France

Les retraites, la non-révolution de Martine Aubry

Eric Le Boucher, mis à jour le 18.04.2010 à 9 h 11

La première secrétaire du PS appelle à une «révolution de l'âge». En réalité, son intervention sur ce dossier est son premier faux pas.

Le Parti socialiste est en position de gagner en 2012. La réforme des retraites est le premier gros dossier sur lequel il doit se prononcer, non pas seulement en opposant, mais en parti de gouvernement. Hier, il lui suffisait de faire de l'antisarkozysme systématique, aujourd'hui, il lui faut entrer dans le plus difficile registre des propositions. Il faut donc les lire très attentivement. Non qu'elles donnent la ligne définitive de sa future politique: le «projet» n'est pas encore prêt, il faudra finir de l'écrire, puis l'adopter, puis il faudra choisir un «candidat» qui aura «son propre projet», lequel pourra se différencier assez sensiblement de celui du parti, etc. Tout cela est compliqué. Mais il est quand même légitime de commencer à appréhender, par les retraites, ce que le PS veut dire derrière son slogan de «société solidaire».

Autant le dire de suite: le texte de Martine Aubry sur «la révolution de l'âge» publié dans Le Monde du 15 avril a un air, c'est le cas de le dire, ultravieillot: «Promettons monts et merveilles, les riches paieront.» Non seulement la première secrétaire affirme qu'il faut «assurer la pérennité et l'équité du système par répartition» sans baisse des pensions, bien entendu, mais elle ajoute qu'il est temps de rompre avec «l'exclusion de l'âge et du grand âge». Dans le «mieux-vieillir ensemble», il faut offrir aux anciens des logements, des loisirs, des soins à domicile, des accueils de jour, des hébergements médicalisés, etc. Martine Aubry résume: «Le moment est venu pour la France de dire quelle part des ressources nationales elle entend consacrer au vieillissement.»

Et les jeunes?

Cette ligne est magnifique. Personne ne sera contre. La difficulté est que, si tout le monde est d'accord avec le PS pour faire une belle vie aux seniors, tout le monde est aussi d'accord pour dire qu'il faut que les jeunes cessent de voir leurs conditions de vie et de travail massacrées et que la classe moyenne, qui fait le centre de la vie démocratique (et les gros bataillons du PS), doit, elle aussi, être revalorisée. Bref, les vieux, les jeunes, les moyens, tous, «du mieux»! Voilà de bien belles promesses.

Comment payer? D'abord la question est évacuée: «le gouvernement cherche à dramatiser» avec les chiffres de déficit annoncés par le COR (Conseil d'orientation des retraites, où siègent les syndicats). Et puis l'archi-classique: ce n'est pas qu'une question «comptable». Enfin, puisqu'il faut quand même finir par parler d'argent, le PS s'immobilise: ne pas renoncer au départ légal à 60 ans. Martine Aubry, qui avait un moment accepté le contraire, est revenue en arrière sous la pression du parti. Le tabou reste tabou. En revanche, le PS ne dit rien sur la durée de cotisation, le débat n'est pas tranché en son sein. Reste donc, en attendant, la voie de la facilité: «Soumettre les très hauts revenus, les produits du capital financier et de la rente à l'impératif de solidarité.» Bref, les riches... Chacun sait, à regarder les comptes, que cette réponse n'est ni à l'échelle ni sans néfaste incidence sur les impératifs économiques. Chacun sait qu'il faudra bien, d'une façon ou d'une autre, prolonger le temps de travail. Ne pas l'avouer, comme le dit Manuel Valls, est «mentir aux Français».

Mais, justement. A en juger par les retraites, le PS 2010 est revenu dans sa ligne «mollettiste»: dans l'opposition, promettre la révolution; au gouvernement, se résoudre à la gestion. Conserver une doctrine du «changer la société» et puis, au pouvoir, faire semblant de découvrir la dure vérité «comptable». La ligne est de s'apprêter, en somme sciemment, à décevoir son électorat sitôt en place. Ce ne serait pas la première fois: cette «schizophrénie» vis-à-vis de l'exercice du pouvoir est inscrite dans la «génétique historique» des socialistes, comme l'ont écrit Alain Bergougnioux et Gérard Grunberg (L'Ambition et le Remords, Fayard, 2005). Mais n'est-il pas temps de rompre quand tant de Français sont dégoûtés de la politique?

Il ne faut pas juger trop vite: il reste deux ans. Deux ans pour les ténors du parti pour découvrir qu'il existe dans la littérature des sciences sociales d'aujourd'hui de quoi réinventer la doctrine sociale-démocrate de fond en comble, pour l'adapter à la mondialisation. Deux ans pour sortir de la vulgate antiriches et avoir le courage de présenter les choix et les efforts qui vont avec. Travailler plus longtemps est l'un de ceux-là.

Eric Le Boucher

Photo: A Lille le 9 avril 2010. REUTERS/Farid Alouache

Cette chronique est également parue dans Les Echos du 16 avril 2010.

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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