avec les Girondins de Bordeaux que de commenter son avenir.

Par un drôle de hasard, Bordeaux a «plongé» à partir de ce moment-là. Blanc a fini par dénoncer la maladresse du président de la FFF. En cas d'échec prématuré de l'équipe de France en Afrique du Sud, Escalettes n'aura pas, sans doute, d'autre voie de sortie que la démission.

Une crise de gouvernance (II)

On les appelle le Big Four et ils ont pris l'habitude de se réunir lors de dîners plus ou moins secrets. Ce sont les quatre gros bras du football français: l'Olympique lyonnais, l'Olympique de Marseille, le Paris Saint-Germain et les Girondins de Bordeaux. Et ils entendent bien faire la loi dans le football français afin de mettre en place un système qui leur soit plus favorable, particulièrement en matière de rétributions liés aux droits télévisés.

Dans le collimateur de la bande des quatre, emmenée par Jean-Michel Aulas, le vitupérant président de l'OL, Frédéric Thiriez, le président de la Ligue professionnelle de football, qui doit défendre les intérêts de tous les clubs. D'abord à fleurets mouchetés, les échanges sont devenus plus vifs lors des dernières semaines et une crise n'est pas à exclure. Sans oublier que les feux sont au rouge dans les divisions inférieures (National, CFA, CFA2) où le désengagement des partenaires privés et institutionnels s'intensifie, laissant de nombreux clubs exsangues.

Un mort au parc des Princes

Autre dossier lourd du football français: la violence dans les stades, particulièrement autour de l'enceinte du PSG dont l'un des supporters est mort, il y a quelques jours, des suites d'un lynchage en marge du clasico PSG-OM. Là encore, face au problème, le football français semble un perdu et impuissant à trouver des solutions.

Il y a quelques semaines, Francis Graille, l'ancien président du PSG, a livré le fruit de son expérience au magazine France-Football. Extraits édifiants et terrifiants:

Votre mandat aura été un long calvaire...

J'ai été élevé dans une famille multiraciale. Je ne peux pas supporter l'intolérance. Au PSG, j'ai bossé avec des stewards courageux, des gens décidés que je n'avais pas envie de lâcher. Je me suis retrouvé en première ligne. Oui, j'ai reçu des menaces de mort, des petits cercueils dans ma boîte aux lettres. Oui, j'ai été suivi, j'ai reçu des coups de fil. Oui, la BAC (brigade anti-criminalité) venait me chercher à la maison pour aller au bureau et vice-versa. Oui, j'appelais le commissaire du XVIe arrondissement pour lui dire où j'allais car il estimait que j'étais en danger. Ma femme a subi les mêmes choses. Elle a même dû quitter Paris. Je vivais dans une angoisse totale. Mais j'estimais que c'était un combat juste et qu'on devait y arriver.

Qui sont les responsables de la situation actuelle?

Tout le monde. Les associations de supporters, la Mairie de Paris, Canal+, le PSG, la Ligue, la Fédération, l'Etat, la police, les magistrats. La presse aussi, qui a joué avec le feu. Personne n'est allé au bout du bout. Certains entraîneurs ont aussi donné du pouvoir aux associations, par intérêt personnel. Tout le monde a joué avec ça. On a été souvent dans la compromission. Le problème avec les avantages, c'est qu'après, on ne peut pas les enlever. Mais un jour, on arrive au bout de la compromission, et ça éclate. On en est là aujourd'hui.»

***

Aujourd'hui, c'est tout le football français qui courbe l'échine sous les mauvais coups. Il s'en relèvera un jour ou l'autre. Probablement pas en Afrique du Sud. D'ailleurs, avec ou sans Franck Ribéry? L'impayable Raymond Domenech nous le dira le 11 mai, le jour de la sainte Estelle et de l'annonce des 23 partants pour le Mondial...

Yannick Cochennec

Photo: Franck Ribéry et Raymond Domenech, lors de France - Espagne de mars 2010. REUTERS/Benoit Tessier

Yannick Cochennec
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