Sports

Crime, arnaque et tennis à Monte Carlo

Yannick Cochennec, mis à jour le 19.04.2010 à 17 h 43

Retour sur un fait divers du début du siècle dernier qui défraya la chronique monégasque.

Le tournoi de tennis de Monte-Carlo, qui s'est terminé dimanche par la sixième victoire consécutive de Nadal, est l'une des épreuves les plus prestigieuses de la saison, même s'il a été boudé, cette année, par cinq des premiers mondiaux, à commencer par le meilleur d'entre tous, Roger Federer, pas encore prêt à lancer sa saison sur terre battue.

Cadre de ce rendez-vous sportif et mondain, le Monte-Carlo Country Club, dont la première édition du tournoi eut lieu en 1897, est, selon beaucoup d'observateurs, le plus beau club de tennis du monde. Suspendu entre montagne et mer, il offre, il est vrai, depuis les tribunes, une vue à couper le souffle sur la Méditerranée. Toutes les plus fines raquettes de l'histoire s'y sont affrontées au fil du temps.

Mais Monte-Carlo n'a pas toujours été ce havre de calme et de volupté. Car les champions de tennis peuvent s'y muer en d'affreux criminels. L'Irlandais Vere St. Leger-Goold, finaliste du tournoi de Wimbledon en 1879, y est devenu, en effet, le pire... assassin de l'histoire de ce sport! Aujourd'hui méconnue, l'histoire fit la Une des journaux à l'aube du XXe siècle. Voici comment elle se déroula...

Un destin de bourgeois

Au-delà de ses talents de joueur de tennis, Vere St. Leger-Goold, dont la famille avait des biens, était membre du gotha de Dublin. Il adorait socialiser et s'encanailler avec les Britanniques si bien qu'il était perçu comme un «collabo» aux yeux des rebelles irlandais en guerre avec les unionistes. Mais il ravageait les cœurs de nombre de ses compatriotes en raison d'une certaine beauté et de cette élégance frappante sur les courts en gazon du royaume où il devint donc champion d'Irlande et finaliste de la troisième édition de l'histoire de Wimbledon.

St. Leger-Goold avait un destin de bourgeois tout tracé qu'un bon mariage aurait dû consolider. Mais notre fin tennisman avait un double problème: l'alcool, qui le rendait brutal, et le jeu. Et puis un jour, après avoir créé le scandale dans un club en vue de la société dublinoise, il disparut pour de bon de ses terres irlandaises. On sut plus tard qu'il s'était installé à Londres et qu'il y avait fait la connaissance d'une Française, Violette Girondin. Le mariage se déroula le 22 août 1891 en l'église catholique de Sainte-Marie des Anges, dans le quartier de Bayswater, à côté d'un petit hôtel particulier où la nouvelle épouse tenait un élégant salon de coiffure.

«Violette Girondin, une grosse femme sans grâce née à La Sône, près de Grenoble, se disait veuve d'un Major Wilkinson, de l'armée des Indes qui avait été tué au cours d'une chasse au tigre, nous raconta, dans un article publié en 1984 dans Tennis Magazine, Olivier Merlin que les plus anciens lecteurs du Monde n'ont certainement pas oublié. Extrêmement adroite de ses mains, elle avait admirablement réussi dans la couture et même la haute couture, la clientèle victorienne de son salon se retrouvant souvent sous les plafonds de Buckingham Palace

Alcool et jeu

Et puis le couple s'évanouit dans la nature comme par enchantement pour réapparaître à Montréal où il était allé chercher fortune. Cet intermède canadien, qui fut un échec, ne dura pas longtemps. En 1904, Vere et Violette St. Leger-Goold débarquèrent à Monte-Carlo, principauté florissante grâce à ses casinos qui avaient alléché notre ancien finaliste de Wimbledon.

Le couple s'installa au 14, boulevard des moulins, face à l'église Saint-Charles et projetait d'y couler une douce retraite, sauf qu'il n'avait plus un sou en poche au printemps 1907, Vere continuant de se perdre dans un alcoolisme qui, de surcroît, le rendait de plus en plus violent. Plus question pour lui de fréquenter les nombreux clubs de tennis de la région et encore moins les courts de Monte-Carlo qui accueillaient tous les meilleurs mondiaux de l'époque, parmi lesquels quelques Britanniques de ses connaissances.

Les époux se rendaient au casino tous les jours avec l'espoir du gros lot. Il apparut sous la forme d'une grasse Suédoise, Emma Levin, veuve voyante d'un armateur danois, affichant ses bijoux avec ostentation à la table des jeux. Ses cailloux tapèrent dans l'œil de Violette qui s'empressa de lier conversation et connaissance puis d'inviter bientôt à la maison cette dame opulente et guère méfiante. Le 4 août 1907, le «five o'clock tea» lui resta en travers de la gorge, si l'on peut dire.

En route pour le Marseille-Calais

Le 6 août 1907, il est près de 6h, quand descend, en gare de Marseille Saint-Charles, un couple de voyageurs du train de nuit en provenance de Monte-Carlo. Après s'être enregistrés pour Londres et avoir confié une grande malle aux guichets des bagages, les deux époux prennent la direction du Grand Hôtel de Londres et de la Paix où ils ont réservé une chambre pour se reposer avant de reprendre le Marseille-Calais qui les emmènera jusqu'au bateau.

Elle a gardé un sac de toilette, lui un sac plus volumineux. Mr et Mrs St. Leger-Goold, puisque c'est bien d'eux dont il s'agit, ont l'air inquiet. Et ils paniquent vraiment quand un officier frappe à leur porte à 10h en leur demandant de revenir, munis de leurs effets personnels, au bureau d'enregistrement des bagages à la gare.

Deux policiers et deux magistrats sont là pour les y attendre avec la grosse malle ouverte devant eux. Au milieu des vêtements maculés de sang, un tronc de femmes et des bras sectionnés. Vere St. Leger-Goold est contraint alors de vider le volumineux sac de voyage qu'il avait emporté avec lui à l'hôtel. Une tête de femme et deux jambes découpées tombent par terre. On a retrouvé Emma Levin ou le puzzle qu'il en reste!

Inutile d'insister sur l'écho considérable de cette affaire alors que les bourreaux manquèrent d'être lynchés par la foule à leur retour en Principauté. Organisé trois mois plus tard, le procès attira curieux et journaux de toute l'Europe. Procès au cours duquel les deux criminels racontèrent comment ils avaient cherché à voler leur victime avant de la tuer en raison de sa résistance physique. Ils l'avaient poignardée à plusieurs reprises puis dépecée avant, drôle d'idée, de prendre la direction de l'Angleterre avec bijoux et cadavre en morceaux.

Sportifs et criminels

Le 4 décembre 1907, Violette, considérée comme étant l'instigatrice du carnage, fut condamnée à la peine de mort et Vere aux travaux forcés à perpétuité. Violette fut ensuite graciée par le Prince Albert quand Vere fut, lui, envoyé au pénitencier du Diable en Guyane. Il y mourut en 1909 et son corps fut jeté aux requins, jolie tradition du pénitencier. Vere St. Leger n'a donc pas de tombeau, mais il figure pour l'éternité sur les tablettes de Wimbledon!

Les sportifs devenus des criminels sont très rares et certainement pas de cette envergure. En France, il y eut récemment le rugbyman Marc Cécillon, un ancien du XV de France, meurtrier de son épouse dans un coup de folie. En Argentine, le boxeur Carlos Monzon fut également accusé d'avoir abattu sa femme. Aux Etats-Unis, O.J. Simpson défraya la chronique en 1995; le célèbre footballeur américain finissant par être acquitté des accusations de meurtres de son épouse et de son amant. Aujourd'hui, O.J. Simpson croupit en prison pour détention d'armes et kidnapping. Peu de tennismen donc. En revanche, Alfred Hitchcock a deux fois connecté tennis et crime. D'abord dans «L'Inconnu du Nord Express» (1951) puis, surtout, dans «Le Crime était presque parfait», avec Grace Kelly. Ce qui nous permet de revenir à Monaco...

Cette année, une fois encore, le «tueur» de Monte-Carlo s'appelle Rafael Nadal. Le Majorquin est parvenu, en éliminant sèchement (6-0; 6-1) son compatriote Verdasco, à conquérir un sixième titre consécutif sur la terre battue du Country-Club.

Yannick Cochennec

Le Monte-Carlo Country Club, année inconnue. Photo Monte-Carlo Country Club

Yannick Cochennec
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Journaliste
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