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La défense au centre des préoccupations de la Grèce

Temps de lecture : 7 min

Augmentation du budget, service militaire rallongé, acquisition de Rafale, multiplication des accords de coopération militaire... Depuis son élection, le gouvernement conservateur de Kyriákos Mitsotákis a fait de l'armée sa priorité.

Un Rafale survole la base aérienne de Tanagra, au nord d'Athènes, le 4 février 2021. | Angelos Tzortzinis / AFP
Un Rafale survole la base aérienne de Tanagra, au nord d'Athènes, le 4 février 2021. | Angelos Tzortzinis / AFP

«Un moment historique.» C'est en ces termes que le Premier ministre grec Kyriákos Mitsotákis qualifiait fin janvier l'accord signé avec la France pour l'acquisition de dix-huit Rafale. Un contrat chiffré à 2,5 milliards d'euros et salué comme «la mise en œuvre d'un programme de modernisation de notre équipement».

Le gouvernement conservateur de la Nouvelle Démocratie a décidé de frapper fort en cette année de bicentenaire de l'indépendance grecque, faisant de la Grèce le premier pays européen à se doter de ces avions de combat français.

«Grèce, France, Alliance»

Rappelant à l'envi le philhéllènisme français et les liens historiques, politiques et culturels qui unissent les deux pays, dirigeants français et grecs inscrivent leur coopération militaire florissante dans la poursuite d'une tradition éprouvée.

Exercices militaires conjoints, débats parlementaires communs et visites ministérielles se sont multipliés cette dernière année. Guidés par une même vision diplomatique et par des intérêts économiques convergents, les deux gouvernements traduisent en acte la mise en place du «partenariat stratégique de sécurité» cher à Emmanuel Macron.

«Nous sommes très contents de sentir la France proche de nous. La relation entre les deux pays poursuit une tradition et continue de s'améliorer», s'enthousiasme Nikos Manolakos, député de la majorité et membre de la Commission permanente de défense et des affaires étrangères.

«Pendant une décennie, les forces armées helléniques ont souffert de la crise financière et le budget de la défense a été significativement réduit.»
Periklis Zorzovilis, président de l'Institut grec des analyses en défense et sécurité

Ces propos trouvent écho chez l'ambassadeur de France en Grèce, Patrick Maisonnave, présent le 4 février sur la base aérienne de Tanagra, au nord d'Athènes.

«La France a prouvé être le plus ancien et le plus fidèle allié de la Grèce», a exprimé l'ambassadeur au sortir de trois jours d'exercices aériens communs entre les deux pays, qualifiés de «frères d'armes». Et de conclure: «Grèce, France, Alliance!», reprenant un slogan né de la transition démocratique en Grèce au lendemain de la dictature des colonels (1967-1974).

Avec l'acquisition de dix-huit Rafale (six neufs et douze d'occasion, formation des pilotes, armement et maintenance compris) et l'ouverture de négociations pour s'adjuger plusieurs frégates, la Grèce donne un coup de fouet à des forces armées vieillissantes.

«Pendant une décennie, les forces armées helléniques (HAF) ont souffert de la crise financière et le budget de la défense a été significativement réduit», explique Periklis Zorzovilis, président de l'Institut grec des analyses en défense et sécurité.

Augmenter les capacités militaires

Avec 2,6% de son PIB alloué à la défense en 2020, la Grèce était, proportionnellement, le deuxième pays de l'OTAN à investir autant dans son armée, seulement devancé par les États-Unis. Mais ces dépenses recouvrent essentiellement des besoins liés au personnel et à l'entretien des appareils. «Le renouvellement et l'amélioration des capacités de la défense grecque ont été retardés, presque arrêtés», appuie Periklis Zorzovilis.

Changement de stratégie et de priorités pour la Nouvelle Démocratie. Le gouvernement de Kyriákos Mitsotákis, élu en juillet 2019, a voté une augmentation de 57% du budget de la défense pour 2021. Il s'élève désormais à 5,5 milliards d'euros.

«La crise a servi de prétexte aux gouvernements précédents pour ne pas faire d'investissements dans les armées», tance Nikos Manolakos, lieutenant-général retraité de l'armée grecque.

«Nos forces armées n'ont pas été une priorité pendant dix ans, pour des raisons économiques autant que politiques», estime le député de la majorité qui «salue la volonté et la rapidité du gouvernement sur ces questions».

«Le chômage pousse encore plus nos concitoyens à rejoindre la grande famille des forces armées.»
Nikos Manolakos, député de la majorité et membre de la Commission permanente de défense et des affaires étrangères

Parmi les mesures votées par la Nouvelle Démocratie, la durée du service militaire obligatoire pour les hommes passe de neuf à douze mois et le ministère de la Défense prévoit le recrutement de 15.000 soldats sur les cinq prochaines années.

De quoi redynamiser des effectifs en chute libre depuis vingt-cinq ans. Selon les données de la Banque mondiale, le personnel des forces armées grecques est passé de 213.000 à 148.000 membres entre 1993 et 2018.

«Nous augmentons également les capacités d'accueil dans les écoles militaires, où nous pouvons désormais accueillir 1.335 élèves par an contre 819 auparavant. Et le chômage pousse encore plus nos concitoyens à rejoindre la grande famille des forces armées», concède cyniquement Nikos Manolakos.

La Turquie, menace éternelle

«Doucement mais sûrement, la Grèce change sa doctrine militaire: de la dissuasion par la défense à la dissuasion par la punition», résume Emmanuel Karagiannis, professeur associé au King's College de Londres, spécialiste en conflits et sécurité.

Le renouvellement et la modernisation de l'armée grecque se sont accélérés ces derniers mois par les tensions croissantes et récurrentes avec la Turquie.

Deux cents ans après sa guerre d'indépendance face à l'Empire ottoman, la Grèce voit dans la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan l'ombre encombrante d'un ennemi historique et la menace permanente d'un conflit armé, que les velléités expansionnistes et impérialistes du président turc ne cessent d'alimenter.

«Les menaces militaires contre les îles grecques et l'appel d'Erdoğan à réviser le traité de Lausanne ont forcé le gouvernement Mitsotákis à réagir.»
Emmanuel Karagiannis, professeur associé au King's College de Londres

La liste des différends bilatéraux s'est allongée au fil des années. L'occupation turque du nord de Chypre, les statuts des minorités ethno-religieuses, la délimitation des eaux territoriales et de la zone économique exclusive, les violations de l'espace aérien et la crise des réfugiés constituent autant de points de frictions entre les deux pays.

«La Grèce s'est graduellement sentie menacée par les ambitions géopolitiques de la Turquie. Les menaces militaires contre les îles grecques et l'appel d'Erdoğan à réviser le traité de Lausanne ont forcé le gouvernement Mitsotákis à réagir», estime Emmanuel Karagiannis.

Un avis partagé par Periklis Zorzovilis, pour qui la politique menée par Recep Tayyip Erdoğan constitue «une menace existentielle à la souveraineté grecque et ses intérêts vitaux».

Changement de rôle sur la scène internationale?

Si les pays membres de l'Union européenne, hormis la France, peinent à afficher ouvertement leur soutien à la Grèce, la République hellénique s'emploie depuis plusieurs années à chercher de nouveaux alliés. Elle a multiplié, ces derniers mois, les accords bilatéraux de coopération militaire.

Un accord d'assistance mutuelle avec les Émirats arabes unis, un contrat pour la formation de pilotes avec Israël, une délimitation des frontières maritimes avec l'Égypte; autant d'alliances motivées par un adversaire commun.

«Jérusalem et le Caire partagent les préoccupations grecques quant à l'affirmation turque en Méditerranée orientale. Le soutien d'Ankara au Hamas et aux Frères musulmans a rendu furieux Israël et l'Égypte. Le gouvernement grec s'est en outre rapproché de pays arabes pro-occidentaux comme l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis qui ont leurs propres problèmes avec le leadership néo-islamiste de la Turquie», analyse le professeur Karagiannis.

«La Grèce peut jouer un rôle stratégique important dans la région [...] être un pilier de stabilité.»
Mike Pompeo, ancien secrétaire d'État des États-Unis

Frontière de l'Union européenne, située au carrefour entre l'Europe de l'Ouest, les Balkans, l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient, la Grèce occupe une position préférentielle et stratégique. Alors que la Méditerranée orientale s'apparente à un théâtre de tensions constantes et croissantes, le pays peut devenir un acteur majeur de la région.

«Grâce à sa position géographique, la Grèce pourrait facilement déployer des moyens militaires pour la sécurité collective dans la région», pense Emmanuel Karagiannis. Il ajoute: «Dans ce contexte, Athènes est en train de construire une nouvelle identité géopolitique en tant que rempart de l'ouest en Méditerranée orientale.»

C'est ce qu'estimait Mike Pompeo lors de sa visite à Athènes en septembre 2020. «La Grèce peut jouer un rôle stratégique important dans la région [...] être un pilier de stabilité», déclarait le secrétaire d'État américain sous l'administration Trump. Pour Mike Pompeo, il s'agissait du deuxième déplacement en Grèce en moins d'un an, symbole de l'importance stratégique de cette terre pour les troupes américaines, présentes d'Alexandroúpoli (nord) à la Crète (sud).

Déjà mobilisée au Kosovo, en Irak et en Afghanistan, l'armée grecque devrait par ailleurs participer à la Task Force Takuba, au Sahel, dans les prochains mois. Un pas de plus dans son intégration militaire au sein des institutions internationales.

Priorités contestées

Dans ce contexte, difficile pour l'opposition de se faire entendre. Syriza a voté contre le budget 2021 mais s'est abstenu sur le vote des dépenses militaires, conscient des impératifs d'investissement dans ce secteur.

«Il y a un réel besoin de renforcer l'armée et de la moderniser, sans mettre en danger l'équilibre du budget public et délaisser les politiques sociales. On reconnaît la nécessité, mais d'une façon programmée et sans oublier les autres priorités du pays», nuance Giórgos Katroúnkalos, député de l'opposition et membre de la Commission permanente de la défense nationale et des affaires étrangères.

En pleine pandémie, et alors que le système de santé a particulièrement souffert des mesures d'austérité pendant dix ans, la prépondérance de l'armée sur d'autres secteurs est contestée par la gauche.

«Nous critiquons la politique néolibérale du gouvernement qui abandonne la santé et l'éducation», résume l'ancien ministre des Affaires étrangères sous Syriza. Le budget de la santé a été réduit de 15% pour 2021, alors que la Grèce peine à endiguer la deuxième vague de Covid-19.

Pour l'ancien Premier ministre Aléxis Tsípras, le ton se veut nettement plus dur. «Dans un monde qui change et qui comprend l'importance de la protection sociale et du système de santé public, le gouvernement de la Nouvelle Démocratie nous conduit à la faillite comme en 2010», déclarait le leader de l'opposition à la tribune du Parlement.

Le PIB grec, estimé à 340 milliards de dollars en 2019, devrait connaître une baisse évaluée entre 9 et 10% pour l'année 2020 selon les estimations de l'OCDE et de la Commission européenne.

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