Benoît XVI, le pape mal aimé
Cinq ans après son élection, le pape est victime d'un phénomène de rejet. Manque d'autorité, faiblesse de l'entourage, défaillance de la communication. Benoît XVI n'était pas fait pour le «job».
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Les cardinaux ont-ils fait fausse route en élisant comme pape, il y a exactement cinq ans, le 19 avril 2005, Joseph Ratzinger, une figure de professeur et de fin théologien, gardien rigoureux du dogme romain, déjà âgé (78 ans à l'époque), à qui la mort de Jean-Paul II ouvrait le droit plutôt à une paisible retraite? La question est sérieusement posée à l'heure où l'Eglise catholique traverse l'une des plus violentes tempêtes de son histoire moderne, où la «barque de Saint-Pierre» semble ballottée de toute part, à la dérive, privée de gouvernail, impuissante à affronter les coups de grain d'où qu'ils viennent. Où la figure elle-même du pape, au bord de l'épuisement, fait l'objet d'un rejet collectif, où des signes de défiance se manifestent jusque dans les rangs catholiques, par pays entiers, en Allemagne, en Irlande, aux Etats-Unis.
Faire une pause
L'élection rapide de Joseph Ratzinger, devenu Benoît XVI, n'avait pas du tout été le fruit d'un hasard ou d'une intrigue. Après le pontificat si long -vingt-six ans et demi- de Jean-Paul II, curé du monde, «sportif de Dieu», voyageur et prêcheur impénitent, le besoin s'était fait sentir d'une sorte de pause, de consolidation, de mûrissement. Celui qui avait été son collaborateur chargé de la doctrine pendant presque tout son règne, qui avait épousé sa pensée théologique, jusque dans ses pires aspérités, paraissait l'homme de la situation. Et tant pis pour l'âge du cardinal Ratzinger, sa faible disposition pour le rôle politique de pape, sa caricature de «grand inquisiteur» ou de «Panzerkardinal» liée à son ancienne fonction !
La bronca qui avait suivi son élection, le sombre pronostic d'un nouveau raidissement de l'Eglise auraient dû donner l'alerte. On savait que Benoît XVI n'avait pas le charisme de Jean Paul II, capable de dissimuler ses impasses par un éclat incomparable. Avec lui, s'annonçait un exercice plus modeste de la papauté. Il ne fallait pourtant pas être grand clerc pour deviner que son règne ne serait pas de tout repos.
Et le pire arriva
Cinq ans après, on assiste au pire des scénarios. Manque d'autorité et de sens politique, faiblesse des entourages, défaillances de la communication: tout pousse à la conclusion que Benoît XVI n'est pas fait pour le «job». L'Eglise ressemble à une citadelle assiégée où une parole désordonnée, sans prise sur l'événement, fait office de système de défense. Un jour, c'est le prédicateur de la Maison pontificale qui compare les critiques contre le pape sur la pédophilie à une vague d'antisémitisme et qui soulève la colère du monde juif. Le lendemain, c'est le secrétaire d'Etat -numéro deux du Vatican- qui explique la dérive pédophile par des tendances homosexuelles. Les démentis succèdent aux dérapages. Ceux qui restent indulgents pour le pape, en raison de son intelligence, ne le sont pas pour son entourage. Malgré les promesses de réforme et de rajeunissement de la Curie, Benoît XVI ne fait confiance qu'à des collaborateurs qu'il a connus et sont aussi âgés et d'un niveau bien plus médiocre que lui.
Une invraisemblable succession de polémiques a eu un effet dévastateur sur l'image du pape. Après son discours de Ratisbonne en septembre 2006, on en a fait un ennemi de l'islam et un partisan incendiaire du choc des civilisation. Après la levée de l'excommunication de quatre évêques traditionalistes, en janvier 2009, on lui a dressé une statue d'intégriste, de négationniste même, puisque parmi les quatre réhabilités, il y avait l'évêque Williamson qui nie l'existence des chambres à gaz. On a fait le procès, la même année 2009, de son obscurantisme, avec l'excommunication par l'évêque brésilien de Recife d'une petite fille qui avait subi un avortement à la suite d'un viol. De son inconscience face au sida pour des propos sur le préservatif dans l'avion qui le menait en Afrique. De son obstination à défendre la mémoire de Pie XII «silencieux» pendant la shoah. Le pire était encore à venir à travers le déchaînement des affaires de pédophilie et la façon dont Joseph Ratzinger aurait organisé le silence de l'Eglise.
Peut-on pour autant résumer ces cinq ans du pontificat de Benoît XVI par ce constat de crise permanente? Par ce face-à-face avec une opinion tellement détachée de l'Eglise qu'elle ne sait plus faire la part de la vague et de l'écume? Car autant de scandales et de parti-pris devraient aussi élever le soupçon, tant sur le fonctionnement d'une Eglise paralysée par ses scléroses que sur les ressorts d'une société de communication qui réduit tout, s'acharne, se complaît dans la polémique. L'honnêteté intellectuelle oblige à aller plus loin, à sortir des conformismes, à admettre que le bilan de ce pape est plus nuancé que ce qu'en dit la caricature. Prenons quelques exemples.
Tout n'est pas râté
Benoît XVI a-t-il fait reculer le dialogue entre les religions auquel Jean Paul II avait su donner de si fortes impulsions? Il est vrai qu'il ne réunit plus, comme le faisait son prédécesseur, les religions du monde à Assise, ce qui avait du panache. Mais son fameux discours de Ratisbonne est une dénonciation, incontestable sur le fond, de la violence religieuse, d'où qu'elle vienne, quand la religion n'est plus fondée sur la «raison». Le dialogue avec l'islam, une fois mieux marquées ses limites théologiques et politiques, n'a subi sous Benoît XVI aucun renoncement, comme le prouvent le Forum qui a suivi à Rome la lettre d'apaisement de 138 «sages» musulmans et sa visite à la Mosquée bleue d'Istanboul.
Avec le judaïsme aussi, les sujets d'irritation n'ont pas manqué, le dernier en date étant l'annonce d'une future béatification du pape Pie XII, incompréhensible pour les milieux juifs. Mais, d'une part, rien n'indique que cette béatification soit pour demain (il y a tout de même des procédures, notamment la reconnaissance d'un «miracle», à respecter). D'autre part, en se rendant en Israël en mai 2009 et en visitant la synagogue de Rome en janvier 2010, Benoît XVI a montré qu'il marchait sur les pas de son prédécesseur. Sur ce point, l'héritage est intact. Les acquis du dialogue entre le catholicisme et le judaïsme sont «irrévocables», a souligné Benoît XVI entre les murs de la synagogue de Rome. Le procès de régression est donc aussi, sur ce point, immérité.
Va-t-il trop loin dans le dialogue avec les catholiques intégristes? On sait les gestes que ce pape a multipliés pour se rallier la clientèle traditionaliste, notamment le motu proprio de juillet 2007 libéralisant le rite ancien de l'Eglise (retour à la messe en latin) ou la levée des excommunications. Mais qui pourrait lui faire le grief de vouloir mettre fin à un schisme qui divise l'Eglise depuis plus de vingt ans? En sachant que le plus dur reste à faire. Les intégristes ne seront réintégrés dans la «pleine communion» de l'Eglise que s'ils s'alignent sur les acquis du concile Vatican II: la liberté de religion, le dialogue œcuménique, le dialogue avec l'islam et le judaïsme, etc. Pour Benoît XVI, ces points ne sont pas «négociables». Des discussions ont commencé à Rome, mais elles sèment la division dans les rangs intégristes et on peut parier qu'elles seront très longues. Le pape a réussi ce tour de force de calmer une partie de la grogne, sans sacrifier la doctrine.
On l'accuse encore d'avoir enterré l'œcuménisme, c'est-à-dire le dialogue avec les confessions chrétiennes séparées. Mais des faits disent le contraire. Benoît XVI s'est rendu en mars 2010 au temple luthérien de Rome et réaffirmé sa volonté de dialogue avec le protestantisme. Tout en gardant de bonnes relations avec l'archevêque de Canterbury, il a ouvert ses portes aux courants traditionalistes de l'Eglise anglicane hostiles au sacerdoce des femmes ou à la bénédiction des couples homosexuels. Mais c'est surtout avec l'Eglise de Russie, la plus nombreuse et influente du monde orthodoxe, que le rapprochement a été le plus spectaculaire, marqué par des visites de courtoisie et la sourdine mise aux accusations de «prosélytisme» catholique en Russie. En relançant le dialogue théologique, en établissant des relations diplomatiques de plein exercice entre le Saint-Siège et la Russie, Benoît XVI a payé de sa personne. Une rencontre entre lui et le patriarche Kyril de Moscou ne paraît plus relever de la fiction, comme c'était le cas sous Jean Paul II..
Mais ce rapprochement est chèrement payé. La fidélité de Benoît XVI à la liturgie la plus traditionnelle de l'Eglise, sa défense intransigeante du dogme chrétien, le combat qu'il mène dans ses écrits, dans sa prédication, dans ses voyages, contre toute forme de «relativisme» religieux et de «nihilisme» moral lui valent de rallier tous les conservatismes, y compris les plus suspects, comme celui des intégristes catholiques ou de l'orthodoxie russe, citadelle de nationalisme, meilleure alliée de Vladimir Poutine. Au-delà de toutes les polémiques, passées ou en cours, justifiées ou amplifiées par les médias, c'est bien à cette volonté d'aller à contre-courant du monde moderne et séculier que ce pape doit d'être aussi largement incompris et mal aimé en Occident. Avec la gestion chaotique des affaires de pédophilie, qui met en évidence tous les défauts du système clérical catholique, on est arrivé au seuil de rupture: c'est sa crédibilité même qui est en jeu.
Henri Tincq
LIRE EGALEMENT SUR LE PAPE: Le chemin de croix de Benoît XVI, Benoît XVI et le difficile dialogue avec les juifs, Le mariage des prêtres n'est pas pour demain et Le pape peut-il se faire mettre à la porte?
Photo: Benoît XVI au Vatican. Alessandro Bianchi / Reuters
Mis à jour le 19/04/2010 à 14h50













































Vous écrivez : "Benoît XVI ne fait confiance qu'à des collaborateurs qu'il a connus... et d'un niveau plus médiocre que lui.
Vous avez sans doute raison, mais ne croyez-vous pas que Benoît XVI a aussi été critiqué par toute une classe médiatique ignorante de la religion catholique et bien plus médiocre que lui aussi ?
Vous énumérez une succession de polémiques où à chaque fois son discours a été mal interprété parce que tronqué. Je préfère en rendre responsable la "médiocrité" des analystes plutôt que leur mauvaise foi.
Je note au passage, qu'une fois de plus, vous-même parlez de la réhabilitation des prêtres intégriste alors que jusqu'à présent il ne s'est agi que de la levée de leur excommunication. Tout est dans cette nuance, mais qui la comprend ?
Je vous remercie de reprendre point par point toutes les erreurs d'analyse et d'interprétation commises à son égard.
Il est vrai que cette "affaire de la pédophilie des prêtres" venue des Etats-Unis et qui a déferlé sur l'Europe avec la même violence spectaculaire que la crise financière - dont elle a d'ailleurs détourné l'attention - a été très mal gérée. Mais pouvait-elle l'être mieux ? J'en doute. Peut-on arrêter un tsunami ?
Laissons donc la vague passer en espérant que son reflux rendra la raison à tous ceux qui se sont engouffrés dans la faille pour en finir avec cette Eglise catholique, objet de toute leur haine.
C'est très amusant, je n'ai eu à lire que les 3 premiers paragraphes pour avoir la certitude absolue que cet article était écrit par Henri Tincq (dont je n'avais pas vu l'auteur avant la fin).
* connaissance des références et du vocabulaire chrétien
* distorsion des faits pour nuire au pape
* généralisation hâtive de mécontents particuliers pour en faire une vérité universelle et mondiale.
* Petite pique hors sujet sur les positions traditionnelles de l'Eglise en matière de sexualité, ce qui représente bien entendu la quintescance de son message spirituel, que dis-je ? le Kerygme de sa foi !!
Le pape n'est rejeté que par les médias, et il me semble que vous oubliez un peu vite que Jean-Paul II bénéficiait du même traitement médiatique dès qu'il abordait les sujets que sonstatut de phare de l'Eglise le conduisait à aborder plus que régulièrement. Il n'y a pas eu de pape plus prolixe sur les questions de famille, de sexualité, et de tous ces sujets qui fâchent instantanément les médias qui n'aiment pas beaucoup qu'on prêche le contraire de ce qu'ils prêchent eux-même.
Jean-Paul II a subi lui aussi toutes les attaques... la différence c'est qu'il était à chaque fois directement responsable de ses propos, alors que dans ce nouvel assaut médiatique, on utilise les actes et propos d'autres pour quand même tenter de venir atteindre le pape, et l'autre différence est que le pape avait un façon VISIBLE d'attirer les foules autour de lui, qui obligeait les medias à se museler un tout petit peu dans certaines circonstances, avant de reprendre leurs attaques contre lui.
Il n'y a en somme aucun différence, sinon dans le traitement spectaculaire que les media font de ses affaire en se renseignant encore moins qu'avant, en truquant les données et les propos rapportés, en faisant encore moins bien son travail qu'autrefois, en somme.
Et ce constat n'est pas vrai qu'avec le pape, mais sur tous les sujets. Disons que l'Eglise souffre davantage de ces distorsions peu professionnelles que par le passé, mais c'est vrai aussi des hommes politiques ou d'autres sujets.
Ce pape vit dans une époque où le journalisme n'a plus de savoir-faire, de professionnalisme, et il doit supporter le poids de cette incompétence nouvelle, tout en étant tout autant que Jean-Paul II sujet aux critiques de tout le monde médiatique.
Heureusement, ce monde médiatique est un microcosme qui ne perçoit le monde qu'au travers du "bruit de fond médiatique" qui est loin, loin... très loin de la réalité.
Quel surprise cela leur fera de découvrir à quel point les catholiques soutiennent leur pape !!
Le rejet du pape s'inscrit dans un mouvement de fond de déchristianisation de l'Europe, et Benoit XVI par ses maladresses répétées, sa rigidité dogmatique assumée et son incapacité à gérer sa communication (il a l'excuse de l'âge) ne fait que précipiter le phénomène. En Europe, il y a peu de catholiques qui aiment leur Pape. Les choses sont très différentes dans d'autres régions du monde, et l'avenir du catholicisme se joue plus en Afrique ou en Amérique du Sud que chez nous.
Il est facile de s'en prendre aux médias. Mais en l'occurence, ils ne font que relater des faits, ils n'ont pas inventé les propos de Lgr Williamson, ni ceux du Pape sur le préservatif, ni intenté de procédure judiciaire aux USA pour actes de pédophilie.
Il ne faut pas prendre vos croyances pour des réalités. Pour ma part et comme pour tant de mes concitoyens, je ne reconnais pas la parole du christ dans les propos bornés, intolérants et irresponsables de la Curie ni du Pape...
Ce qui est en cause finalement, c'est l'incapacité de l'institution catholique à s'adapter au monde tel qu'il est. C'est fini l'époque où on faisait ce que disait le pape. Tout dans cette église est suranné. Les églises se vident, l'église reste avec ses dogmes. Comment condamner clairement la pédophilie quand on n'est pas capable d'avoir un discours clair sur la sexualité ? Les catholiques en sont conduits à avoir chacun leur conception personnelle de leur religion, souvent sans lien avec le discours de ces types en froufrou. Le Vatican devrait être à l'avant garde des interrogation des citoyens, il est dans le passé. L'église catholique n'est qu'une secte sur le déclin.
1 milliard 147 millions de catholiques baptisés dans le monde, (chiffres de 2008), cela ne fait-il pas un peu beaucoup pour une secte ?
L'église catholique restera toujours sur pied vu le nombre de personnes.Ne voyez vous pas les footbaleurs qui se "signent" sans en comprendre le sens car inconsciemment que vous le voulez ou non son organisation et son universalité force l'admiration de ceux qui l'aiment comme telle et ceux qui ne s'empêchent pas de vouloir lui porter des coups.L'existence de l'Eglise étant la volonté et la manifestation de l'amour de DIEU pour les hommes, rien ne pourra la détruire.
Je crois que vous vous trompez lourdement sur ce qu'est d'être Pape. Ce n'est pas que se balader dans la papamobile et faire des signes à la foule. Visiblement, vous préfèreriez ce système plutôt que quelqu'un parlant des problèmes de fond et réorganisant le Vatican. Je pense que vous n'auriez pas apprécié Paul VI. Moi, ce que je vois, c'est la seule religion qui soit capable de regarder en arrière, de remettre en question les décisions prises, et de se remettre en question. Et ceci dans le seul but de pouvoir regarder vers l'avenir. Une autre religion dans ce style ?
@xdepub : C'est vrai, mais Henry Tincq est quand même plus 'journaliste' que Hitchens. Lui, ses tirades propagandistes sont difficiles à lire jusqu'au bout.
Il est dommage que les détracteurs journalistes reprennent les arguments/citations sans même chercher à suivre ce qui s'est réellement passé.
Beaucoup de catholique ne lisent plus ce qui est écrit sur le pape dans les médias, tout simplement parce que ce n'est plus objectif.
@jcroispas : je ne peux rien pour toi si tu ne connais pas la différence entre une secte et une religion. il ne sert à rien de discuter sur ce juger tant que cette définition t'es inconnu. C'est une démarche personnelle que tu dois accomplir là-dessus, car sinon, tu auras l'impression qu'on cherche à te manipuler. Mais je comprends mieux pourquoi si peu de personne arrive à identifier l'écart.