Culture

Treme et les saints de la Nouvelle-Orléans

Josh Levin, mis à jour le 25.04.2010 à 21 h 00

La série de David Simon serait-elle un peu complaisante?

Jusqu'à présent, toutes les séries dont l'action se situait dans ma ville natale ont été du genre regardons la parade de jazz en mangeant du gumbo. Dans cette vision stéréotypée, La Nouvelle-Orléans devient moins une ville qu'une espèce de parc à thème un peu humide rempli d'alligators et de types déguisés pour Mardi Gras. Prenez par exemple K-Ville (2007), une série policière de la Fox qui se voulait réaliste dans sa manière de dépeindre la ville et ses habitants après le passage de Katrina. Dans le pilote, le personnage principal s'exclame, «Vite, un gumbo ! J'en ai besoin pour réfléchir correctement!»

Aussi incroyable que cela puisse paraître, je suis en train d'écrire cet article sans manger de gumbo ni d'étouffé ou autre spécialité locale favorisant l'activité mentale. Et, comme moi, les personnages de Treme (qui est le nom d'un quartier de la ville) ne semblent pas avoir besoin de manger du gumbo pour faire marcher leur cerveau. J'ai regardé les trois premiers épisodes de cette nouvelle série HBO, et je peux vous assurer que je n'ai jamais vu la ville dépeinte de manière si riche et si juste.

Treme est aussi à l'aise sur un plan quasi métaphysique, lorsqu'elle évoque l'état d'esprit et les sentiments des habitants trois mois après le passage de Katrina, qu'au niveau du détail le plus concret. D'ailleurs, la série fait preuve d'une telle connaissance de la ville que le journal local, le Times-Picayune, a publié un guide des épisodes à l'attention des personnes qui ne connaissent pas La Nouvelle-Orléans et n'ont jamais entendu parler du chef Austin Leslie, du glacier Brocato's ou de Big Chief Monk Boudreaux.

Faire attention à ne pas vexer les non habitants de la Nouvelle-Orléans

Mais malgré cette attention portée aux détails, David Simon semble toujours craindre que les habitants de la région ne le prennent pour un touriste ignorant. Dans une lettre ouverte publiée par le Times-Pic, le créateur de Treme et The Wire explique qu'une petite erreur à propos d'un gâteau frit (la boulangerie Hubig's, voyez-vous, n'a rouvert que quelques mois après la période évoquée dans la série) ne doit pas laisser penser que «ceux qui ont commis cette fiction sont indifférents aux faits réels, à la chronologie et aux possibilités historiques.» Selon Simon, les erreurs factuelles doivent être comprises comme de petites tricheries permettant d'accéder à des vérités plus vastes. «C'est à vous de juger, et seul votre avis nous intéresse vraiment, si l'alchimie de notre récit est parvenue à transformer la matière brute des faits en une fresque digne de votre attention.»

Votre serviteur ne peut parler que pour lui-même, mais il lui semble que Simon n'a pas à s'inquiéter de mécontenter les natifs. Quand on a vu la manière lamentable dont la télévision et le cinéma recyclent la même litanie de clichés sur La Nouvelle-Orléans, il est passionnant, et gratifiant, de voir un artiste aussi talentueux dresser le portrait de notre ville.

Non, à mon avis, Simon devrait davantage faire attention à ne pas vexer les spectateurs qui n'habitent pas à La Nouvelle-Orléans. En effet, si, dans le premier épisode, les habitants de la ville sont dépeints de manière réaliste, complexe et positive, les autres personnages sont caricaturaux et semblent seulement servir de faire-valoir aux musiciens ou aux militants auxquels nous sommes censés nous identifier.

Dans le sens du poil

Au début du pilote, Creighton Bernette, un professeur de l'Université de Tulane (John Goodman) rabroue un journaliste anglais qui ne semble pas regretter la destruction de la ville. Devant ma télé, j'étais de l'avis de Bernette, mais j'ai tout de même pensé que Treme se payait un peu facilement la tête de son interlocuteur. S'il est vrai que certaines voix se sont interrogées sur la nécessité de reconstruire la ville (comme Dennis Hastert, le président de la Chambre des représentants des Etats-Unis, ou Jack Shafer, de Slate), les bêtises que raconte le journaliste à propos de la musique (qui aurait «connu son heure de gloire») ou de la nourriture locale («assez provinciale et typiquement américaine, c'est-à-dire trop riche et trop grasse») le désignent immédiatement comme un imbécile prétentieux. En faisant de ce sceptique un personnage aussi antipathique, Simon caresse son public dans le sens du poil. Et au lieu de nous amener à nous confronter à des idées dérangeantes, il nous permet de les rejeter sans même nous y arrêter.

On retrouve la même tendance dans les deux épisodes suivants. (Attention, ce qui suit révèle une partie de l'intrigue). A la fin du troisième, un car de touristes s'arrête pour laisser ses passagers regarder des Indiens de Mardi Gras qui honorent la mémoire d'un ami disparu. Pendant que le chauffeur pose des questions indélicates («C'est chez vous, cette maison?»), les touristes incultes restent les fesses dans leur fauteuil et photographient la scène. Nous distinguons les visages attristés ou offensés des habitants, mais le groupe d'étrangers n'est qu'une foule indifférenciée, des vautours sans visage qui veulent simplement ramener des photos de natifs déguisés ou des ruines de la catastrophe. C'est vrai, les touristes ne sont pas toujours très fins. Mais il est aussi vrai que beaucoup de gens se sont rendus là-bas après le passage de Katrina parce qu'ils voulaient mesurer par eux-mêmes l'étendue de la catastrophe. Treme aurait peut-être mieux fait de donner un visage plus humain à cette curiosité souvent sincère.

Authentiquement authentique

Les trois paroissiens venus de l'Amérique profonde pour aider à la reconstruction ne sont pas mieux traités. Pour ces ploucs du Wisconsin décrits avec la subtilité d'un film des années 1980, «reconstruire» signifie avant tout «raser les maisons, et le reste.» Ils ne savent pas prononcer «Nouvelle-Orléans» correctement (ils passent le mot à la moulinette de l'accent américain, ce qui donne «New-Orliiinz») et n'ont qu'une connaissance simpliste et superficielle de la culture locale. Lorsque deux musiciens de rue leur demandent ce qu'ils aimeraient écouter, une des jeunes femmes répond avec un air penaud «Quelque chose d'authentique.»

Certes, ces musiciens ne sont pas idéalisés non plus. Sonny, le pianiste débraillé, leur crache à la figure que «When the Saints go Marching In», qui est selon lui typique de la «New-Orliiinz», leur coûtera vingt dollars, parce que «tous les bouseux de la terre veulent écouter "Saints".» Et si j'en crois les indices disséminés au cours de ces trois premiers épisodes, je ne serais pas étonné d'apprendre que Sonny, qui n'arrête pas de se vanter d'avoir sauvé des tas de gens pendant l'ouragan, n'est qu'un salaud d'opportuniste.

Mais c'est bien cela, le problème. Les natifs de La Nouvelle-Orléans (Sonny, le joueur de trombone Antoine Batiste, le chef des Indiens de Mardi Gras, Albert Lambreaux, etc.), ont tous une personnalité et surtout une histoire, une trajectoire, alors que ceux qui viennent d'ailleurs, ces gens qui n'ont jamais soufflé dans une trompette, sont des caricatures grossières.

Si Simon cherche à convaincre son public que la Nouvelle-Orléans est une ville extraordinaire qui mérite d'être préservée, il s'y prend d'une drôle de manière. Pour affirmer cela, je pars du fait que le spectateur moyen de Treme n'habite pas La Nouvelle-Orléans, a été fasciné, et touché, par Katrina et les événements qui l'ont suivi, et aimerait savoir ce qui s'est passé depuis. Or, dans l'univers de Treme, les seuls personnages à qui ce spectateur peut s'identifier, ce sont les ploucs du Wisconsin. Des gens qui souhaitent aider les habitants de la ville, même s'ils ne savent pas ce qu'est une second line. Et en se moquant de ces personnages, Simon se moque de son public.

Une critique fondée, une

Le problème de cette approche qui oppose La Nouvelle-Orléans au reste du monde, c'est qu'elle plaque une hiérarchie morale simpliste sur un contexte complexe. Dans Treme, les musiciens, les défenseurs des droits civiques ou les patrons de restaurant incarnent le bien. Et ceux qui ne sont pas immédiatement fascinés par la ville sont ridiculisés, attaqués ou simplement oubliés. Ainsi, lorsque la fille de Lambreaux insiste pour que son père ne revienne pas à La Nouvelle-Orléans tant que la situation ne s'est pas améliorée, il est clair que nous sommes censés la prendre en grippe. Nous voyons bien que son père ne peut pas vivre ailleurs, mais elle ne le comprend pas.

Après avoir vu seulement trois épisodes, il serait absurde d'affirmer que Simon et Treme sont lancés sur des rails dont ils ne peuvent plus sortir. D'ailleurs, on peut trouver un signe encourageant dans le personnage du fils de Lambreaux, Delmond, un trompettiste qui a rencontré le succès à New York. Quand il émet l'idée qu'il existe des villes où « on respecte vraiment les musiciens », on comprend qu'il énonce un point de vue rationnel et défendable. Sauf erreur de ma part, c'est la première critique de La Nouvelle-Orléans qui n'est pas ridiculisée par la série.

La passion avec laquelle Simon filme et raconte La Nouvelle-Orléans crève l'écran, tout comme son amour pour Baltimore était évident dans The Wire. Mais pour l'instant, Treme semble un peu empêtré dans le respect quasi religieux qu'éprouve son créateur pour son objet. Je peux comprendre que Simon veuille idéaliser la ville à la fleur de lys. Et d'ailleurs, la série n'existerait pas s'il ne voulait pas avant tout en faire l'éloge. Mais en affichant si ouvertement son parti pris, Treme manque parfois de subtilité. Et avec tout l'amour qu'il lui porte, il serait dommage que la vénération de Simon pour la Nouvelle-Orléans devienne le point faible de ce qui pourrait devenir une excellente série.

Josh Levin

Traduit par Sylvestre Meininger

Josh Levin
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Rédacteur en chef de Slate.com
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