Égalités / Société

Patriarcat patronymique: il est temps de rendre leur nom aux femmes mariées

Temps de lecture : 4 min

Les administrations et les entreprises imposent le nom du conjoint même à celles qui ont souhaité conserver leur nom de naissance.

Officiellement, il y a égalité patronymique entre les femmes et les hommes. Mais, bizarrement, c'est toujours les femmes qui galèrent. | Annie Spratt via Unsplash
Officiellement, il y a égalité patronymique entre les femmes et les hommes. Mais, bizarrement, c'est toujours les femmes qui galèrent. | Annie Spratt via Unsplash

L'identité féminine est complexe et souvent contradictoire, quand elle n'est pas franchement douloureuse. Mais, comme si cela ne suffisait pas, on nous a imposé une autre galère: le nom de famille.

Nom d'un nom! Ça devrait être un truc assez simple, un nom de famille. On naît avec un nom et un prénom, et voilà. Celles qui, pour des raisons qui les regardent, veulent en changer devraient pouvoir. Mais en vrai, il y a en a beaucoup qui ont changé sans vraiment le décider. Ma mère par exemple, elle a pris le nom de son époux en se mariant. A l'époque, on n'avait pas la possibilité de faire autrement. Ce n'était pas un choix, c'était une pratique, une évidence. Et puis, mes parents se sont séparés. Alors ma mère a voulu ajouter son nom de naissance, pour qu'on conserve un nom commun mais, tout de même, retrouver son ancien nom. Et puis, les années passant, le divorce prononcé, elle a décidé de supprimer son nom d'épouse.

Depuis, elle vit une galère kafkaïenne qui ne se règlera sans doute jamais. Selon les administrations, elle a des noms différents. (Et je vous passe le bordel autour de Lecoq ou Le Coq.) Maintenant, elle s'inquiète parce qu'elle a peur d'être vaccinée pour la sécu sous son nom de femme mariée alors que, sur ses papiers d'identité pour voyager, elle a un autre nom. Et dès qu'elle tente de démêler le truc auprès des administrations, c'est l'enfer.

Il y a aussi cette femme qui raconte qu'à la suite d'une séparation, elle a demandé à sa banque d'utiliser son nom de naissance. La banque refuse, elle veut un papier officiel de divorce pour cela. Pourtant, la banque a des papiers officiels sur lesquels figurent à la fois le nom de femme mariée et le nom de naissance. Qui plus est, le nom d'épouse n'est qu'un nom d'usage. Mais non. La banque refuse d'opérer ce changement. On ne récupère pas son nom aussi facilement.

Un modèle conjugaliste patriarcal

Pourtant, en réalité, on conserve son nom de naissance à vie. Le nom d'épouse n'est qu'un nom d'usage, il devrait être considéré comme secondaire. Et puis, il y a une amie qui me disait un terrible regret. Ses enfants sont grands et ils portent le nom de leur père. Quand elle s'est mariée, elle a conservé son nom de naissance. Ses enfants ne s'appellent donc pas comme elle. À l'époque de la déclaration à l'état civil, elle n'y a pas prêté attention. Il y avait tellement d'autres choses plus importantes. Maintenant qu'ils sont adultes, elle regrette profondément, mais ils ont fait leur vie avec ce nom différent.

Cette histoire de noms, ça met bien le bordel. Quand on y réfléchit, quelle absurdité d'inciter les femmes à abandonner leur nom. Le nom de femme mariée, c'est la femme qui renonce à une part d'elle-même, et pas n'importe laquelle, pour former l'unité du couple alors que pour le mari rien ne change. Nous voilà déjà dans le sacrifice…

Alors bien sûr, on sait que désormais, on a le choix. Mais très souvent, même celles qui ont souhaité conserver leur nom de naissance, les administrations les nomment selon le nom du conjoint. L'Obs avait déjà relaté ces galères il y a quelques années. «Ah, vous avez gardé votre nom de jeune fille? Mais je ne comprends pas, vous êtes mariée, non? Alors sur le formulaire, ça ne va pas être possible…» Ces entreprises et ces administrations décident à la place des femmes qu'elles auront le nom de leur époux. (Une difficulté qui serait réglée si on arrêtait de demander en permanence aux femmes si elles sont mariées alors que l'info n'a rien de pertinent.) Si vous répondez sur un formulaire que vous êtes mariée, et qu'ensuite on vous demande votre nom de femme mariée, c'est celui-là qui va l'emporter, même si vous souhaitiez conserver votre nom de naissance.

À la limite, pour éviter ce genre de complications, il vaut mieux ne pas dire que vous êtes mariée.

Le formulaire est fait pour cela. À la limite, pour éviter ce genre de complications, il vaut mieux ne pas dire que vous êtes mariée. Et encore… Ces entreprises sont tellement basées sur un modèle conjugaliste patriarcal que même moi qui ne suis pas mariée, je reçois certains courriers (par exemple, fournisseur d'électricité) en tant que madame nom-du-concubin.

À l'inverse, aucun de mes amis hommes ne m'a jamais dit: «Trop relou, ils m'ont inscrit sous le nom de ma meuf, et ils veulent pas changer sous prétexte qu'on est mariés». Cet exemple vous paraît absurde? Pourtant, officiellement, il y a égalité patronymique entre les femmes et les hommes. Au moment du mariage, chacun peut choisir de prendre en nom d'usage le nom de l'autre. Il s'agit d'un choix, qui n'est théoriquement pas censé être imposé par une institution. Mais bizarrement, c'est toujours les femmes qui galèrent. Vive le patriarcat patronymique.

Une tradition récente

Oui mais c'est la tradition, dirons-nous. Il y a une raison «historique». Ok, primo, la tradition est moisie. Deuxio, il ne faudrait pas croire que cette tradition remonte à des temps immémoriaux. On l'associe souvent au XIXesiècle, à l'époque du code Napoléon. Pourtant, je viens de lire un roman de Louise Colet, Un drame dans la rue de Rivoli, qui se déroule en 1835 et où le mari prend le nom de son épouse parce qu'elle est noble et pas lui. Il n'y avait donc rien d'automatique. Il s'agit en réalité d'une tradition très récente.

C'est avec la multiplication de l'administration dans la deuxième moitié du XIXe siècle et surtout au XXe siècle, qu'on va imposer de plus en plus l'usage du nom d'épouse. Et c'est sans doute l'informatisation des systèmes qui fait que je ne reçois pas ma facture d'électricité à mon nom malgré plusieurs signalements.

Il serait temps de mettre réellement fin à ces pratiques.
Comme si la vie n'était pas déjà assez compliquée.
Rendez leurs noms aux femmes.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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