Médias / Société

«Sexisme Story», de Loana du Loft à Loana Petrucciani

Temps de lecture : 6 min

Nous publions les bonnes feuilles de l'enquête «Sexisme Story–Loana Petrucciani», dans laquelle Paul Sanfourche revient sur la vraie histoire de la candidate de téléréalité, victime de violences et du patriarcat persistant.

Loana Petrucciani au Grand Rex, à Paris, le 5 novembre 2002. | Capture d'écran via YouTube
Loana Petrucciani au Grand Rex, à Paris, le 5 novembre 2002. | Capture d'écran via YouTube

Tout le monde connaît Loana, la blonde de Loft Story (2001). On en sait moins sur Loana Petrucciani, battue et humiliée par son père, victime de violences conjugales répétées, outil médiatique aux mains de producteurs opportunistes et sans scrupules. Aujourd'hui, à plus de 40 ans, elle suscite au mieux l'indifférence, au pire la moquerie. Mais que lui vaut ce rejet qui confine parfois à la haine?

C'est la question à laquelle le journaliste Paul Sanfourche nous invite à réfléchir dans Sexisme Story–Loana Petrucciani, paru aux Éditions du Seuil.

Nous en publions des extraits. Les intertitres sont de la rédaction.

Le 26 septembre 2018, j'ai rendez‐vous avec Loana Petrucciani, place du Grand Jardin à Vence. Tu parles d'un espace vert... Voilà quinze minutes que je poireaute devant cette esplanade de gravillons poussiéreux, parsemée de quelques stands d'artisanat local. C'est la France et c'est le Sud. Il y a des platanes, des bancs et des petits vieux qui discutaillent. L'émission de télé diffusée la veille anime les conversations. Isolé dans ma bulle de Parisiens trentenaires où l'on se conseille surtout la dernière série Netflix du moment, j'avais oublié que c'était encore possible. Soudain, elle surgit. Tout droit sortie de mes années 2000.

Loana déboule dans une petite voiture conduite par sa mère, avec son chien Titi posé sur ses genoux. Les bises claquent aussi fort que la portière du véhicule. C'est une bourrasque blonde toute de noir vêtue: jean moulant, large ceinture et T-shirt. Et du rose, par petites touches: chaussures, bracelet, écharpe et sac à main orné d'un porte-clés peluche. Elle traverse la route et, sans se retourner, lance un «je t'aime, maman» d'une voix forte, sûre de son sentiment. Ecce Lolo.

Visage (in)connu

Quand je raconte à quelqu'un que je l'ai rencontrée, on me demande souvent si, je cite: «Elle a pris cher?» Face à cette interrogation récurrente, je suis longtemps resté décontenancé, tant la réponse me semblait évidente. Vingt ans ont passé depuis le Loft. Loana a été battue, toxicomane, alcoolique, dépressive, obèse et a survécu à plusieurs tentatives de suicide. Logiquement, cette vie extrême a laissé des traces, un peu comme sur le visage de certaines rock stars vieillissantes. Puis j'ai compris ce qui se cachait derrière la question. Une confirmation et des détails.

Aussi crûment que le feraient des photos avec flash en fin de soirée –celles qui lui sont désormais réservées dans la presse, car voilà bien longtemps qu'elle ne bénéficie plus du traitement de faveur des vedettes sous Photoshop–, on veut une description par le menu des flétrissures de la chair. Ça fait du bien quand les autres tombent, surtout s'ils sont montés trop haut et pour de «mauvaises raisons». Presque une jubilation.

Elle est là, devant moi, pour la première fois en vrai, mais je ne la découvre pas.

J'ai tout vu de Loana. Je connais son corps, avant et après la chute. Je l'ai regardée pleurer, rire, faire l'amour, se confesser et se soûler. Déjà entendu son rire, ses drames, parfois même, bien que très rarement, ses colères. Elle est là, devant moi, pour la première fois en vrai, mais je ne la découvre pas. La seule chose qui me frappe à ce moment-là, c'est qu'elle a réussi à cacher un peu d'elle, malgré tout. Une chose essentielle.

Face à mon regard, il y a d'abord ses lunettes aux verres fumés, d'un étrange dégradé violacé. En-dessous, j'aperçois des lentilles de contact au bleu surnaturel. Puis, enfin, ses yeux. Ses yeux masqués, cloîtrés derrière leurs boucliers de verre. Rien qui puisse filtrer à travers eux, pas plus l'éclat noir des pupilles que les nuances de couleur de l'iris. À la manière des vitres sans tain qui entouraient le Loft, ce sont des surfaces insondables, purement réfléchissantes. Pour une fois, c'est elle qui m'observe sans que je ne puisse rien voir d'elle.

Plus tard, une de ses anciennes amies m'apprendra que sa vue a été irrémédiablement altérée par un amant violent. La face projetée contre une vitre, l'orbite fracturée et un œil qui voit trouble à jamais. Oui, «elle a pris cher».

Un parcours «merveilleux et terrifiant»

La description s'arrête là. J'ai toujours été frappé par la capacité de certains journalistes à établir des portraits, parfois à partir d'une seule rencontre. Comme si on pouvait avoir accès à quelqu'un, à une personnalité aussi facilement. Même après trois rendez-vous, des heures de discussion et une copieuse documentation, je n'ai fait qu'entrapercevoir Loana, traversant ses yeux miroirs en de brefs instants.

Pour celle qui a intégré les règles du jeu médiatique depuis bien longtemps, le dévoilement est un détournement. Loana ne montre que ce qu'elle veut que l'on voie et si elle se raconte aussi aisément, c'est pour ne rien laisser échapper. D'où son attitude très media-friendly.

Quinze jours avant notre première rencontre, j'avais commencé à converser avec elle. Sur son compte Instagram, j'avais trouvé une adresse mail à laquelle j'envoyais le message suivant:

«Madame Petrucciani,

Journaliste pendant plusieurs années à la rédaction de France 2, titulaire d'un diplôme de Sciences politiques, je me permets de vous écrire car j'aimerais vous consacrer un livre. À plusieurs égards, votre histoire me touche. J'avais 16 ans lorsque vous avez participé à Loft Story et, comme beaucoup, j'ai fait partie des téléspectateurs fidèles au rendez-vous. Depuis, je suis devenu journaliste et j'ai traité de nombreux sujets de société et d'actualité, que ce soit pour le journal télévisé ou l'émission Envoyé spécial. À chaque fois, ce qui m'intéresse c'est de comprendre en profondeur les dynamiques à l'œuvre derrière les grands événements de notre époque. C'est aussi donner la parole aux témoins, aux acteurs de ces évolutions.

Aujourd'hui redevenu journaliste indépendant, je veux m'employer à traiter des sujets dans lesquels je puisse m'impliquer plus personnellement. Parce que vous avez toujours eu une place à part dans les médias et leur public en France, je pense utile de revenir sur votre parcours. Il raconte un moment singulier de la télévision, mais aussi une mutation médiatique avec l'essor des réseaux sociaux que vous semblez désormais utiliser couramment.

Au travers des épreuves que vous avez subies, des espoirs qui vous ont animée, je crois sincèrement que des enseignements utiles peuvent être livrés. Je pense aussi que votre itinéraire intime et professionnel est le révélateur d'un certain traitement réservé aux femmes.

Pour les avoir lus, je n'ignore pas l'existence des deux ouvrages autobiographiques auxquels vous avez participé. Il me semble néanmoins que des éclairages nouveaux peuvent être réalisés qui, je l'espère, retraceraient d'une manière plus significative votre vie.

Je serais heureux de m'entretenir avec vous pour répondre à vos interrogations et recueillir votre sentiment sur ce projet. Je veux aussi vous assurer que je ne me lancerai pas dans celui-ci sans votre accord.

Je vous laisse mes coordonnées et le soin de me rappeler. Avec toute ma sympathie et dans l'espoir de vous rencontrer prochainement, veuillez recevoir, Madame, l'expression de mes sentiments les plus cordiaux.»

Nous discutons pendant trois heures d'affilée cet après-midi-là où elle m'offre le récit de sa vie aussi facilement que si je lui avais livré tous mes secrets.

Le lendemain, sa réponse tombe:

«Bonjour..

Je serai ravie et très honorée de faire partie de votre projet..

J'aimerai vraiment que mon parcours (merveilleux et terrifiant) puisse être utile et pouvoir aussi avoir l'occasion de parler plus profondément de certains sujets.. C'est une très belle occasion et je vous en remercie..

Je vous laisse mes coordonnées: 06xxxxxxxx.. Amicalement.. [smiley fleur]

Loana»

Mis à part son numéro de téléphone, je retranscris ici le message tel qu'il a été rédigé[1]. Suite à ce premier contact, nous convenons de nous rencontrer après un appel téléphonique de moins de dix minutes. À mes yeux, Loana Petrucciani est une figure médiatique, fréquemment sollicitée. Quelques mois plus tôt, elle a fait la une de l'hebdomadaire Elle et enchaîné les plateaux télé pour présenter sa dernière autobiographie.

Bien que je perçoive sa bienveillance envers mon projet, je me prépare à un examen de passage. Pourtant, le jour J, ma présentation ne dure qu'une poignée de minutes. Pas de questions, de contre-arguments, de réticences. Nous discutons pendant trois heures d'affilée cet après-midi-là où elle m'offre le récit de sa vie aussi facilement que si je lui avais livré tous mes secrets.

Loana ne m'impose aucune règle, ne m'interdit rien, ne me demande pas d'intéressement. Je croyais passer un entretien d'embauche; je suis recruté sur-le-champ.

1 — Le choix de cette version non retouchée permet à mon sens une meilleure compréhension de son auteur. Par souci d'équité de traitement, toutes les correspondances recueillies ici, quels que soient les intervenants, subiront le même sort, les miennes comprises. Retourner à l'article

Newsletters

Netflix va investir 100 millions de dollars pour améliorer la diversité à l'écran

Netflix va investir 100 millions de dollars pour améliorer la diversité à l'écran

Selon une étude de la plateforme, les personnages hispaniques, LGBT+ et handicapés sont encore sous-représentés dans ses contenus.

Apprenez à vos enfants à décrypter les publicités

Apprenez à vos enfants à décrypter les publicités

Dès le plus jeune âge, vous pouvez leur apprendre à distinguer ces contenus des autres programmes, et à les mettre en garde contre les fausses promesses.

Le dessin animé «Totally Spies» est-il vraiment féministe?

Le dessin animé «Totally Spies» est-il vraiment féministe?

Cette production a vu le jour à une époque où la célébration du girl power était particulièrement présente dans la pop culture.

Newsletters