Life

L'iPad rend-il myope?

Jeremy Singer-Vine, mis à jour le 21.04.2010 à 11 h 53

Les écrans sont toujours plus présents dans nos vies. Qu'en disent les ophtalmos?

Que la tablette d'Apple marque - ou rate - un tournant dans l'ère de l'informatique individuelle, une chose est sûre: ceux qui achèteront un iPad n'auront jamais passé autant de temps devant un écran. Et les autres ne tarderont pas à suivre cette tendance, quoiqu'ils en disent aujourd'hui. Des microprocesseurs toujours plus petits et toujours plus rapides annoncent effectivement l'arrivée massive de lecteurs tout-en-un qui nous permettrons de regarder des films, zapper sur nos chaînes préférées, et lire des livres. Toujours plus loin dans le progrès, mais toujours plus près de nos yeux. Du classique ordinateur de bureau, à sa version portable, au smartphone, et maintenant à la tablette, nous nous trouvons aujourd'hui comme aspirés au plus près de ces écrans devant lesquels nous passons de plus en plus de temps.

Les fabriquants ont donc essayé de rendre la relation entre l'utilisateur et le produit moins exigeante physiologiquement parlant. Au royaume de la lecture électronique, la compétition fait rage entre l'iPad, le Kindle d'Amazon, le Nook de Barnes & Nobles, et le Sony Reader; ces trois derniers utilisant la technologie d'encre électronique E Ink, qui imite certaines caractéristiques du texte imprimé sur papier. Selon eux, l'E Ink rend la lecture plus ergonomique qu'un écran rétro-éclairé comme celui de l'iPad ou d'un ordinateur quelconque. Ils se vantent d'avoir mis au point un écran «doux avec vos yeux» et «dont l'apparence et la lisibilité sont semblables» au papier. Regarder un écran pendant des heures, ça irrite les yeux et ça donne mal au crâne; aucun doute possible. Mais faut-il vraiment blâmer les écrans rétro-éclairés? Passer la nuit sur son iPad, est-ce vraiment la pire des choses?

La preuve par les Inuits

Au centre des préoccupations, une question essentielle: risque-t-on plus qu'une simple fatigue oculaire? Les médecins cherchent à savoir depuis des années si l'exposition prolongée à un écran d'ordinateur peut causer des lésions oculaires permanentes. C'est tentant, certes, d'autant que la prévalence de la myopie a augmenté de deux-tiers au Etats-Unis depuis les années 70, et que sa propagation coïncide avec l'arrivée de l'informatique sur le lieu de travail et dans les foyers. Dans les années 80 et 90, plusieurs études ont trouvé des liens entre la myopie et l'utilisation régulière d'un ordinateur, ou le fait de regarder la télé de trop près. Les populations ayant adopté ce genre de technologie sur le tard en apportent également la preuve: chez les Inuits, par exemple, les cas de myopie ont explosé après l'introduction de la télévision dans leurs foyers.

Mais des recherches récentes et plus rigoureuse font mentir les premières en affirmant que non, les écrans ne rendent pas myope. En 1996, un article publié dans un journal médical concluait: «il n'y a aucune preuve irréfutable» que l'utilisation d'un ordinateur provoque ou aggrave la myopie, pas plus que toute autre «activité visuellement exigeante» comme la lecture, la saisie de données, ou la broderie. Un écran peut donc vous rendre aussi myope qu'un bon vieux livre. Pour comprendre les effets de la lecture (sous toutes ses formes) sur nos yeux, les médecins ont suivi des sujets sur plusieurs années, et comparé leur degré de myopie aux nombres d'heures passées à lire, regarder la télé, utiliser un ordinateur, ou jouer à des jeux vidéo.

En 2007, des chercheurs ont publié une étude au cours de laquelle ils suivirent pendant cinq ans 514 enfants non-myopes résidant en Californie et âgés de 8-9 ans. Au bout de ces cinq années, seulement un peu plus de 20 pourcent des enfants étaient devenus myopes. Le facteur déterminant? La génétique. Ces enfants étaient cinq fois plus susceptibles de développer une myopie si leurs deux parents en étaient eux-mêmes atteints, et deux fois plus dans le cas d'un seul parent myope. Le temps passé à lire, regarder la télé, ou jouer devant un écran n'a vraisemblablement eu aucune incidence. Cette conclusion confirme les résultats d'une étude similaire publiée en 2006 et menée auprès de 1,000 enfants singapouriens, où l'on a découvert que ceux ayant développé une myopie lisaient autant de livres que ceux dont la vision était parfaitement normale. Bien que la génétique n'eut pas autant d'incidence que dans l'expérience américaine, l'acuité visuelle des parents se montra tout de même un facteur déterminant pour prédire la myopie d'un enfant. (Et toutes les recherches menées sur des adultes tirent les mêmes conclusions).

La myopie transitoire

Les origines de la myopie restent encore un mystère, et certains chercheurs sont toujours persuadés que la lecture - sur papier ou sur écran - peut abîmer les yeux. Des ophtalmologistes norvégiens ont découvert que les étudiants les plus bûcheurs sont davantage touchés par la myopie, mais n'ont pas non plus trouvé de lien de cause à effet entre ce trouble de la vision et  la télé, ou bien l'ordinateur. La validité «scientifique» de cette étude est toutefois limitée, puisqu'elle s'appuye fortement sur des sondages plutôt que sur des observations directes lorsqu'il s'agit de mesurer le temps passé à lire ou à taper sur un clavier.

Mais les preuves sont là: livres, ordinateurs, et télévisions peuvent causer ce que les spécialistes appellent une «myopie transitoire», caractérisée par des yeux qui pleurent et une vue un peu trouble après avoir lu pendant plusieurs heures. Pour faire le point sur un objet proche, nos yeux se tournent l'un vers l'autre de façon à ce que leur angle de vision converge sur le même point. Ensuite, un anneau de muscles situé derrière l'iris se contracte, permettant au cristallin de se courber. Au repos, nos yeux savent faire le point sur des objets situés à environ 60 cm; après seulement une heure passée à 20 cm d'un livre ou d'un écran, cette distance focale au repos diminue, nous empêchant temporairement de faire le point sur les objets éloignés. La myopie transitoire ne provoque pas une myopie permanente, mais elle reste très gênante et n'est pas à prendre à la légère, vu le temps que nous passons chaque jour devant un écran.

Le corps médical s'intéresse à ces effets depuis des siècles: en 1713 Bernardino Ramazzini, un médecin italien, décrit dans son opus magnum «De Morbis Artificum Diatriba» (Les maladies des travailleurs) la myopie transitoire causée par une lecture prolongée - bien avant que ce trouble ne fut baptisé :

Un malheur guette ceux qui restent assis et effectuent un travail manuel, les yeux constamment rivés sur ces lettres noires; leur vision s'affaiblira progressivement, et ceux dont elle était déjà fragile verront leurs yeux injectés de sang et contracteront d'autres maladies de la vue.

L'avènement de l'écran a en quelque sorte modernisé les maux décrits jadis: il y a quelques années, les ophtalmos ont inventé l'expression «syndrome de la vision artificielle» pour décrire un amalgame de symptômes comprenant le plus souvent fatigue oculaire, maux de têtes, yeux secs, vision trouble, ainsi que douleurs cervicales et dorsales, conséquences d'une mauvaise posture. Aux Etats-Unis, entre 14 et 23% des gens utilisant régulièrement un ordinateur souffriront à un moment de ce syndrome de la vision artificielle, et 90% d'entre eux se plaignent déjà de certains des ses symptômes.

Si les écrans nous semblent être coupables de tous les maux, c'est en grande partie dû à leur côté «hypnotisant». Lors d'une conversation, nous clignons des yeux environ 15 fois par minute; ce réflexe naturel permet de nettoyer et lubrifier la surface de l'oeil, pour que celui-ci fonctionne correctement. Pendant la lecture (sur papier ou sur écran), ce nombre est divisé par trois, soit 5 à 6 clignements par minute, entraînant sécheresse et irritation. C'est pire avec les ordinateurs de bureau: lorsqu'on regarde un écran situé à hauteur de nos yeux (par opposition au smartphone qu'on tient dans la main ou au laptop posé sur nos genoux), ceux-ci ont tendance à s'ouvrir un peu plus, exposant ainsi plus de surface à l'évaporation.

Les conditions d'éclairage sont également en grande partie reponsables du syndrome de vision artificielle, affirment les chercheurs. Les écrans d'ordinateur sont en général très contrastés et reflètent plus la lumière que le papier. Les écrans rétro-éclairés sont beaucoup plus lumineux que leur environnement, et lorsque nos yeux font des allers-retours ordinateur-pièce-ordinateur, notre pupille se contracte, se dilate, se contracte à nouveau, pouvant entraîner troubles visuels, maux de tête, et fatigue générale. Sur un écran, les contrastes extrêmement forts entre plusieurs éléments d'une même fenêtre peuvent également entraîner le même genre de problèmes.

Des lunettes d'ordinateur

La bonne nouvelle, c'est qu'il existe plusieurs moyens de prévenir tout cela: les ophtalmos recommandent de régler la luminosité de son écran afin que celui-ci soit moins de trois fois plus clair ou plus sombre que l'endroit où il est utilisé, et l'orienter de façon à regarder légèrement vers le bas (entre 5 et 40 degrés, c'est l'angle idéal pour le confort des yeux mais aussi celui du cou). Pour stimuler la lubrification de l'oeil, pensez à vous masser les paupières. Et si vous en avez les moyens, des lunettes d'ordinateur peuvent s'avérer très pratiques. Certaines astuces  simples, comme passer la police d'un texte en Arial ou Verdana, peuvent aussi aider à réduire la fatigue oculaire. On peut également appliquer la règle du 20/20/6: toutes les 20 minutes, fixer pendant 20 secondes un objet situé à environ 6 mètres.

Comme les écrans imitent de mieux en mieux la lisibilité du papier (certains la surpassent même), on peut penser que nos yeux subiront de moins en moins les inconvénients spécifiques aux écrans rétro-éclairés - la reverbération, le contraste, etc. Le succès de l'iPad - ou de tout autre appareil sur lequel nous seront bientôt collés 24/24 - dépendra en partie de sa capacité à minimiser la fatigue oculaire. Et Steve Jobs semble s'être sérieusement penché sur le problème, puisque l'iPad ainsi que les nouveaux laptops Apple ajustent automatiquement leur luminosité en fonction de l'environnement. Mais les photons sont des photons, et quelque soit l'appareil, rester le nez collé à un écran pendant deux heures ne sera jamais sans conséquence. Heureusement pour nous, ça ne rend pas aveugle.

Jeremy Singer-Vine

Traduit par Nora Bouazzouni

Photo: une consommatrice teste son nouvel iPad dans un Apple Store de New York, REUTERS/Jessica Rinaldi

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