Monde

Sarah Palin, la star qui exige des pailles dans ses bouteilles

John Dickerson, mis à jour le 21.04.2010 à 3 h 20

La gauche américaine avait Al Gore, la droite a trouvé sa propre célébrité politique.

Dans les poubelles de leur campus, des étudiants de l'Université de Stanislaus (Californie) ont retrouvé le contrat de Sarah Palin pour une conférence à venir. Le document dresse la liste des conditions de sa venue. Parmi les demandes, on découvre que l'ex-candidate à la présidence exige que deux bouteilles d'eau munies de pailles flexibles soient mises à sa disposition sur l'estrade. Lorsqu'elle prend l'avion, ce doit être en première classe (ou sur un jet de taille moyenne); lorsqu'elle conduit, il lui faut des 4x4 ou des «voitures de ville de couleur noire», et lorsqu'elle passe la nuit sur place, elle impose une suite dans un hôtel grand luxe - pour vous faire une idée, imaginez que le prix du sachet de cacahuètes du minibar dépasse notablement le salaire horaire des employés de l'endroit.

Votre avis sur la question? Il dépend sans doute de votre orientation politique. Si vous êtes de gauche, vous y verrez la preuve de l'hypocrisie de Palin: quoi qu'elle en dise, elle n'a rien de la simple «hockey mom», et son humilité n'est qu'une façade. Si vous êtes de droite, vous y verrez la preuve que le cours de l'action Palin est à la hausse. Et si vous aimez les proverbes, vous serez un peu perdu: on nous dit que «les lâcheurs ne gagnent jamais» [«quitters never prosper»], mais Palin, qui a démissionné un an et demi avant la fin de son mandat, de gouverneure de l'Alaska aurait depuis gagné 12 millions de dollars, selon ABC News.

Il faut juger Palin en tant que star

Mais si vous prenez le temps de la réflexion, et que vous comparez Palin à d'autres célébrités et présentateurs de reality-shows, vous vous rendrez compte que son contrat ne sort pas vraiment de l'ordinaire. Elle n'a pas réclamé de bouquets de roses blanches, ni demandé d'escorte policière. Elle n'a pas demandé à ce que que toutes les télévisions soient réglées sur Fox News, comme l'homme à qui elle a voulu succéder à la vice-présidence. Il est vrai qu'elle exige un droit de regard sur les questions qui lui seront posées lors de ses interventions - ce qui, étant donné le côté artificiel et clés en main des déclarations publiques présidentielles, devrait, de nos jours, être considéré comme une requête politique tout ce qu'il y a de plus banale.

Mais là encore, il nous faut la juger en tant que célébrité, pas en tant que femme politique. Palin est une personnalité qui parle de politique. Une personnalité influente, qu'on a tendance à aimer ou à détester. Et elle a peu de chance de devenir présidente. En somme, elle ressemble beaucoup à Al Gore.

Il semble quelque peu injuste de lui demander de se plier aux règles du jeu politique (affirmer publiquement aimer les biscuits apéritif à base de couenne de porc pour se rapprocher de l'homme du peuple, par exemple). On ne peut pas lui demander de rester la même en dépit de sa célébrité (et ce même si le fait de prétendre le contraire fait désormais pleinement partie de son personnage public). La fortune n'a pas amené Palin à renier son passé, pas plus qu'elle n'a amené Gore à oublier ses expériences de jeunesse dans la ferme familiale.

Ce parallèle ne vaut certes pas sur toute la ligne. Mais les différences entre ces deux figures ne font que renforcer la thèse selon laquelle Palin, si elle est influente, n'est pas présidentiable. Gore a nettement plus d'expérience politique et gouvernementale; il a consacré la majeure partie de sa vie d'adulte à la défense d'un ensemble d'idées - a travers de nombreux écrits, conférences et autres présentations PowerPoint. La dernière évaluation de sa cote de popularité date de 2008; il avait alors recueilli 58% d'opinions favorables. Palin n'est pas populaire. Elle n'a récolté que 24% d'opinions favorables dans le dernier sondage de la chaîne CBS. Et elle n'a pas choisi de défendre un ensemble d'idées originales - les idées, elle les déforme et elle les reprend à son propre compte.

Présidente en 2012? Un miracle

L'impopularité de Palin a la vie dure. Ses taux d'opinions favorables et défavorables - ce dernier étant de 38%, à peu près celui Gore - n'ont pas évolué depuis qu'elle a démissionné de son poste de gouverneur de l'Alaska en juillet dernier. Dans un sondage du Washington Post publié en février, 71% des personnes s'étant prononcées l'ont jugée incapable d'être présidente. CBS a récemment interrogé les membres du Tea Party movement [mouvement populiste conservateur] à ce sujet; selon le sondage, une majorité d'entre eux pense également qu'elle ne serait pas capable d'être présidente. Quant aux électeurs indépendants, qui décideront sans doute de l'issue de la prochaine élection, ceux qui ne revoteront pas pour le président Obama risquent fort d'hésiter longuement avant de donner leurs voix à une autre personne capable de déchaîner les foules mais peu au fait des rouages du pouvoir. Ils n'opteront pas pour Sarah Palin. Politiquement parlant, si Palin parvient à surmonter ces obstacles et à se faire élire tout en conservant son actuel franc-parler, alors il faudra vite réunir tous les malades et les infirmes - il y a de fortes chances pour qu'elle soit également capable de guérir par simple imposition des mains...

Dire de Palin qu'elle est une célébrité politique ne sous-entend pas qu'elle est incapable de comprendre ou d'influencer ceux dont elle défend la cause. Les draps de soie et les coupes de champagne en première classe ne choquent pas forcément son public. Oprah Winfrey est aussi riche qu'exigeante, et sa popularité ne se dément pas dans les classes populaires. Elle a usé de sa popularité pour aider Barack Obama. Si on découvrait qu'elle exige des pailles flexibles lors de ses déplacements, personne n'y trouverait à redire. Palin gagne des millions en parlant des petites gens, et cela pourrait bien en choquer plus d'un. Mais au fond, est-elle si différente de ce musicien qui a gagné une fortune en devenant le chantre de la classe ouvrière?

Si vous vous demandez à quoi pourrait ressembler un gouvernement républicain, ou voir ce que donne la philosophie du parti lorsqu'elle est mise en pratique, vous trouverez d'excellents sujets d'étude dans le New Jersey, dans le Mississippi, en Californie ou en Virginie. Là-bas, les conservateurs se battent pour mettre en œuvre de nouvelles idées, qui nécessitent de parvenir à de réels compromis, et qui auraient de réelles conséquences. Ceux qui souhaitent débattre de la ligne politique du Parti républicain feraient mieux de commencer par s'intéresser à ces Etats.

Sarah Palin est peut-être en train de vivre le rêve américain, mais la célébrité l'a changée, et chaque contrat juteux la transforme un peu plus encore. Quand achèvera-t-elle sa mue? Nous le saurons quand ceux qui fouillent ses poubelles ne livreront plus leurs reliques aux journalistes - et trouveront plus profitable de les revendre sur eBay.

John Dickerson

Traduit par Jean-Clément Nau

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Photo: Sarah Palin lors d'une «Tea Party Express» à Boston le 14 avril. REUTERS / Brian Snyder.

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