Monde

La «vieille Europe» évanescente et fracturée

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 17.04.2010 à 9 h 57

A Prague, Obama a réuni sous son aile protectrice les anciens pays d'Europe de l'est. L'Union européenne a disparu de la scène géopolitique et du jeu des puissances.

En marge du sommet de Prague, qui a vu la semaine dernière les Etats-Unis et la Russie conclure un accord de limitation de leurs arsenaux nucléaires stratégiques, l'attitude du président américain pose problème. Non qu'il faille s'inquiéter, au contraire, de voir que progressivement Barack Obama parvient à faire prévaloir sa nouvelle doctrine, qui tend le plus possible à restreindre le champ d'utilisation des armes nucléaires. En soi, même s'il est limité, même s'il est aussi en trompe-l'œil, parce qu'il permet surtout à Moscou de se comporter en grande puissance, cet accord est une bonne chose. Y compris pour l'Europe. Là où les choses vont moins bien, c'est dans la symbolique, et en l'espèce celle-ci était lourde de sens.

Barack Obama, débarquant à Prague, s'est rendu compte qu'il fallait tout de même faire honneur aux Tchèques; ce qui n'avait pas été prévu. Il a donc rassemblé autour de lui-même, du président russe Medvedev et du président tchèque Klaus, les autres pays européens. Jusque là tout va bien. Mais pas tous les pays de l'Union européenne: seulement ceux qui faisaient hier partie de l'Europe de l'Est! Curieux paradoxe: d'un côté Joe Biden, le vice-président américain, assure qu'avec la signature de ce traité, la Russie sort définitivement d'une posture «de guerre froide». Mais de l'autre, Barack Obama ressuscite lui-même une ligne de séparation à l'intérieur de l'Europe, où il rassemble sous son aile protectrice les pays européens qui étaient avant sous la coupe du pacte de Varsovie; en oubliant qu'il existe une Union européenne. On ne saurait mieux souligner la carence et l'absence qui sont aujourd'hui celles de l'Union sur les grands théâtres géostratégiques.

Au-delà de la force que revêt cette absence symbolique, il faut regarder la réalité en face. Cette absence est certes le résultat de la relative indifférence du président américain à l'égard de ce que l'on appelait hier à Washington «la vieille Europe»; mais elle est aussi, plus sûrement, le fruit de nos propres insuffisances. Et avant tout, de la panne, voire de la dissociation du couple franco-allemand.

Bien sûr, les apparences sont sauves. Angela Merkel est venue à Paris à l'occasion des cérémonies marquant la fin de la première guerre mondiale. Christine Lagarde, la ministre française de l'économie, a participé à un Conseil des ministres allemand; avant qu'un ministre allemand ne vienne participer prochainement à un Conseil des ministres français. Et à chaque occasion importante, où les 27 de l'Union se trouvent réunis, les décisions sont précédées de conciliabules franco-allemands qui permettent de préparer un consensus.

Mais tous ces efforts louables masquent de moins en moins une réalité peu avouable. Tout  se passe comme si l'Allemagne et la France étaient entrées dans un processus de divergences qui risque, à terme, de mettre en péril l'Union elle-même. On le sait, cette divergence est apparue au moment de l'affaire grecque. Alors qu'au départ tout semblait devoir être organisé pour qu'un dispositif d'aide à la Grèce soit rapidement mis en place, on se souvient que celui-ci avait été bloqué par Angela Merkel; laquelle avait fini par obtenir que dans ce dispositif figure en bonne place le Fonds Monétaire International. Bien sûr, un dispositif est désormais en place mais ce que l'on a vu surgir, à l'occasion des discussions qui l'ont précédé, est un ferment redoutablement dangereux pour l'Union. Il s'agit ni plus ni moins de constater que l'Allemagne ne se considère plus comme l'un des moteurs de l'Union; et qu'avant toute chose, elle cherche à faire prévaloir son propre intérêt.

Et l'on voit donc revenir des articles, des propos, des déclarations venus d'Allemagne, qui tendent à opposer par exemple la vision française de l'euro, conçue comme la première pierre de la maison Europe, et la vision allemande, qui tend à considérer la zone euro comme une simple zone mark élargie. De même, se multiplient les prises de positions qui expliquent  que l'Europe des 27 n'est pas celle que voulait l'Allemagne. Comme le dit un chercheur allemand cité par le Herald Tribune: «l'Europe est beaucoup plus large et beaucoup plus pauvre que celle que nous voulions et nous devons donc avant toute chose nous préoccuper de nous-mêmes».

C'est sans doute là le point le plus inquiétant. Si l'on y regarde de près, cette doctrine est au fond, au niveau de l'Europe, celle que, par exemple, un parti comme la Ligue du Nord développe en Italie. L'Allemagne riche ne veut pas payer pour la Grèce pauvre; tout comme la Lombardie et la Vénétie très riches refusent de payer pour la Calabre ou la Sicile pauvres. Il y a là la trace de l'avancée d'une véritable fracture populiste qui se manifeste donc dans chacun de nos pays (voir aussi les résultats désastreux des élections en Hongrie) et désormais aussi à l'intérieur de l'Europe. Si donc, on veut éviter le pire, c'est-à-dire que cette fracture ne s'élargisse, il va falloir imaginer et inventer un nouvel horizon pour l'Europe, mais aussi et surtout dans l'immédiat, parer au plus pressé et tenter d'appuyer en Allemagne celles et ceux qui veulent rester fidèles à l'idéal que d'Adenauer à Kohl, en passant par Helmut Schmidt et Willy Brandt, les Allemands avaient toujours défendu. Cette flamme là est portée en Allemagne par Wolfgang Schäuble, celui-là même qui avait mis en avant l'idée d'un fonds monétaire européen. Il était donc particulièrement maladroit de la part de la France d'écarter trop vite cette proposition.

Mais surtout, à l'heure où l'Allemagne suggère qu'elle aurait assez payé pour les autres pays européens, faudrait-il commencer par lui rappeler que tous les autres pays de l'Union, qui n'était alors qu'une Union à 15, ont pris leur part du coût de la réunification. Et surtout que la prospérité allemande doit peut-être plus au développement de l'Union qu'au marché asiatique.

Jean-Marie Colombani

LIRE EGALEMENT SUR L'EUROPE: L'Europe, une armée mexicaineLe déclin de la France et de l'Europe s'accélère et L'Europe, musée ou laboratoire?

Image de Une: manifestation à Varsovie, en 2005. REUTERS/Katarina Stolt

Jean-Marie Colombani
Jean-Marie Colombani (173 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte