Société

Les fumeurs de weed confinés, plus nombreux et plus matinaux

Temps de lecture : 6 min

Le premier confinement n'a pas vraiment été propice au sevrage, bien au contraire: les consommateurs de cannabis ont fumé plus, plus tôt, plus seuls.

Pendant le confinement, 40% se sont mis à fumer au moins trois joints quotidiennement. | Gras Grün via Unsplash
Pendant le confinement, 40% se sont mis à fumer au moins trois joints quotidiennement. | Gras Grün via Unsplash

Avec le confinement, terminé le cannabis? Ou au contraire, les Français en ont-ils plus consommé? Ce sont les questions auxquelles l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) a voulu répondre grâce à son enquête Cannabis online 2020. L'organisme a recruté via Facebook des personnes de 18 à 64 ans ayant fumé du cannabis durant les douze derniers mois. Et 2.800 d'entre elles, représentatives de l'ensemble des consommateurs français, ont été retenues pour cette étude et interrogées par questionnaire après le confinement.

Le constat? Du 17 mars au 11 mai dernier, alors que la France tournait au ralenti, «une part des usagers de cannabis, notamment les réguliers, ont intensifié leur consommation», souligne Alex Brissot, chargé d'études à l'OFDT. Sachant qu'en France, nous sommes déjà de gros consommateurs, les premiers d'Europe. En 2017, on pouvait compter dans l'Hexagone 5 millions de consommateurs dans l'année, dont 1,5 million d'usagers réguliers. Et 45% des Français ont déjà tiré sur un joint dans leur vie.

Pendant le premier confinement, alors que tout était fermé et qu'il fallait une attestation pour chaque déplacement, la très grande majorité des fumeurs de cannabis, 72%, a continué d'en consommer. Un quart d'entre eux a même accru sa consommation, précise Alex Brissot. Il suffit d'interroger les amateurs pour le constater. «Avant le confinement, je fumais à peu près deux joints par jour, mais pendant je suis monté à sept ou huit dans la journée», raconte Guillaume.

Il est loin d'être le seul. L'enquête de l'OFDT rapporte que, avant mars 2020, seulement un tiers des usagers fumaient trois joints ou plus les jours où ils consommaient. Pendant le confinement, 40% se sont mis à fumer au moins trois joints quotidiennement.

Plus de joints, un risque de dépendance?

Dépasser trois joints par jour, le signe d'une dépendance? «Pas forcément, on ne peut pas uniquement prendre en compte le nombre de joints consommés pour déterminer s'il existe ou non une addiction», répond le Dr William Lowenstein, spécialiste en médecine interne, addictologue, président de l'association SOS Addictions et coauteur du livre Tous addicts, et après? aux éditions Flammarion.

Pour lui, «la question n'est pas seulement de savoir combien de joints sont fumés, mais aussi comment ils sont dosés». Une interrogation à laquelle l'OFDT n'a pas pu répondre dans son enquête, «car elle est trop précise pour être posée par simple questionnaire», explique Alex Brissot.

Même si le nombre de joints n'est pas un critère suffisant pour constater ou non une dépendance, «incontestablement, l'addiction au cannabis peut exister, rappelle le docteur. Pour cette substance dite illicite, il peut y avoir une dépendance pharmacologique lorsqu'on veut arrêter et qu'on ne peut pas. Mais aussi une dépendance psychologique lorsqu'on sait que la consommation peut avoir des dommages dans notre vie quotidienne, mais qu'on ne parvient pas pour autant à arrêter.»

Le Dr Lowenstein souligne également que, «outre le nombre et le dosage des joints, il faut aussi voir à quelle heure les gens commencent à fumer. Ce n'est pas la même chose de fumer dès le matin, comme boire de l'alcool dès le matin, que d'enchaîner trois joints à partir de 18h.»

Toujours plus tôt

C'est justement ce qu'il s'est produit pendant le premier confinement, pour 38% des consommateurs. Avant cette période si particulière, ils étaient 50% à tirer sur leur premier joint de la journée après 20h. Une pratique qui a totalement changé pendant le confinement. Alors qu'ils n'étaient que 12% à fumer avant midi, le chiffre grimpe à 19% entre mars et avril.

«Pendant le confinement, le premier pétard c'était dès le matin, à 10h.»
Guillaume, fumeur

Guillaume fait partie de ces consommateurs qui sont venus grossir les rangs des fumeurs matinaux. En temps normal, il rentre chez lui après le travail et s'allume un ou deux joints devant un film ou une série. «Pendant le confinement, le premier pétard c'était dès le matin, à 10h», raconte-t-il.

De son côté, Thibaud attendait «quand même d'avoir mangé le repas du midi avant de fumer». Pendant le confinement, ils sont 20% à avoir, comme lui, allumé leur premier joint entre 12 et 16h. Avant, ils n'étaient que 11% à débuter dans cette tranche horaire. Problème, des heures de consommation de plus en plus matinales peuvent être dommageables.

Le Dr Lowenstein explique que «plus la consommation est précoce dans la journée, plus le risque de diagnostic de dépendance est au rendez-vous». Par quel mécanisme? «Plus on va commencer tôt, plus tôt le besoin et l'état de manque vont se créer dans notre corps.»

Mais pourquoi la consommation est plus matinale lorsque les personnes sont confinées? «Pour moi, clairement, c'était la solitude qui m'a fait consommer plus que d'habitude», confie Thibaud, qui vit seul dans son appartement de Villejuif.

Toujours plus seul

Entre le 17 mars et le 11 mai dernier, le confinement nous a tous forcés à rester chez nous, impossible de retrouver du monde ou de se rassembler. Alors qu'avant, la consommation de cannabis se faisait beaucoup en groupe, lors de soirées. Les adeptes ont donc fumé plus, plus tôt, mais aussi plus seuls. Selon l'OFDT, avant le confinement ils n'étaient que 6% à fumer exclusivement seuls, un chiffre qui monte en flèche pour atteindre les 39% durant cette période de confinement.

«C'est inquiétant, lorsqu'on passe d'une consommation de groupe à une consommation solidaire, on peut redouter l'installation d'une dépendance, s'inquiète le Dr Lowenstein. En groupe, on va altérer son comportement par rapport aux autres, mais lorsqu'on consomme seul on change son comportement avec soi-même, explique-t-il. On passe alors d'une pratique sociale, à une pratique solitaire, individuelle, qui risque de favoriser le repli sur soi.»

«Comparé aux autres substances psychoactives, le cannabis aide à passer le temps. [...] C'est le produit dopant du rien.»
Dr William Lowenstein

Durant le confinement, les jours s'enchaînent et se ressemblent. Et le cannabis a cette particularité de jouer avec notre cerveau sur la notion du temps. «Comparé aux autres substances psychoactives, le cannabis aide à passer le temps. Il aide à contourner l'angoisse du temps qui passe lentement et on aura l'impression qu'il passe plus facilement, même si on ne fait rien de plus. C'est le produit dopant du rien», précise le Dr Lowenstein.

En plus de cela, à l'époque du premier confinement, une forme de peur du lendemain ou un stress face à un avenir incertain ont également pu s'installer chez certaines personnes. La consommation de cannabis va alors activer des mécanismes du cerveau qui «vont libérer de la dopamine, l'hormone de la félicité. Et le temps passe beaucoup plus facilement quand on est cool, relax, heureux, que quand on est anxieux ou dans la douleur, avec le stress du lendemain», précise le docteur.

La première peur qu'il a pu constater chez ses patients était de ne pas pouvoir retrouver cette sensation, et donc de ne pas réussir à s'approvisionner.

Approvisionnement 2.0, plus cher

Alors que les rues étaient (quasi) désertes et les sorties limitées à une heure par jour, comment les fumeurs de cannabis ont-ils réussi à accentuer leur consommation? «Sincèrement à l'annonce du confinement qui arrivait, j'ai angoissé à l'idée de ne pas pouvoir acheter. Alors j'ai fait un petit stock avant», raconte Guillaume.

D'après l'enquête de l'OFDT, ils ne sont que 13% à avoir été aussi prévoyants. La très grande majorité s'est trouvée dépourvue mi-mars, mais n'a finalement rencontré aucun problème à acheter durant les semaines de confinement (67% des consommateurs ont pu s'en procurer au moins une fois). La majorité en a d'ailleurs même acheté à plusieurs reprises.

«Il n'y avait plus qu'un service le matin et un le soir. Et le prix a augmenté.»
Guillaume, fumeur

«Tout se passe sur les réseaux sociaux. Sur Snapchat, on peut commander, il y a de véritables catalogues et c'est livré rapidement», explique Harry. Seule modification notable, «il n'y avait plus qu'un service le matin et un le soir, alors que d'habitude on peut commander à peu près n'importe quand, explique Guillaume. Et le prix a augmenté.» Une hausse des tarifs qui s'explique par «une peur de la pénurie qui ne s'est finalement jamais produite», constate le Dr Lowenstein. Par ailleurs, d'après l'enquête Cannabis online 2020, 15% des consommateurs ont la main verte puisqu'ils ont eu recours à l'autoculture.

Pour l'instant, Alex Brissot indique que «l'OFDT n'a pas programmé d'études similaires, mais d'autres travaux en cours devraient permettre de savoir si ces nouvelles habitudes de consommation qui se sont installées pendant le confinement ont perduré après, ou si la consommation est revenue à un niveau pré-confinement».

Le Dr Lowenstein souligne tout de même qu'on peut «légitimement s'inquiéter d'un problème de santé publique. D'autant qu'existe toujours un tabou qui n'aide pas, qui est celui de soulever le couvercle du volet prohibitif, déplore-t-il. La prohibition ayant totalement échoué à cause d'une hypocrisie sur le sujet, il serait plus intelligent d'aller vers une légalisation régulée. Pendant cette période, on aurait pu parler des modes de consommation de cannabis par tisane, par spray, par inhalation pour réduire les risques de maladies cardiovasculaires et de cancers liés à la combustion et à la fumée. Mais on ne peut pas faire de réduction des risques avec la loi actuelle.»

Sur ce sujet, Emmanuel Macron a fermé la porte à une possible légalisation avant la fin de son mandat lors de son interview pour Brut. Mais en janvier 2020, l'Assemblée nationale a débuté une mission d'information sur la réglementation et l'impact des différents usages du cannabis. Elle a d'abord consacré ses travaux au cannabis thérapeutique et le premier rapport a été publié sur le sujet. Depuis novembre 2020, la mission d'information a entamé un cycle d'auditions sur le cannabis récréatif, et une consultation citoyenne sur le sujet a été mise en ligne.

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