Société

«Je me suis habituée à la solitude»: l'angoisse du retour à la vie d'avant Covid

Temps de lecture : 6 min

Pour certaines personnes, la perspective de reprendre un jour le chemin du travail, de l'école ou même des bars, est source d'inquiétude.

Depuis le premier confinement, les citadins semblent plus que jamais décidés à s'éloigner des métropoles. | Lucija Rasonja via Pixabay 
Depuis le premier confinement, les citadins semblent plus que jamais décidés à s'éloigner des métropoles. | Lucija Rasonja via Pixabay 

«Parfois, ça m'empêche de dormir. L'idée de retrouver l'open space, la cafétéria, les bouchons… Je fixe le plafond dans mon lit et je me demande comment faire pour y échapper une fois que tout sera redevenu comme avant.» À 35 ans, Eli, employé dans une société d'assurance, redoute la fin de la pandémie et le retour à une vie d'avant qui lui semble désormais insurmontable.

«Rien que l'idée de croiser des collègues tous les jours, de devoir échanger, de reprendre les codes de la vie en entreprise, je suis épuisé d'avance. Je n'ai plus vraiment envie de sortir de ma bulle.» Plus d'un an après le début de la pandémie de Covid-19, alors qu'au grand désarroi de beaucoup, le quotidien s'est métamorphosé, Eli, au contraire, a trouvé du réconfort dans le rythme imposé par les confinements à répétition et le couvre-feu.

Il n'est pas le seul. Des introvertis ravis de pouvoir rester chez eux sans subir obligations sociales ou professionnelles, aux actifs qui ont retrouvé les joies d'un temps libre égoïste, le repli sur soi induit par la crise sanitaire n'a pas fait que des malheureux. La perspective de quitter son cocon devient pour certains une épreuve.

Pour Anna Poliakow-Hamlat, psychologue clinicienne, le Covid-19 et ses conséquences ont marqué une rupture si brutale dans notre quotidien que l'instinct de préservation de chacun a pris le relai: «Notre monde a été profondément déstabilisé voire déstructuré au moment du confinement. Nous avions notre équilibre et nos habitudes comme aller au travail, voir nos amis, organiser des sorties, faire du sport… et d'un coup tout s'est arrêté. Nous nous sommes retrouvés dans un monde restreint et plus petit. Pour tous, cet événement a été source d'angoisse, et chacun d'entre nous a mis en place des stratégies pour y faire face. Mais pour certains, cette situation a été une plus grande source d'anxiété et pour y faire face, ils ont dû se replier sur eux et chez eux, comme dans un cocon. C'était rassurant. Ainsi, le déconfinement a pu devenir plus anxiogène que le confinement lui-même: le monde est devenu menaçant, chez moi, je suis à l'abri.»

«J'appréhende le retour à la normale»

Cette réaction instinctive, pour se préserver face à l'inconnu et la peur suscités par la crise, peut aussi témoigner d'un rejet de la vie pré-Covid. Beaucoup de personnes reconnaissent aujourd'hui ne pas regretter un monde d'avant qui ne leur convenait plus. Alice, 27 ans, assistante en relations presse, apprécie ce nouveau rythme «au ralenti» depuis qu'elle est en télétravail. «Je ne pense pas avoir moins de boulot qu'avant, mais ce qui est certain, c'est que je n'aborde pas mes journées de la même manière, confie-t-elle. Je me lève une petite demi-heure avant de m'y mettre, juste le temps de me préparer un plateau petit-déjeuner, histoire de répondre à mes mails en sirotant mon jus d'orange, mon chat sur les genoux. Je suis de meilleure humeur, moins stressée, moins pressée, je me sens beaucoup mieux depuis ces quelques mois. Avant la crise, j'étais une boule de nerfs, ça ne me manque pas.»

Jean, 58 ans, comptable en banlieue lyonnaise, est quant à lui ravi de ne plus avoir à «s'entasser comme du bétail dans les transports en commun. Je n'en pouvais plus. Je déteste cette pandémie pour les risques qu'elle fait courir aux plus fragiles et pour les restrictions et les sacrifices qu'elle nous impose, évidemment, mais je dois aussi avouer que j'apprécie chaque jour de ne plus suivre la routine aliénante du métro-boulot-dodo. J'avais la sensation de devenir un robot, de n'être qu'un “bon petit soldat” qui se lève chaque matin, et va au bureau sans se poser de questions. Je n'ai aucune envie d'y retourner. J'ai hâte que le vaccin soit généralisé, mais en même temps, j'appréhende le retour à la normale. Je ne suis pas sûr de pouvoir tenir ce rythme à nouveau.»

«Depuis les années 1960, nous avons tous connu une accélération de notre vie.»
Alessandro Porrovecchio, sociologue

Alessandro Porrovecchio, sociologue ayant travaillé sur l'impact des confinements auprès des populations, le confirme, les confinements successifs ont été pour beaucoup des révélateurs d'un mal-être diffus, camouflé par une vie pré-Covid effrénée.

«La vie que l'on menait jusqu'à maintenant était très stressante, très frénétique, notamment pour les personnes vivant dans les grandes métropoles, détaille-t-il. Depuis les années 1960, nous avons tous connu une accélération de notre vie que l'on clame avoir plus ou moins bien supporté alors qu'en réalité, on constate depuis de nombreuses années une hausse du mal-être mental et des pathologies mentales, à cause d'un ensemble de facteurs sociaux: élargissement de l'espace, connexion permanente, accélération du rythme de vie… Les personnes qui avaient du mal avec cette vie, se sentent plutôt bien en ce moment. Elles se demandent si cela sera supportable de revenir à une normalité qui les peinait.»

Le besoin de changer de vie

Depuis le confinement du printemps, un actif sur cinq songe à une reconversion professionnelle, 58% d'entre eux déclarent avoir besoin de donner plus de sens à leur travail. Dans le même temps, les citadins semblent plus que jamais décidés à s'éloigner des métropoles pour retrouver une certaine qualité de vie et se rapprocher de la nature.

«Il est évident que l'on va constater dans les prochains mois, ou les prochaines années, un impact social de la pandémie. Tout type de changement, surtout aussi macroscopique que celui que nous vivons, entraîne des bouleversements, ce fut le cas par exemple après la crise économique des années 1920/1930, ou même dans une moindre mesure, après celle de 2008. En ayant vécu une réalité alternative, ceux et celles qui n'étaient pas à l'aise avant peuvent choisir de faire quelque chose d'autre de leur vie, explique Alessandro Porrovecchio, qui précise tout de même que ces changements de vie ne sont pas à la portée de tout le monde. L'impact du Covid est différent d'une catégorie sociale à une autre, ses conséquences seront dépendantes de la classe sociale, le niveau d'éducation, l'alphabétisation, la couleur de peau… Il faut donc garder à l'esprit que pour se reconvertir professionnellement ou partir se mettre au vert, il faut déjà en avoir les moyens.»

«J'ai peur ne plus savoir comment faire»

Il y a celles et ceux qui souhaitent radicalement repenser leur vie et se complaisent dans cette parenthèse enchantée, puis il y a les autres, à qui la vie pré-Covid manque, mais qui ont peur de ne plus savoir la mener. C'est le cas de Rachel, étudiante de 22 ans, habitant à Paris. «Avant le Covid, j'avais une forte vie sociale, j'adorais rejoindre mes amies après les cours pour boire un verre dans les bars de mon quartier. Ça me manque terriblement.»

Pourtant, lorsqu'elle s'imagine retrouver sa vie d'avant, Rachel angoisse: «J'ai peur ne plus savoir comment faire, de ne plus être à l'aise dans les lieux bondés, pas par peur du virus, mais simplement parce que je me suis habituée malgré moi à la solitude, à l'isolement. Par exemple, cet été, en vacances en Espagne, il y avait quelques bars ouverts et je m'y suis sentie très mal à l'aise, je n'y ai pris aucun plaisir, j'étais constamment “agressée” par les odeurs, les bruits, les gens… Je ne sais pas si je serais capable de me reconnecter à ce monde. J'ai la sensation que je suis en train de devenir complètement inadaptée socialement.»

Pour Anna Poliakow-Hamlat, l'une des principales étapes du monde d'après sera «de prendre conscience que notre monde a changé et qu'il est profondément déstructuré». La psychologue explique que nous perdons actuellement nos repères. «Rachel, par exemple, ne peut plus se retrouver dans les bars, qu'elle a pourtant connus et aimés, détaille-t-elle. Sur certains aspects, ces bars restent familiers: les amis, le cadre, l'ambiance, mais ce n'est plus comme avant. Elle se retrouve dans un monde étranger et familier en même temps.» Le vaccin nous donne l'espoir de pouvoir finalement retrouver le monde que l'on a connu, mais il nous faudra admettre qu'il a changé. «Il faut restructurer [notre monde] à partir de cet événement pour retrouver un équilibre. S'adapter. Si certains ont pu le faire naturellement, pour d'autres, c'est encore difficile. On peut alors bien évidemment faire appel à un spécialiste. On peut aussi le faire par soi-même: s'investir dans de nouvelles activités, même anodines, comme faire son pain, commencer le yoga... Ces petites choses qui nous font du bien et qui amorcent cette restructuration. Mais avant tout, il faut être patient, prendre le temps nécessaire et se faire confiance.»

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