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Comment débusquer les fausses prédictions technologiques

Farhad Manjoo, mis à jour le 17.04.2010 à 17 h 47

Il ne faut jamais sous-estimer la capacité des gens à changer.

En 1995, Clifford Stoll, astronome, auteur et assez savant fou dans son genre, publiait dans Newsweek une tribune remarquablement titrée d'un «The Internet? Bah!» (L'Internet ? Pouah !). L'article reposait sur le livre de Stoll «Silicon Snake Oil» (charlataneries de silicium) dans lequel il affirmait que nous étions tous menés en bateau par les experts es technologies et leurs visions utopiques de futures «autoroutes de l'information». «Inepties», écrivait Stoll. «La vérité, c'est que votre journal quotidien ne sera jamais remplacé par une base de donnée en ligne, aucun CD-Rom ne pourra se substituer à un professeur compétent et aucun réseau d'ordinateurs ne changera la manière dont fonctionne le gouvernement.»

Stoll n'était pas un Luddite; en fait, il travaillait sur Internet depuis des décennies (il a été l'un des premiers chasseurs de hackers du réseau), et son scepticisme lui venait de son expérience. L'Internet que connaissait Stoll était «un terrain vague de données brutes» où il était impossible de trouver quoique ce soit d'utile. «Connecté dans le Word Wide Web, je cherchais la date de la bataille de Trafalgar», écrivait-il. «Je suis tombé sur des centaines de fichiers, et j'ai passé 15 minutes à les trier - le premier était une biographie écrite par un élève de CM1, le deuxième, un jeu électronique qui ne marchait pas, et le troisième, une image d'un monument londonien.»

Stoll rejetait aussi l'idée que nous allions un jour faire nos achats en ligne. Pour une simple raison, les ingénieurs n'avaient pas inventé de façon sécurisée d'envoyer de l'argent via des ordinateurs. Et même si la sécurité ne faisait pas défaut, la plupart d'entre nous préférerait toujours acheter des billets d'avion et faire ses réservations au restaurant dans la vraie vie. Pourquoi? Parce que l'Internet «manquait de l'ingrédient essentiel du capitalisme: les vendeurs.» Pour Stoll, c'était là le plus gros échec d'Internet - son absence d'aptitude en termes de «contact humain». L'Internet n'allait jamais décoller parce que «les ordinateurs et les réseaux nous isolent les uns des autres».

L'article de Stoll a été exhumé par un blogueur la semaine dernière, et est rapidement devenu le sujet n°1 sur Twitter. Stoll a lui-même fait amende honorable; dans un commentaire de Boing Boing, il dit que son article est une «boulette» et déclare penser y revenir très souvent pour se rappeler comment il peut se tromper, vraiment se tromper. Mais l'article de Stoll va plus loin que la rigolade. D'affreuses prédictions peuvent être très instructives - dans leur fausseté, elles soulignent les failles de nos propres visions de l'avenir.

Ignorer les prédictions

Les pronostics de Stoll ont échoué de façon prévisible. Il ne faisait pas assez confiance aux possibilités d'innovation, ne croyait pas à la capacité d'adaptation des gens, et semblait ignorer les tendances à long-termes à l'origine du boom numérique. Bien sûr, Stoll n'est pas le seul à avoir prédit un avenir qui n'est jamais arrivé. L'un des plaisirs quand on lit ou regarde de la vieille SF est de voir combien les anciennes visions d'aujourd'hui correspondent en fait à des réalités bien plus fades. Nous n'avons ni voitures volantes, ni propulseurs autonomes, mais seuls quelques rares visionnaires - Vannevar Bush, William Gibson, et les réalisateurs de ces vidéos éducatives des années 1960 - ont prédit des choses qui se rapprochent d'Internet.

Vu qu'elles sont souvent fausses, c'est en général une bonne idée d'ignorer ces prédictions. On ne peut pas connaître l'avenir - en particulier à l'ère numérique, où nous sommes constamment confrontés à de nouvelles technologies. Et pourtant, l'avenir ne cesse de nous obséder. En gardant cela en tête, il serait sympa de savoir quelles prévisions croire, et lesquelles ignorer. Voici quelques règles pour séparer le bon grain de l'ivraie:

Les bonnes prédictions se fondent sur des tendances actuelles. Dans son article de Newsweek, Stoll déclarait que les e-books n'allaient jamais décoller parce que la lecture sur écran était pénible et que - à l'inverse d'un livre de poche - il était impossible d'emmener un ordinateur à la plage. Il avait raison, en fonction des ordinateurs de 1995, qui étaient volumineux et fragiles. L'erreur de Stoll a été de croire que les ordinateurs allaient rester les mêmes, et cela même si les PCs de 1995 étaient bien plus puissants que les machines de 1990.

De la même manière, les prophéties de voitures volantes et de propulseurs autonomes étaient séduisantes mais complètement déconnectées de la réalité. Pendant les années 1950 et 1960, la production automobile ne se dirigeait clairement pas vers des machines volantes. Certes, quelques individus avaient conçus des prototypes - mais pour construire de telles voitures en série, il aurait fallu les faire faciles à piloter, abordables et en quelque sorte intégrées à une infrastructure urbaine prévue pour des véhicules roulant sur le sol. S'attendre à ce que des ingénieurs puissent résoudre tous ces problèmes en quelques dizaines d'années tenait du rêve, et non de la prédiction.

Ne sous-estimez pas la capacité des gens à changer. La croyance de Stoll selon laquelle nous avons besoin de vendeurs pour nous aider à acheter était fermement ancrée dans son époque. Mais était-il impossible d'apprendre de nouvelles façons d'acheter? Après tout, nous l'avions déjà fait auparavant - les épiceries avaient cédé la place à des supermarchés et des centres commerciaux, qui eux-mêmes avaient été remplacés par des ZAC et des très grandes surfaces. Rien, dans le commerce, n'est fixe, alors pourquoi n'aurions nous pas pu aussi abandonner les vendeurs?

Les gens sont tout à fait disposés à changer leurs habitudes, quelquefois extraordinairement vite. Il n'y a pas si longtemps de cela, personne ne savait ce qu'était un téléphone portable ; et deux ans plus tard, tout le monde était au courant. Au début des années 2000, nous étions peu à imaginer poster des photos de famille en ligne. Maintenant, nous le faisons tous les jours. Certes, le rythme du changement technologique a ses limites, mais elles tournent en général autour de questions de prix et d'infrastructures, pas de personnes butées.

Intelligence collective

Les trucs nouveaux arrivent parfois de nulle part. Vous ne pouvez pas en vouloir à Stoll de penser que la navigation sur Internet allait toujours demeurer une corvée. Comment pouvait-il extirper la bonne pépite de tous ces documents inutiles qui pourrissaient alors le Web? De très nombreuses entreprises de recherche investissaient déjà des sommes colossales pour résoudre ce problème, mais il n'était pas évident qu'elles allaient arriver à quelque chose de pertinent. De même, rien ne présageait que nous trouvions un moyen de créer du bon contenu en ligne. Comment savoir si le document que nous avions déniché était un juste compte-rendu de la bataille de Trafalgar?

Et puis, un petit algorithme est apparu, et tout a changé. La date de la bataille de Trafalgar? Cela m'a pris une seconde et demie pour trouver qu'elle avait eu lieu le 21 octobre 1805. On remercie Google et Wikipédia.

Ce que Stoll a raté ici, c'est la possibilité qu'une intelligence collective émerge d'un brouhaha en ligne. Les fondateurs de Google ont vu qu'ils pouvaient dénicher du bon contenu dans du mauvais en s'intéressant à la récurrence des liens; les fondateurs de Wikipédia ont vu qu'en laissant les gens s'éditer leurs contenus entre eux, ils pouvaient créer une référence qui était à la fois compréhensible et incroyablement précise.

Mais Google et Wikipédia n'étaient pas prévisibles. Avant leur invention, personne ne pouvait imaginer que de telles technologies puissent fonctionner si parfaitement. Et c'est le truc qui fait toute la différence en futurologie. Certaines des évolutions les plus importantes de notre époque n'ont pu être anticipées. Au contraire, ces idées ont germé dans les cerveaux de quelques rares innovateurs, et personne ne les avait vu venir.

De nos jours, il est préférable de pécher par excès d'optimisme. Les mauvaises prédictions dont nous nous rappelons le mieux sont celles qui étaient trop optimistes - l'avenir spatial d'un Arthur C. Clarke et de son 2001, ou les banlieues dans le ciel de George Jetson. Les prévisions de Stoll sont inhabituelles parce que trop conservatrices, il estimait que l'avenir ressemblerait très probablement à son présent. Peut-être qu'il y a là une leçon à retenir. À l'ère numérique, le futur se rapproche plus vite que nous le pensons. En conséquence, la technologie qui vient demain sera probablement bien plus extraordinaire que vous ne pouvez l'imaginer aujourd'hui.

L'histoire récente va dans le sens de cette théorie. La plupart des technologies que nous pensons aujourd'hui immuables - les réseaux sociaux en ligne, la vidéo sur le Web et les galeries photos - ont été inventées il y a moins de dix ans, et faisaient encore leurs premiers pas il y a de cela cinq ans. (YouTube a fêté ce mois-ci son 5ème anniversaire). Dans dix ans, je le prédis, nous nous servirons de gadgets et d'outils technologiques dont personne n'aura parlé en 2010.

Dans le domaine des prédictions farfelues, je me sens mieux avec les super optimistes. Ray Kurzweil - l'ingénieur multi-primé qui en 1990 avait correctement prévu qu'un ordinateur allait battre un humain aux échecs d'ici la fin de la décennie - croit que les humains vont bientôt «transcender la biologie». Il dit que nous sommes à l'aube de «la singularité» - un point d'avancement technologique tel que les êtres humains deviendront essentiellement immortels. C'est difficile à croire. Mais les prédictions de Kurzweil se fondent sur des tendances actuelles, et rien chez elles ne semble réellement impossible. Je doute que la singularité soit vraiment au coin de la rue. Mais, hé, il a peut-être raison.

Farhad Manjoo

Traduit par Peggy Sastre

Image de une: De vieux ordinateurs, à la bourse de Shanghai / REUTERS, Nir Elias

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