Santé

Plus que jamais, l'IMC est une mesure obsolète de la bonne santé

Temps de lecture : 5 min

Pour échapper à la pesée, de nombreuses personnes grosses renoncent à se faire soigner.

«Pourquoi gardons-nous encore comme référence, en 2020, une formule bricolée par un mathématicien-astronome-naturaliste-sociologue-mais-pas-médecin belge en 1832?», s'interroge une militante. | Pixabay via Pexels
«Pourquoi gardons-nous encore comme référence, en 2020, une formule bricolée par un mathématicien-astronome-naturaliste-sociologue-mais-pas-médecin belge en 1832?», s'interroge une militante. | Pixabay via Pexels

Depuis le 11 janvier 2021, M6 diffuse l'émission «Opération renaissance», produite et présentée par Karine Le Marchand. Dès sa préparation en 2017, ce programme alerte le collectif Gras Politique, comme l'expliquait un article de Buzzfeed. Ses membres avaient lancé une pétition, rappelant que «l'obésité est une maladie chronique et multi-factorielle qui ne devrait aucunement être instrumentalisée au profit d'un docu-réalité». Mais cette réaction n'a pas été suffisante pour stopper la préparation puis la diffusion d'«Opération renaissance», pas même la réaction «assez choquée» d'Agnès Buzyn, la ministre de la Santé de l'époque.

Dans une tribune publiée sur Mediapart le 8 janvier 2021, Gras Politique pointe de nouveau les nombreuses failles de l'émission. «Nous craignons évidemment qu’à la suite de sa diffusion, les personnes grosses, déjà stigmatisées dans leurs vies quotidiennes, subissent de la part de leurs proches et d’inconnus une pression supplémentaire à l’amaigrissement, qui contribuera à la grossophobie ambiante et à leur fragilisation. Nous n’avons pas attendu M6 et Karine Le Marchand pour naître et pour vivre: nos vies de personnes grosses comptent autant que les vôtres.»

Le culte de la minceur occulte les problèmes de santé

L'émission connaît un succès d'audience très faible, mais a tout de même intéressé plus d'un million de téléspectateurs. Elle est l'énième symptôme d'une société obsédée par la minceur et qui, par conséquent, stigmatise les personnes grosses jusqu'à exploiter leurs problèmes de santé pour en faire un divertissement soi-disant bienveillant. Cette contrainte omniprésente à l'amaigrissement est un frein pour de nombreuses personnes grosses à se faire soigner lorsqu'elles en ont besoin. Même pour un simple rhume, l'épreuve de la pesée et du calcul de l'Indice de masse corporelle (IMC) ne sont jamais loin, ainsi que les potentielles remarques grossophobes.

Comme l'écrivent Daria Marx et Eva Perez-Bello dans leur livre «Gros» n'est pas un gros mot: «Si la donnée “POIDS” est importante dans les constantes d'un individu, il faut tenter de la débarrasser de ses amalgames nocifs pour les concernés. […] On ne saurait s'arrêter à une seule donnée pour le définir. De nombreuses personnes grosses refusent de se peser chez le médecin, parce qu'elles craignent la répétition des brimades qu'elles ont connues enfant.»

«Certains médecins n'y connaissent rien. Il y a encore du boulot pour changer les mentalités.»
Marjorie Crémadès, diététicienne

Bien qu'il soit utile de connaître le poids d'un patient pour lui proposer le dosage adapté d'un traitement ou encore détecter un changement dans l'état de santé physique ou mentale –l'occasion de rappeler que la contraception d'urgence est moins efficace chez les personnes grosses–, le seul ratio taille/poids de l'IMC est un outil trop limité pour évaluer la bonne forme générale d'une personne. Le journaliste Jeremy Singer-Vine l'expliquait déjà très bien dans un article de 2009 retraçant l'historique et les limites de l'IMC, formulé par Adolphe Quetelet en 1832. Son constat résiste hélas au passage des années. «L'IMC est économique et pratique et il a l'avantage d'être bien implanté. En résumé, l'avenir de l'IMC est assuré, en dépit -et grâce- à ses défauts.»

L'importance accordée à l'IMC en dépit d'autres facteurs d'évaluation de la santé occasionne des situations absurdes, comme le décrit Olga Volfson, journaliste et militant·e. Son parcours de personne grosse voulant donner son plasma à l'Établissement français du sang afin d'aider la recherche sur le Covid-19 révèle l'opacité de l'appréciation de cet indice, au-delà de l'abstrait «bon sens» argué par le médecin interrogé par ses soins. «Énième rappel: l’Indice de masse corporelle est un calcul froid du poids divisé par la taille au carré, qui ne prend en compte ni la masse osseuse, ni la masse musculaire. C’est du pifomètre bien verni, qui peut éventuellement donner une indication de santé… tout à fait arbitraire. Pourquoi gardons-nous encore comme référence, en 2020, une formule bricolée par un mathématicien-astronome-naturaliste-sociologue-mais-pas-médecin belge en 1832?»

«La nutrition est très peu enseignée en médecine»

Pour le médecin nutritionniste Corinne Godenir, ancienne membre du G.R.O.S., l'IMC est un outil «sans doute dépassé» qu'il faut recouper avec d'autres paramètres, dont les facteurs psycho-sociaux, afin d'aider correctement les personnes en surpoids. «La norme d'IMC a ses limites selon la manière dont on en parle: certaines personnes demandent à le connaître, d'autres ne le supportent pas.»

La nutritionniste ignore s'il est amené à disparaître un jour des manuels de médecine, préférant concentrer son travail autour d'une «approche globale de la nutrition» et de la démystification des croyances au sujet du surpoids et de l'alimentation pour proposer «une vision plus généraliste de la prise en charge de l'obésité». «La nutrition est très peu enseignée en médecine», précise-t-elle et l'on compte «beaucoup de mauvais médecins qui proposent des régimes cachés, surtout hyperprotéinés», dans la lignée de celui du médecin radié Pierre Dukan. «On peut être obèse d'après son IMC et en bonne santé», souligne la nutritioniste qui rappelle que tout le monde ne peut pas maigrir de la même façon selon l'hérédité, les antécédents médicaux, les traitements actuels, l'âge et l'IMC actuels.

L' approche de la diététicienne Marjorie Crémadès est similaire. «L'IMC est un outil comme un autre, je le prends en compte mais je l'explique aux patientes.» Spécialisée en alimentation végétale et passionnée de biochimie, elle se concentre sur les besoins nutritionnels de chaque personne pour les accompagner dans leur perte de poids. «On est tous différents, intérieurement et extérieurement, même en mangeant pareil.» Elle déplore une catégorisation trop stricte des personnes selon leur IMC, qui ne prend pas en compte la masse musculaire et osseuse, ni la répartition de la graisse et la différence de celle-ci entre hommes et femmes, ou encore le vieillissement.

La diététicienne conseille plutôt de suivre la courbe de corpulence «qui augmente doucement avec l'âge» et de «questionner les changements brusques» sans les condamner, car ils résultent de multiples facteurs: mise en couple, rupture, changement professionnel ou de lieu de vie, problème hormonal, choc émotionnel, ou baisse d'activité physique que connaissent de nombreuses personnes dans le contexte sanitaire actuel. Elle pointe aussi les ravages des régimes restrictifs ou hyperprotéinés prescrits par «des médecins qui n'y connaissent rien». «Il y a encore du boulot pour changer les mentalités.»

Même si la formule de Quetelet est toujours d'usage dans la formation et la pratique des médecins et des personnels soignants, d'autres approches existent pour mesurer l'état de santé des personnes sans les limiter à un chiffre pathologisant et qui n'inclut aucune des variables propres à chaque être humain. Il est urgent d'avoir un regard plus nuancé sur le poids, et qui ne fera pas les affaires du sensationnalisme télévisuel.

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