Égalités / Monde

Le Hirak est aussi une révolution des Algériennes

Temps de lecture : 5 min

Elles réclament l'égalité et dénoncent le Code de la famille, qui les relègue au statut de mineures.

Des femmes manifestent lors du Hirak, le vendredi 14 février 2020. | Ryad Kramdi via AFP
Des femmes manifestent lors du Hirak, le vendredi 14 février 2020. | Ryad Kramdi via AFP

Le Hirak, mouvement populaire de protestation en Algérie, a porté sur le devant de la scène des féministes d'un genre nouveau. Leur ambition est d'aller au-delà du travail mené par leurs aînées pour dénoncer, via ce mouvement pacifiste, les iniquités du Code de la famille appelé aussi le Code de l'infamie, que l'histoire algérienne a sédimentées.

Comme tous les vendredis depuis le 22 février 2019, elles se rassemblent en famille, entre amies, prêtes à braver l'armée et le pouvoir. Ces femmes algériennes, qui se comptent par milliers à travers le pays, défilent dans les rues d'Alger, d'Oran, de Tlemcen… Cheveux au vent ou voilées, se tenant parmi la foule, dans un brassage de générations et de cultures, elles rivalisent d'ingéniosité pour rejeter alors le cinquième mandat du président sortant Abdelaziz Bouteflika, lourdement affaibli à la suite d'un accident vasculaire cérébral (AVC). «Il n'y a que Chanel pour faire le 5», fait partie de leurs slogans.

Leurs revendications et mots d'ordre se radicalisent lorsque, quelques mois plus tard, Abdelmadjid Tebboune, un ancien fidèle du président sortant Bouteflika, est élu président malgré une abstention record de 60,1%.

«Système dégage!» scande la foule qui exprime son rejet de la classe gouvernante issue du Front de libération nationale (FLN), mouvement anticolonial créé en 1954, alors que l'Algérie était sous domination française. La population réclame une véritable démocratie et une amélioration des conditions de vie.

«Comme le mineur et l'incapable»

Devant l'entrée de la faculté centrale d'Alger, un carré féministe porté par des militantes de la première heure s'organise au sein du Hirak. Certaines ont résisté au colonialisme français et gardent des stigmates de cette époque violente. Elles réclament leur émancipation et l'égalité que la nouvelle Algérie leur a spoliées. En ligne de mire: le Code de la famille et ses textes anticonstitutionnels vivement critiqués par ses détracteurs qui le renomment «le Code de l'infamie».

«J'ai 20 ans et j'ai le sentiment d'être trahie par ce qu'on appelait à l'époque, les grands frères...», raconte Wassyla Tamzali, féministe et écrivaine qui découvre sur son bureau, alors qu'elle est avocate stagiaire à la Cour d'Alger, en 1964, un projet du Code de la famille «offensant pour les femmes et la révolution algérienne». L'article 1er stipulait: «Les femmes, même majeures, comme le mineur et l'incapable, ont besoin d'un tuteur pour se marier.»

C'est un camouflet pour ces idéalistes algériennes qui placent leurs espoirs en ce jeune État, devenu un lieu de bouillonnement intellectuel et d'expérimentations pour les militant·es d'Afrique et d'Amérique latine qui rêvent d'un nouveau socialisme. Contre toute attente, cette nouvelle république démocratique, forte d'une constitution qui stipule l'égalité entre les hommes et les femmes, fait de l'islam la religion de l'État. Et «il est demandé à des religieux d'aider à l'élaboration du texte sur la question de la famille et, par conséquent, de la femme», explique l'ancienne avocate.

Une anthropologie de l'âge des cavernes

Le 9 juin 1984, l'Assemblée populaire nationale promulgue le Code de la famille inspiré de la charia. Dès lors, les Algériennes deviennent des citoyennes reléguées au statut de mineures, car le texte maintient les dispositions de la loi coranique selon lesquelles les hommes ont prééminence sur les femmes, dans tout ce qui a trait au mariage, à la vie conjugale et à l'héritage. La polygamie est légalisée. En cas de divorce, le mari conserve le domicile familial sans avoir à assurer l'entretien de sa famille.

«La religion n'est pas faite pour régler des problèmes de société, ni pour dominer les femmes ou les enfants, encore moins pour marier des petites filles de 9 ans avec des vieillards, fustige Wassyla Tamzali, nommée en 1996 directrice des droits des femmes à l'Unesco à Paris. Ce patriarcat religieux a utilisé la religion pour légitimer une anthropologie de l'âge des cavernes!» Pour elle, le gouvernement a cédé la société aux religieux.

Wassyla Tamzali, à Saint-Malo, en 2012. | Alain Jocard via AFP

Les féministes, les intellectuel·les et les progressistes montent au créneau. Mais Les années 1990 marquent un tournant sanglant dans l'histoire du pays, c'est la décennie noire. La guerre civile se fait notamment sur le corps des femmes, un territoire à conquérir à tout prix pour le patriarcat islamiste et ses bras armés. Les universités se vident, les femmes se cloîtrent dans leur foyer ou sortent voilées. Celles qui résistent à l'intégrisme du Front islamique du salut (FIS, parti politique créé en 1989 qui aspire à un État islamique dans la tradition la plus conservatrice), le font au péril de leur vie comme cette jeune étudiante en droit, Amel Zenoune assassinée le 26 janvier 1997, par des terroristes, lors d'une embuscade alors qu'elle rentrait de l'université d'Alger. Elle refusait le voile.

Selon Razika Adnani, philosophe et islamologue, «le voile est la continuité de la claustration de la femme dans l'espace public». Elle dénonce certains intellectuel·les et féministes européens de gauche qui avancent un voile émancipateur et culturel: «Le voile existait bien avant l'islam et Saint-Paul dans son épître aux Corinthiens écrit: “Et l'homme n'a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l'homme. Voilà pourquoi la femme doit porter sur la tête la marque de sa dépendance”. Comment un signe de subordination peut-il devenir un symbole d'émancipation?»

Émancipation, un mot colonial en Algérie

Même constat pour Wassyla Tamzali qui pointe «une attitude paternaliste et ethnicisante» des intellectuel·les de gauche européens et estime que «ces féministes et intellectuelles ont oublié que leurs premiers combats ont été menés contre l'Église catholique».

Le dévoilement des femmes au temps des colonies pèse encore sur les consciences et les mentalités. Paradoxalement, durant la colonisation, il a constitué un enjeu pour la promotion de la condition de la femme, mais entrait en conflit avec l'identité musulmane. Frantz Fanon l'explique en ces termes dans son ouvrage L'an V de la révolution algérienne: «En effet, le voile (haïk) a constitué un véritable enjeu dans la structure des relations conflictuelles entre le colonisateur et le colonisé. La volonté du colonisateur de briser tous les ressorts culturels de la société algérienne et leur substitution par d'autres normes culturelles tendent, entre autres, à “dénuder” l'Algérienne, ce qui passe par l'arrachement de son voile. Et ce, afin de réduire toute forme de résistance nationale.» Ce qui fait dire à Wassyla Tamzali que «le mot émancipation en Algérie reste un mot colonial dans notre histoire».

La réforme du Code de la famille en 2005 est annoncée comme progressiste avec le renforcement d'une loi criminalisant les violences contre les femmes. «Une avancée due aux féministes», selon Wassyla Tamzali. Pour l'islamologue, Razika Adnani, l'État tergiverse: «Il faut que l'État s'émancipe de la religion! Je ne vois pas d'autre solution.»

La réforme de 2005 garde en effet encore l'influence de la charia. Le Code maintient la polygamie et les inégalités successorales entre les sexes. Concernant le mariage, il conserve le principe de tutelle, la femme algérienne est donc toujours considérée comme mineure. À quelques jours du deuxième anniversaire du Hirak, le mouvement n'a pas tiédi malgré les répressions, les arrestations policières et la crise sanitaire du Covid-19 qui a donné un coup d'arrêt aux manifestations.

À l'entrée de la faculté centrale d'Alger, le carré féministe s'impose. Contrairement à leurs aînées, les jeunes féministes se revendiquent libres de l'emprise des «grands frères». Elles sont trop radicales pour certains manifestants, qui argumentent que «ce ne sont pas nos traditions». Wassyla Tamzali réplique: «On ne se révolte pas pour défendre des traditions mais pour défendre un projet de société!» et de souligner que «l'un des échecs du mouvement féministe au Maghreb a été d'ignorer la liberté des femmes au détriment de l'égalité. L'une et l'autre vont de pair et nous devons nous en saisir, pas seulement parce que nous sommes des “bonnes femmes” ou au contraire des “bad women” ou des “mauvaises mères”, mais parce que nous sommes des individus.»

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