Économie

GameStop, la revanche des petits porteurs sur les loups de Wall Street? Pas si simple

Temps de lecture : 10 min

Des investisseurs individuels qui font plonger des fonds spéculatifs, ce pourrait être une belle histoire. Mais il ne faut pas être naïf: la réalité est un peu plus complexe.

Un magasin GameStop, à New York. | Spencer Platt / Getty Images North America via AFP
Un magasin GameStop, à New York. | Spencer Platt / Getty Images North America via AFP

Tous les enfants ont joué au gendarme et au voleur. C'est simple, d'un côté il y a les bons et de l'autre les méchants. Pour varier les plaisirs, on peut intervertir les rôles, mais cela ne prête pas à conséquences, on sait bien que ce n'est qu'un jeu. Et, en général, on aime bien Robin des Bois: ce qu'il fait n'est pas toujours conforme à la morale qu'on essaie de nous inculquer, mais comme il détrousse les riches pour donner leur argent aux pauvres, on peut applaudir ses actes de brigandage en toute bonne conscience. Dans tous les cas, la vie reste simple.

Mais si on grandit en gardant ces schémas de pensée, on risque d'avoir un peu de mal à s'y retrouver. Dans la vraie vie, il n'y a pas le noir et le blanc, les bons et les méchants et le fait de se réclamer de Robin des Bois ne fait pas forcément de vous un justicier.

C'est ce que l'on voit en ce moment aux États-Unis avec les jeunes boursicoteurs qui se retrouvent sur le forum WSB (Wallstreetbets) et passent ensuite leurs ordres sur une plateforme telle que Robinhood et réussissent, comme dans l'exemple de GameStop, à mettre en difficulté de grands fonds spéculatifs. Il peut être tentant d'y voir une saine révolte contre des financiers sans scrupules qui se servent de la bourse pour s'enrichir par tous les moyens, sans hésiter à faire chuter des entreprises si cela sert leurs intérêts... Mais, quand on regarde les choses de plus près, on s'aperçoit que la distinction entre bons et méchants n'est ici pas très opérante et ne permet pas vraiment de comprendre ce qu'il se passe.

Contre les méchants hedge funds

Commençons par les méchants, puisqu'ils représentent le vieux monde, celui des «attardés» (retards, en anglais), selon le terme fréquemment employé sur le forum WSB, celui qui est en place et qu'il s'agit de combattre, celui des hedge funds. Cet ennemi est bien commode, car il n'a pas bonne réputation. S'attaquer à lui en revêtant le costume de Robin des Bois, c'est partir avec un bon capital de sympathie.

Un hedge fund, si l'on traduit le terme mot à mot, c'est un fonds d'investissement qui utilise tous les instruments de couverture existants –c'est-à-dire qu'il peut placer des capitaux sur n'importe quel produit financier (actions, obligations, devises, matières premières, etc.) pour chercher, selon le moment, la sécurité, le rendement ou des gains élevés et peut utiliser toutes les techniques financières existantes, y compris les options et les opérations à terme.

Ces instruments de couverture peuvent avoir un rôle défensif, servir à protéger la valeur du capital (c'est la fonction première de ces techniques de gestion dite alternative), mais ils peuvent aussi être employés d'une façon très offensive. Et, ce faisant, les hedge funds se sont faits beaucoup d'ennemis; la traduction française la plus couramment employée est d'ailleurs celle de fonds spéculatifs, avec une connotation franchement négative.

Ce qui leur est le plus fréquemment reproché, c'est la vente à découvert, opération qui consiste à vendre massivement des actions que l'on n'a pas pour en faire baisser le cours. Concrètement, on emprunte une action et on la vend au cours du jour en espérant pouvoir la racheter à une date donnée à un cours beaucoup moins élevé. En principe, on vise une entreprise que l'on juge fragile et, en déclenchant un mouvement de vente du titre, on a des chances raisonnables d'arriver à ses fins.

Comme si cela ne suffisait pas à s'attirer des antipathies, certains fonds dits activistes vont encore plus loin: non seulement ils spéculent à la baisse sur une entreprise, mais ils le font bruyamment savoir en publiant des études montrant que cette entreprise est mal gérée, que son marché est en déclin ou qu'elle a commis des irrégularités comptables… Et pour bien montrer qu'ils ne cherchent pas à se faire aimer, mais plutôt à se faire craindre, certains n'hésitent pas à afficher la couleur, comme le fonds Muddy Waters (eaux boueuses, en français). Leur terrain de chasse ne se limite pas aux États-Unis, le groupe français Casino peut en témoigner!

L'arroseur arrosé

La vente à terme peut être risquée: au lieu de baisser, le titre visé peut se mettre à remonter. Dans ce cas, pour rendre les actions empruntées, le vendeur à découvert doit en racheter sur le marché à un prix plus élevé qu'il ne les avait vendues. Cela peut lui coûter très cher et le mettre lui-même dans une situation difficile. C'est l'arroseur arrosé. Ce petit sketch fait toujours rire le public et c'est ce qu'ont réussi les petits investisseurs qui se retrouvent sur WSB. Ils l'ont fait à plusieurs reprises, mais, sur GameStop, ils ont réussi un grand coup qui a fait parler d'eux dans le monde entier.

GameStop, c'est un vendeur de jeux vidéo qui possède environ 5.000 points de vente dans le monde, dont un peu plus de 400 en France sous l'enseigne Micromania. La cible était bien choisie, pour au moins trois raisons. D'abord, il ne s'agit pas d'un trop gros morceau: il est plus facile de faire monter le cours de GameStop que celui de Boeing, par exemple.

Ensuite, c'est un nom qui parle aux jeunes; et les 8,4 millions de membres (chiffre en hausse continue) de la communauté WST –les «dégénérés» (degenerates) comme ils se nomment eux-mêmes, le terme apparaît dès la page d'ouverture du forum– pouvaient être sensibles à un appel à sortir l'entreprise des griffes des hedge funds. Enfin, le titre s'était déjà redressé en 2020, car un financier trentenaire, Ryan Cohen, s'était intéressé à la société et était monté à son capital. L'action, qui ne valait qu'un peu plus de quatre dollars début août, approchait dix-neuf dollars à la fin de l'année.

L'opération menée en janvier a été massive et d'une redoutable efficacité: plus de 76 dollars en clôture le 25, de 147 dollars le 26, et de 347 dollars le 27. On est alors en pleine folie, avec une valorisation de l'entreprise qui n'a plus aucun rapport avec la réalité économique. Mais le but est atteint: les pertes cumulées de tous les fonds spéculatifs concernés sont estimées à une vingtaine de milliards. L'un deux, internationalement connu, Citron Research, annonce qu'il jette l'éponge et même qu'il renonce définitivement à toute vente à découvert, d'autres sont obligés de lancer des appels de fonds auprès de leurs actionnaires.

Pour la communauté WSB, les choses commencent alors à se gâter. Le jeudi 28, le titre monte jusqu'à 483 dollars, mais retombe lourdement en clôture à 193,60. Le lendemain, il remonte à 325, mais revient à 225 le 1er février, et à 90 le 2. Les plateformes de trading ont mis de sérieuses restrictions aux opérations sur GameStop. C'est notamment le cas de la plus appréciée des jeunes investisseurs, Robinhood, qui a été la première à pratiquer le zéro commission et se présente à ses utilisateurs d'une façon très conviviale et ludique. Ses utilisateurs sont furieux et, malgré tous les démentis, y voient un mauvais coup des fonds spéculatifs.

Il faut dire que la situation est complexe: il n'est pas facile pour un Robin des Bois de rester tout à fait indépendant dans le monde de la finance. Quand on passe un ordre sur Robinhood, on ne paie rien. Mais en économie, la gratuité n'existe pas. Il y a toujours quelqu'un qui paie. Robinhood transmet les ordres qu'il reçoit à un courtier, qui les exécute. En l'occurrence, le principal courtier avec lequel travaille Robinhood s'appelle Citadel Securities, qui est un très gros teneur de marché, un de ces courtiers qui font se rencontrer l'offre et la demande et assurent la liquidité du marché.

Citadel Securities rémunère Robinhood, qui lui apporte des clients, et se rémunère en exécutant les ordres reçus à un prix légèrement différent de celui auquel lui-même achète et vend. Il faut bien vivre! Le problème est que tout cela n'est pas très transparent. En décembre dernier, la SEC, l'équivalent américain de notre Autorité des marchés financiers, avait reproché à Robinhood de ne pas informer correctement ses clients et de ne pas assurer la meilleure exécution de leurs ordres, contrairement à ses engagements: ces manquements leur auraient coûté trente-quatre millions de dollars et la SEC a condamné Robinhood à payer une amende de soixante-cinq millions.

Économie de casino

Mais il se trouve que Ken Griffin, le fondateur de Citadel Securities, est aussi le fondateur d'un hedge fund nommé Citadel. Dans l'affaire GameStop, Citadel est venu au secours d'un des fonds mis en difficulté, Melvin Capital, et s'est engagé à participer avec d'autres à un apport de 2,75 milliards de fonds propres. Une Citadel du côté des hedge funds, une Citadel du côté de la plateforme par laquelle transitent la majorité des ordres qui attaquent les hedge funds, cela fait beaucoup…

Au-delà des différences d'âge et de style, ces deux mondes financiers sont-ils si éloignés que cela l'un de l'autre? Alexandria Ocasio-Cortez, une des représentantes les plus connues de la gauche du Parti démocrate américain, remarque avec ironie sur Twitter: «Je dois admettre que c'est quelque chose de voir les Wall Streeters, qui traitent depuis longtemps notre économie comme un casino, se plaindre d'un forum d'internautes traitant aussi notre économie comme un casino.» Faut-il renvoyer les deux camps dos à dos?

En fait, les différences sont réelles et on peut se demander si la nouvelle génération n'est pas encore pire que la précédente… Les attaques des fonds spéculatifs posent un problème: quand on critique une société et qu'on joue contre elle, on est à la fois juge et partie. Le procédé est d'autant moins supportable qu'il arrive que ces attaques reposent sur des documents anonymes dont il est difficile de mesurer la qualité et la pertinence. Mais on n'est pas au casino ou dans une partie de poker avec un joueur qui bluffe: dans la plupart des cas d'attaques de fonds activistes, il est apparu que la société incriminée avait effectivement commis des irrégularités ou caché à ses actionnaires des problèmes réels.

La question est d'ordre moral: est-il normal de s'enrichir par le biais des ventes à découvert sous prétexte que l'on a contribué à faire éclater la vérité? N'existe-t-il pas d'autres façons de faire respecter les règles du jeu, quand le régulateur ou les commissaires aux comptes ont des défaillances? Les journalistes du Financial Times qui ont révélé le comportement frauduleux des dirigeants de Wirecard, l'ex-vedette de la Bourse allemande, n'étaient pas intéressés à la chute de l'entreprise, contrairement à ce que certains ont tenté de faire croire, et leur travail a été aussi efficace qu'une attaque boursière. Mais, sur le plan économique et financier, les fonds activistes n'ont pas un comportement aberrant: leur intervention vise au contraire à ramener le cours d'une action à une valeur plus conforme à la situation réelle de l'entreprise.

La bourse comme un jeu

On ne saurait en dire autant de ceux qui les attaquent actuellement. En achetant massivement des titres, qu'il s'agisse de GameStop ou d'autres sociétés comme la chaîne de cinémas AMC, les membres du réseau WSB propulsent au moins momentanément les cours à des niveaux qui n'ont plus rien à voir avec la réalité économique. Et certains échanges d'informations sur le site concernent des opérations dites YOLO, pour you only live once. Comme on ne vit qu'une fois, on peut se permettre de prendre des risques et aller en bourse pour jouer et se faire des émotions. C'est exactement ce qu'on appelle le casino!

On peut aussi voir que sur ce forum où l'on peut tout dire –c'est le principe revendiqué de 4chan– les thèses complotistes circulent en abondance. Ces derniers jours, par exemple, après les achats sur GameStop ou AMC, certains ont tenté sur WBS d'encourager une opération sur l'argent, qui a permis de mener temporairement le cours de l'once autour de trente dollars, au prétexte que le cours du métal précieux était maintenu artificiellement bas par une action concertée des banques. Par ailleurs, on constate d'une façon générale que ce phénomène de meute a pour conséquence de privilégier un petit nombre de valeurs qui se retrouvent à des niveaux considérés comme très élevés par beaucoup d'analystes. Cela concerne la plupart des grandes valeurs technologiques américaines, mais un cas est particulièrement intéressant, celui de Tesla.

Certes, le constructeur de véhicules électriques a remarquablement réussi et a pratiquement atteint en 2020 son objectif de production de 500.000 voitures. Mais sa capitalisation boursière de plus de 800 milliards de dollars actuellement, qui dépasse celle de tous les grands constructeurs automobiles réunis, paraît totalement disproportionnée. La seule explication que l'on peut y voir est l'aura dont bénéficie dans cette communauté d'investisseurs son fondateur, le célébrissime Elon Musk. Tesla n'est d'ailleurs pas la seule entreprise à en profiter. Un seul mot dans un tweet d'Elon Musk suffit à déclencher un mouvement d'ampleur. On l'a vu avec le mouvement GameStop auquel il a participé; le seul usage du meme stonks a galvanisé les foules. On l'a vu aussi avec Bitcoin et une apparition du hashtag dans la bio du milliardaire.

Une foule de gens qui sont prêts à suivre des thèses complotistes, à se mobiliser contre l'élite au pouvoir, à suivre avec enthousiasme un milliardaire au tweet facile (mais qui a promis de se calmer un certain temps), cela ne vous rappelle rien?

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