Monde

Benoît XVI, le pape mal aimé

Henri Tincq, mis à jour le 19.04.2010 à 14 h 50

Cinq ans après son élection, le pape est victime d'un phénomène de rejet. Manque d'autorité, faiblesse de l'entourage, défaillance de la communication. Benoît XVI n'était pas fait pour le «job».

Les cardinaux ont-ils fait fausse route en élisant comme pape, il y a exactement cinq ans, le 19 avril 2005, Joseph Ratzinger, une figure de professeur et de fin théologien, gardien rigoureux du dogme romain, déjà âgé (78 ans à l'époque), à qui la mort de Jean-Paul II ouvrait le droit plutôt à une paisible retraite? La question est sérieusement posée à l'heure où l'Eglise catholique traverse l'une des plus violentes tempêtes de son histoire moderne, où la «barque de Saint-Pierre» semble ballottée de toute part, à la dérive, privée de gouvernail, impuissante à affronter les coups de grain d'où qu'ils viennent. Où la figure elle-même du pape, au bord de l'épuisement, fait l'objet d'un rejet collectif, où des signes de défiance se manifestent jusque dans les rangs catholiques, par pays entiers, en Allemagne, en Irlande, aux Etats-Unis.

Faire une pause

L'élection rapide de Joseph Ratzinger, devenu Benoît XVI, n'avait pas du tout été le fruit d'un hasard ou d'une intrigue. Après le pontificat si long -vingt-six ans et demi- de Jean-Paul II, curé du monde, «sportif de Dieu», voyageur et prêcheur impénitent, le besoin s'était fait sentir d'une sorte de pause, de consolidation, de mûrissement. Celui qui avait été son collaborateur chargé de la doctrine pendant presque tout son règne, qui avait épousé sa pensée théologique, jusque dans ses pires aspérités, paraissait l'homme de la situation. Et tant pis pour l'âge du cardinal Ratzinger, sa faible disposition pour le rôle politique de pape, sa caricature de «grand inquisiteur» ou de «Panzerkardinal» liée à son ancienne fonction !

La bronca qui avait suivi son élection, le sombre pronostic d'un nouveau raidissement de l'Eglise auraient dû donner l'alerte. On savait que Benoît XVI n'avait pas le charisme de Jean Paul II, capable de dissimuler ses impasses par un éclat incomparable. Avec lui, s'annonçait un exercice plus modeste de la papauté. Il ne fallait pourtant pas être grand clerc pour deviner que son règne ne serait pas de tout repos.

Et le pire arriva

Cinq ans après, on assiste au pire des scénarios. Manque d'autorité et de sens politique, faiblesse des entourages, défaillances de la communication: tout pousse à la conclusion que Benoît XVI n'est pas fait pour le «job». L'Eglise ressemble à une citadelle assiégée où une parole désordonnée, sans prise sur l'événement, fait office de système de défense. Un jour, c'est le prédicateur de la Maison pontificale qui compare les critiques contre le pape sur la pédophilie à une vague d'antisémitisme et qui soulève la colère du monde juif. Le lendemain, c'est le secrétaire d'Etat -numéro deux du Vatican- qui explique la dérive pédophile par des tendances homosexuelles. Les démentis succèdent aux dérapages. Ceux qui restent indulgents pour le pape, en raison de son intelligence, ne le sont pas pour son entourage. Malgré les promesses de réforme et de rajeunissement de la Curie, Benoît XVI ne fait confiance qu'à des collaborateurs qu'il a connus et sont aussi âgés et d'un niveau bien plus médiocre que lui.

Une invraisemblable succession de polémiques a eu un effet dévastateur sur l'image du pape. Après son discours de Ratisbonne en septembre 2006, on en a fait un ennemi de l'islam et un partisan incendiaire du choc des civilisation. Après la levée de l'excommunication de quatre évêques traditionalistes, en janvier 2009, on lui a dressé une statue d'intégriste, de négationniste même, puisque parmi les quatre réhabilités, il y avait l'évêque Williamson qui nie l'existence des chambres à gaz. On a fait le procès, la même année 2009, de son obscurantisme, avec l'excommunication par l'évêque brésilien de Recife d'une petite fille qui avait subi un avortement à la suite d'un viol. De son inconscience face au sida pour des propos sur le préservatif dans l'avion qui le menait en Afrique. De son obstination à défendre la mémoire de Pie XII «silencieux» pendant la shoah. Le pire était encore à venir à travers le déchaînement des affaires de pédophilie et la façon dont Joseph Ratzinger aurait organisé le silence de l'Eglise.

Peut-on pour autant résumer ces cinq ans du pontificat de Benoît XVI par ce constat de crise permanente? Par ce face-à-face avec une opinion tellement détachée de l'Eglise qu'elle ne sait plus faire la part de la vague et de l'écume? Car autant de scandales et de parti-pris devraient aussi élever le soupçon, tant sur le fonctionnement d'une Eglise paralysée par ses scléroses que sur les ressorts d'une société de communication qui réduit tout, s'acharne, se complaît dans la polémique. L'honnêteté intellectuelle oblige à aller plus loin, à sortir des conformismes, à admettre que le bilan de ce pape est plus nuancé que ce qu'en dit la caricature. Prenons quelques exemples.

Tout n'est pas râté

Benoît XVI a-t-il fait reculer le dialogue entre les religions auquel Jean Paul II avait su donner de si fortes impulsions? Il est vrai qu'il ne réunit plus, comme le faisait son prédécesseur, les religions du monde à Assise, ce qui avait du panache. Mais son fameux  discours de Ratisbonne est une dénonciation, incontestable sur le fond, de la violence religieuse, d'où qu'elle vienne, quand la religion n'est plus fondée sur la «raison». Le dialogue avec l'islam, une fois mieux marquées ses limites théologiques et politiques, n'a subi sous Benoît XVI aucun renoncement, comme le prouvent le Forum qui a suivi à Rome la lettre d'apaisement de 138 «sages» musulmans et sa visite à la Mosquée bleue d'Istanboul.

Avec le judaïsme aussi, les sujets d'irritation n'ont pas manqué, le dernier en date étant l'annonce d'une future béatification du pape Pie XII, incompréhensible pour les milieux juifs. Mais, d'une part, rien n'indique que cette béatification soit pour demain (il y a tout de même des procédures, notamment la reconnaissance d'un «miracle», à respecter). D'autre part, en se rendant en Israël en mai 2009 et en visitant la synagogue de Rome en janvier 2010, Benoît XVI a montré qu'il marchait sur les pas de son prédécesseur. Sur ce point, l'héritage est intact. Les acquis du dialogue entre le catholicisme et le judaïsme sont «irrévocables», a souligné Benoît XVI entre les murs de la synagogue de Rome. Le procès de régression est donc aussi, sur ce point, immérité.

Va-t-il trop loin dans le dialogue avec les catholiques intégristes? On sait les gestes que ce pape a multipliés pour se rallier la clientèle traditionaliste, notamment le motu proprio de juillet 2007 libéralisant le rite ancien de l'Eglise (retour à la messe en latin) ou la levée des excommunications. Mais qui pourrait lui faire le grief de vouloir mettre fin à un schisme qui divise l'Eglise depuis plus de vingt ans? En sachant que le plus dur reste à faire. Les intégristes ne seront  réintégrés dans la «pleine communion» de l'Eglise que s'ils s'alignent sur les acquis du concile Vatican II: la liberté de religion, le dialogue œcuménique, le dialogue avec l'islam et le judaïsme, etc. Pour Benoît XVI, ces points ne sont pas «négociables». Des discussions ont commencé à Rome, mais elles sèment la division dans les rangs intégristes et on peut parier qu'elles seront très longues. Le pape a réussi ce tour de force de calmer une partie de la grogne, sans sacrifier la doctrine.

On l'accuse encore d'avoir enterré l'œcuménisme, c'est-à-dire le dialogue avec les confessions chrétiennes séparées. Mais des faits disent le contraire. Benoît XVI s'est rendu en mars 2010 au temple luthérien de Rome et réaffirmé sa volonté de dialogue avec le protestantisme. Tout en gardant de bonnes relations avec l'archevêque de Canterbury, il a ouvert ses portes aux courants traditionalistes de l'Eglise anglicane hostiles au sacerdoce des femmes ou à la bénédiction des couples homosexuels. Mais c'est surtout avec l'Eglise de Russie, la plus nombreuse et influente du monde orthodoxe, que le rapprochement a été le plus spectaculaire, marqué par des visites de courtoisie et la sourdine mise aux accusations de «prosélytisme» catholique en Russie. En relançant le dialogue théologique, en établissant des relations diplomatiques de plein exercice entre le Saint-Siège et la Russie, Benoît XVI a payé de sa personne. Une rencontre entre lui et le patriarche Kyril de Moscou ne paraît plus relever de la fiction, comme c'était le cas sous Jean Paul II..

Mais ce rapprochement est chèrement payé. La fidélité de Benoît XVI à la liturgie la plus traditionnelle de l'Eglise, sa défense intransigeante du dogme chrétien, le combat qu'il  mène dans ses écrits, dans sa prédication, dans ses voyages, contre toute forme de «relativisme» religieux et de «nihilisme» moral lui valent de rallier tous les conservatismes, y compris les plus suspects, comme celui des intégristes catholiques ou de l'orthodoxie russe, citadelle de nationalisme, meilleure alliée de Vladimir Poutine. Au-delà de toutes les polémiques, passées ou en cours, justifiées ou amplifiées par les médias, c'est bien à cette volonté d'aller à contre-courant du monde moderne et séculier que ce pape doit d'être aussi largement incompris et mal aimé en Occident. Avec la gestion chaotique des affaires de pédophilie, qui met en évidence tous les défauts du système clérical catholique, on est arrivé au seuil de rupture: c'est sa crédibilité même qui est en jeu.

Henri Tincq

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Photo: Benoît XVI au Vatican. Alessandro Bianchi / Reuters


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